Vous ressassez encore votre accouchement ? Vous n’êtes pas seule


Un tiers des femmes ont vécu un accouchement traumatisant et c'est un sujet féministe dont nous devons nous saisir !

Une mère et son bébéZach Lucero / Unsplash

Sur le papier, mon accouchement s’est bien passé. Ma fille est née par voie basse en pleine santé, je n’ai pas eu de déchirure ni fait d’hémorragie et j’ai eu moins mal que lors de ma dernière rage de dents. Pourtant, plus d’un an après, je continue à repenser à mon accouchement presque tous les jours, et pas uniquement comme un moment merveilleux.

Je ressasse tout ce qui s’est passé différemment de ce que j’avais imaginé. La rupture spontanée de la poche des eaux alors que je n’avais pas de contractions et le liquide amniotique teinté qui nous a poussés à aller vite à la maternité en nous empêchant de vivre le début du travail à deux à la maison. Les ralentissements du cœur de notre bébé et les soignantes qui ont insisté pour écouter son rythme cardiaque en continu et me poser une péridurale afin de pouvoir mieux la (nous ?) surveiller. Les injections d’ocytocine de synthèse et l’utilisation de spatules pour la faire naître plus vite, après 18h de travail.

Avoir envie de pleurer quand on repense à son accouchement

Je me refais des scénarios dans ma tête : et si j’avais pris cette décision, qu’est-ce qu’il se serait passé ? Surtout, je me rappelle des émotions qui m’ont traversée quand je me suis retrouvée seule avec ce petit bébé dans ma chambre, deux heures après la naissance. Son père était interdit de séjour en suites de couches à cause du Covid, et il a dû nous laisser dans le hall d’accueil de la maternité jusqu’à ce que nous puissions en sortir ma fille nouvelle-née et moi, 48h plus tard. Je me souviens de ma solitude et de ma détresse, et des soignantes qui n’avaient pas le temps de m’écouter. Le temps est passé, mais j’ai toujours du mal à y repenser sans avoir envie de pleurer.

Quand j’ai commencé à en parler un peu autour de moi, j’ai constaté que j’étais loin d’être la seule jeune mère à ressasser mon accouchement pendant des mois ou des années. En fait, nous sommes légion. Certaines avaient des histoires un peu similaires aux miennes, des accouchements où « tout s’était bien passé » (d’après la police l’équipe médicale), mais qu’elles avaient pourtant mal vécus, et d’autres avaient carrément traversé des cauchemars, à base d’urgence vitale ou de violences commises par des soignant·es. Face à ces femmes-là, j’avais honte de raconter mes propres petites déceptions.

Le sujet est resté dans un coin de ma tête jusqu’à ce que je tombe sur un chiffre qui m’a interpellé : un tiers des femmes décrivent leur accouchement comme une expérience traumatisante. UNE FEMME SUR TROIS. Désolée de hurler en Caps lock, mais cette info me fait halluciner. La naissance d’un enfant est censée être un moment important et joyeux, mais un tiers des femmes vivent très mal leur accouchement, et… on ne fait rien ? On reste les bras croisés comme si c’était une fatalité ?

Développer un stress post-traumatique suite à l’accouchement

Pire encore, parmi ces femmes, certaines développent un véritable stress post-traumatique lié à l’accouchement, avec des conséquences très importantes sur leur santé mentale, mais aussi sur leur relation avec leur bébé et leur conjoint. Margaux Chabbert, psychologue clinicienne qui a réalisé sa thèse sur le vécu de l’accouchement chez la femme, m’explique que ce sujet est encore très peu étudié et que l’on n’a donc pas beaucoup de données :

« L’état de stress post-traumatique après un accouchement concernerait entre 2 et 11% des femmes. Celles-ci revivent l’événement comme si le temps ne s’était pas écoulé depuis.

Toutes les femmes qui disent avoir eu un accouchement traumatisant n’ont pas forcément de symptômes de stress post-traumatique. Et inversement, celles qui ont des symptômes ne sont pas toujours diagnostiquées. »

Comme me l’explique la docteure en psychologie, il faut décorréler le subjectif de l’objectif dans le cadre d’un accouchement et arrêter de faire des comparaisons, comme je le faisais jusqu’ici en me disant que je n’avais pas le droit de me plaindre parce que « ça aurait pu être bien pire ».

« Une césarienne d’urgence ça fait peur, une diminution du rythme cardiaque du bébé ça fait peur, mais si la femme est rassurée, se sent prise en charge et écoutée, elle peut traverser ça sans problème.

À l’inverse, il y a des femmes qui vivent des accouchements qui se passent “bien”, mais où elles ne se sont pas senties écoutées ou respectées et qu’elles ont donc mal vécus. »

« Il est quasi certain qu’on ait subi des violences obstétricales »

Ce n’est pas parce qu’il y a une forme de subjectivité dans le vécu de l’accouchement qu’on ne peut rien faire pour l’améliorer, au contraire ! Les exemples donnés par Margaux Chabbert montrent bien que l’accompagnement donné à un couple au moment d’une naissance peut tout changer. Et qu’à l’inverse, des violences obstétricales peuvent abîmer ce moment.

Malheureusement, ces violences obstétricales sont loin d’être des cas isolés. Elles sont même plutôt la norme dans le cas d’accouchement à l’hôpital ou en clinique (98% des naissances ont lieu dans une maternité en France), d’après Marie-Hélène Lahaye, juriste de formation et autrice  du livre Accouchement : les femmes méritent mieux.

« Il n’y a pas de définition officielle des violences obstétricales, mais voici la mienne : tout acte, comportement ou abstention commis par le personnel de santé qui n’a pas de fondement scientifique (qui est donc en dehors des recommandations médicales) et/ou qui est fait sans le consentement de la femme.

Hors de l’accouchement à domicile et des maisons de naissances, il est quasi certain qu’on en ait subi. Et d’abord parce qu’il y a dans les maternités une logique de rentabilité avec des protocoles à respecter qui prévoient une série d’actes médicaux à poser, y compris sur des femmes qui n’en ont pas besoin. »

La militante féministe qui tient le blog Marie accouche là m’explique aussi que le système de santé se contente de peu. La mère et le bébé sont en bonne santé physique ? Bingo, l’accouchement s’est bien passé ! La santé mentale de la mère, son ressenti pendant ce moment si important de sa vie n’entrent juste pas du tout en ligne de compte.

« Comment avez-vous vécu votre accouchement ? »

D’ailleurs, on demande rarement aux femmes avant la sortie de la maternité comment elles ont vécu leur accouchement. Pourtant, poser cette simple question pourrait changer beaucoup de choses selon la docteure Margaux Chabbert : sur une échelle de 0 à 10, comment avez-vous vécu votre accouchement ?

« Si les femmes répondent en dessous de 6, on peut leur proposer de rencontrer un psychologue à la maternité afin de passer le QEVA (Questionnaire d’Évaluation du Vécu de l’Accouchement). Et ça permet ensuite d’échanger sur les différentes choses qui ont été mal vécues, car un accouchement est multidimensionnel, ça peut par exemple s’être très bien passé avec l’équipe, mais très mal au niveau des sensations corporelles, ou inversement. »

Dans le cas d’Alison Passieux, coprésidente de l’Alliance francophone pour l’accouchement respecté, la psychologue de la maternité est venue la voir rapidement après son accouchement qui s’était « extrêmement mal passé », mais elle n’était pas formée au psychotrauma, et n’a pas su comment réagir. Alison Passieux est donc rentrée chez elle avec son bébé tout neuf dans les bras et zéro solution :

« Je pleurais tous les jours. J’avais beaucoup de ruminations et d’incompréhensions par rapport à ce que j’avais vécu. J’ai dû aller voir trois psys différents avant d’être diagnostiquée comme étant en état de stress post-traumatique et pouvoir obtenir un traitement. »

Les symptômes envahissants du stress post-traumatique

La psychothérapeute spécialisée en périnatalité, Mathilde Bouychou, m’explique que les femmes qui ont vécu des violences obstétricales, comme Alison Passieux, mettent parfois du temps à prendre conscience que ce qu’elles ont vécu n’est pas normal.

« Elles développent un syndrome de stress post-traumatique : leur accouchement se réimpose à elles en permanence et ça se manifeste avec plein de symptômes très envahissants. Souvent, il y a des flashs, de la tristesse, de la fatigue, des douleurs physiques, des ruminations très importantes, un sentiment de déception, etc. Il peut aussi y avoir du stress post-traumatique, sans forcément qu’il y ait eu des violences, lorsqu’il y a eu un risque vital, des complications médicales graves, etc. »

Quand je lui raconte mon propre accouchement, en m’excusant presque de ne rien avoir vécu de traumatisant, la psychologue clinicienne qui anime le podcast Parentalité(s) me dit que la séparation forcée avec mon conjoint quelques heures après la naissance est une violence, tout comme mon « abandon » seule dans une chambre pour gérer la nouvelle arrivée en étant forcée de choisir entre mes besoins vitaux (nourrir, dormir, aller aux toilettes ou me laver), pendant les rares moments où elle acceptait d’être posée dans son berceau. Mathilde Bouychou détaille ensuite :

« Pour moi, les contextes d’accouchement depuis un an, c’est une violence qui est faite aux femmes et aux familles : le port du masque, les séparations entre mère, bébé et partenaire… En réalité, il n’y a rien qui justifie d’évincer les personnes accompagnantes. C’est aux pouvoirs publics de donner aux soignants les équipements de protection pour se protéger, pas aux femmes et aux familles d’en payer le prix. »

Urgence vitale, douleur et perte de contrôle

Le contexte anxiogène de la période Covid joue évidemment sur le vécu des femmes qui accouchent, mais il existe d’autres facteurs. D’abord, il y a le déroulé de l’accouchement et les éventuelles complications médicales et urgences vitales qui entrent en ligne de compte comme on l’a vu. Ensuite, l’intensité de la douleur ressentie peut parfois être très dure à gérer et laisser un souvenir amer à certaines mères, selon la sage-femme hospitalière Marie-Anne Poumaer.

« Certaines femmes espèrent avoir un accouchement sans péridurale et puis elles réalisent au moment des contractions que ce n’est pas du tout le niveau de douleur qu’elles attendaient. Si les personnes qui les accompagnent ne répondent pas à leurs attentes à ce moment-là — et il y a des maternités où le personnel n’a tout simplement pas le temps pour bien s’occuper d’elles — ça peut être très difficile à vivre. »

Pour sa consœur Anna Roy, qui publie ce mois-ci La vie rêvée du post-partum, c’est surtout le sentiment de ne pas être aux commandes de son accouchement qui peut entraîner un mauvais vécu.

« C’est très fréquent de ressasser les émotions négatives autour de son accouchement. Souvent, c’est parce qu’on se retrouve à tout subir, à ne pas être la « cheffe » de son accouchement. »

Manque d’informations et faible soutien médical

Le manque d’informations en amont, ou l’absence d’explications pendant l’accouchement font que les femmes ne se sentent pas actrices de ce qui est en train de se passer. Après tout, c’est ultra simple de rester focus et rationnelle quand on se tape des contractions toutes les 5 minutes (non) ! C’est ce que m’explique la psychologue clinicienne Mathilde Bouychou :

« Le moment de l’accouchement est tellement intense que par instant on peut « déconnecter », le spectre de prise en charge de l’information est réduit. Parfois, les femmes ont besoin qu’on leur réexplique ce qui s’est passé et pourquoi ça s’est passé. Et juste ça peut aider à sortir des ruminations. »

Dans les quelques études qui existent sur le stress post-traumatique après l’accouchement, le faible soutien des professionnels de santé est un des facteurs de risque, explique Alison Passieux, qui a décidé de créer le site Afterbirthtrauma et le compte Instagram associé pour compiler et vulgariser les connaissances scientifiques sur le traumatisme après l’accouchement, suite à sa propre expérience difficile.

La militante détaille qu’il existe un autre aspect du problème, jamais étudié en France, mais repéré dans d’autres pays : le psychotrauma est très présent chez les soignants, qui doivent faire face dans leur métier à des situations difficiles, mais il n’est pas toujours dépisté et soigné, car les cordonniers sont les plus mal chaussés.

« Ça impacte évidemment leur qualité de vie, mais aussi leurs pratiques professionnelles. Il y a une étude qui montre que ces soignants étaient plus prompts à intervenir (plus de césariennes notamment) et à avoir beaucoup plus peur des accouchements physiologiques. »

Le décalage entre l’accouchement préparé et la réalité

Dans mon cas, l’équipe soignante le jour de l’accouchement a été super et je me suis sentie respectée, écoutée, actrice de cet instant si précieux. Finalement, je crois que le plus difficile pour moi a été le décalage entre l’accouchement que j’avais longuement préparé et la réalité. Et si j’en crois la sage-femme Marie-Anne Poumaer, je ne suis pas la seule.

« C’est un moment important qui est beaucoup imaginé pendant la grossesse. Il y a des femmes qui ont des projets de naissance, avec une volonté très claire sur la manière dont elles voudraient accoucher, de façon plus ou moins médicalisée, etc. Et tout peut basculer par rapport à ce qu’elles avaient imaginé. Ce décalage-là peut créer une déception et des regrets. »

Alors, est-ce que je n’aurais pas dû me projeter autant dans cet accouchement ? Abandonner l’idée même de rédiger un projet de naissance pour ne pas être déçue ensuite ? Et en même temps, comment aurais-je pu prévoir que ma fille naîtrait en pleine pandémie mondiale ?

Pour la doula et accompagnante périnatale, Kristelle Cardeur, qui anime l’excellent compte Instagram @karma.mamas, la préparation est au contraire cruciale et elle a une belle analogie pour l’expliquer.

« Le projet de naissance, c’est comme faire une feuille de route avant de partir voyager. On a tout intérêt à avoir quelques étapes en tête pour aller d’un point grossesse à un point bébé, et pour ne pas être surprise par ce qui peut se passer physiologiquement.

Mais ce que je trouve particulièrement pertinent, c’est de trouver des moyens pour que ce projet de naissance se concrétise. Si on part faire un voyage en mer, on ne va pas emporter les mêmes choses que si on part à la montagne. C’est pareil pour l’accouchement. Par exemple, si on veut une naissance physiologique, on va s’outiller avec des techniques pour gérer la douleur.

Et bien sûr, le choix du lieu de naissance est important ! Si on veut une naissance physio et qu’on part dans une maternité où il y a un haut taux de césariennes, d’épisiotomies (NDLR une incision dans le bas du vagin et du périnée pour aider le bébé à sortir) ou d’extractions instrumentales, on s’expose à avoir de grosses déceptions. »

Les conséquences d’un accouchement difficile pour les mères

Ce n’est pas seulement pour protéger les femmes d’une déception qu’il faut se saisir du sujet, mais parce que les accouchements mal vécus, et a fortiori les accouchements traumatiques, peuvent avoir des conséquences importantes pour les femmes, les bébés et les partenaires.

D’abord au niveau de la santé physique des mères : puisqu’il peut y avoir des séquelles importantes après certains actes ou complications médicales.

Ensuite, parce qu’un accouchement « raté » (du point de vue de celles qui accouchent) risque de détériorer l’estime de soi et d’entraîner une forme de culpabilité. Comme si l’on était responsable de la manière dont les choses avaient tourné ou que l’on n’avait pas été « capable » de faire naître notre bébé naturellement. Comme si notre corps avait été défaillant.

Ces sentiments peuvent s’accompagner de symptômes très envahissants dans le cas d’un état de stress post-traumatique, jusqu’à empêcher les mères de vivre normalement. Dans certains cas, un accouchement mal vécu peut aussi participer à l’apparition d’une dépression post-partum.

Les conséquences d’un accouchement difficile pour les bébés

Tout ceci a bien évidemment des conséquences sur la relation qui se noue entre la mère et son bébé qui vient de naître, comme l’a observé Margaux Chabbert dans le cadre de ses recherches.

« Certaines femmes vont être dans le rejet du bébé : car il leur rappelle des souvenirs. Elles se montrent alors détachées, peu attentives à ses besoins, éprouvent des difficultés à créer un lien d’attachement. D’autres vont, à l’inverse, être dans une hypervigilance, une surprotection, et avoir des difficultés vis-à-vis de la séparation. »

La relation de couple avec le partenaire peut aussi être fragilisée. D’abord parce que l’accouchement et ses suites peuvent avoir des conséquences sur le rapport au corps et la sexualité pendant longtemps, a fortiori si l’on s’est sentie dépossédée de soi pendant la naissance, et ensuite parce qu’il peut y avoir du ressentiment envers le ou la partenaire : « Pourquoi ne m’as-tu pas protégé ? ». Enfin, la personne qui accompagnait la mère pendant l’accouchement peut aussi avoir été très fortement marquée par ce qui s’est passé, m’explique la docteure en psychologie.

« Il a été montré une corrélation entre les symptômes de stress post-traumatique après un accouchement chez les femmes et une moindre satisfaction dans leur relation de couple : elles se sentent moins soutenues.

J’ai eu aussi plusieurs cas de père dans mon échantillon qui déclaraient avoir mal vécu l’accouchement, mais on ne sait pas encore si ça entraîne un état de stress post-traumatique chez eux. Il n’y a pas d’étude sur le sujet. »

Pour certaines femmes et certains couples, enfin, un accouchement traumatisant les dissuade d’avoir un autre enfant.

Accouchement traumatisant : la volonté de faire taire les femmes

Margaux Chabbert m’explique ensuite que le sujet du stress post-traumatique après un accouchement n’est étudié que depuis une vingtaine d’années, alors que la prise en charge des personnes traumatisées par d’autres événements (accidents, guerres, etc.) existe depuis le XIXe siècle ! Jusqu’à cette année, il n’y avait même pas d’outil d’évaluation spécifique pour identifier l’état de stress post-traumatique après un accouchement.

Pourquoi le sujet n’a-t-il pas émergé plus tôt ? Peut-être parce que personne ne semble avoir envie d’entendre les femmes traumatisées par leur accouchement, comme me l’explique la doula Kristelle Cardeur.

« Souvent, après un accouchement difficile, on essaye de “consoler” la mère en lui disant : « oui, mais regarde ton bébé est là, il va bien, c’est le plus important ». C’est dur à entendre pour les mères et c’est une façon de les faire taire. Il faut leur laisser de l’espace pour qu’elles puissent raconter ce qu’elles ont vécu. »

Même ressenti chez la militante associative Alison Passieux.

« Quand on a vécu un accouchement qui s’est mal passé et qu’on essaye d’en parler, tous les prétextes sont bons pour essayer de nous faire taire. « Ça aurait pu être pire », « pense à ton bébé », « pour le deuxième ça se passe mieux en général »… Il m’est arrivé de parler avec des femmes qui avaient mal vécu leur accouchement il y a 10, 30 ou 50 ans et de comprendre qu’elles ont arrêté d’en parler, parce qu’on leur a dit de se taire.

Dans l’esprit des gens, le traumatisme après un accouchement est un impensé et ne peut être que transitoire. On attend des femmes qu’elles se taisent et qu’elles s’en remettent. »

Des freins puissants contre les droits des femmes

Pour Marie-Hélène Lahaye, le problème est encore plus profond. La médicalisation à outrance des accouchements et les violences obstétricales qui en découlent sont une conséquence du patriarcat et un moyen de priver les femmes du sentiment de puissance qu’elles peuvent ressentir en donnant la vie.

« C’est une manifestation du patriarcat de vouloir priver les femmes de ce sentiment de puissance et de plaisir que l’on peut ressentir lorsque l’on accouche de manière respectée.

Je ne suis pas contre la péridurale quand elle est faite pour les femmes, à leur demande. Mais si c’est imposé par les maternités, c’est un moyen pour que les femmes soient couchées, tranquilles, qu’elles ne disent rien et se laissent faire. Ça les prive d’accéder à ce sentiment de puissance. »

Pour la militante féministe, il est urgent d’offrir d’autres options aux femmes comme l’accouchement à domicile avec l’accompagnement d’une sage-femme ou l’accès à une maison de naissance pour donner la vie dans un cadre moins médicalisé. Pour l’instant, il n’existe qu’une poignée d’établissements de ce type en France.

En parallèle, d’autres choses peuvent être mises en place pour tenter d’améliorer le vécu de l’accouchement chez les femmes. La première est d’abord de travailler sur la bientraitance pendant l’accouchement, un sujet (enfin) ouvert par le Conseil national des gynécologues-obstétriciens qui a créé la commission ProBité (pour la Promotion de la Bientraitance en maternité) en réunissant professionnels de la périnatalité et associations de patientes et d’usagers de la naissance.

Après l’accouchement, s’intéresser systématiquement au vécu des femmes et prévoir des temps dans le suivi postnatal avec une sage-femme pour aborder le sujet paraît aussi être une très bonne piste. En attendant que tout ceci se concrétise, j’ai demandé à mes interlocutrices leurs conseils pour les femmes qui ont mal vécu leur accouchement et continuent de le ressasser.

Comment réagir après un accouchement traumatisant ?

Toutes m’ont dit qu’il ne fallait pas avoir honte ou peur d’en parler pour se libérer. Pour la sage-femme Anna Roy, il ne faut pas hésiter à en discuter avec le ou la professionnelle de santé qui nous suit après l’accouchement.

« Cette personne peut prendre le temps de rediscuter avec la femme de ce qui s’est passé, et c’est bien de le faire rapidement en post-partum, de battre le fer tant qu’il est encore chaud et de ne pas rester avec ses ruminations. Si ça dépasse son champ de compétences, la sage-femme ou gynécologue renverra vers un psy, elle en connait probablement des spécialisés sur le sujet. »

Pour la créatrice du site Afterbirthtrauma, Alison Passieux, le plus important est de reprendre le contrôle après un accouchement traumatisant et pour ça, demander son dossier médical pour pouvoir le reparcourir à froid avec une sage-femme ou gynéco de confiance est une bonne idée.

« Il y a aussi des groupes de paroles, comme ceux de l’association Maman Blues, pour pouvoir échanger avec d’autres mères. Le Collectif interassociatif autour de la naissance (CIANE) a aussi toute une page qui renseigne sur les démarches possibles après un accouchement qui s’est mal passé. Enfin, en cas de stress post-traumatique, il y a des centres de prise en charge du psychotrauma qui ont ouvert sur le territoire. Ça peut être une bonne piste pour s’orienter et consulter un psy compétent.»

Suivre une thérapie avec un psy formé au stress post-traumatique

C’est en effet la bonne nouvelle concernant le stress post-traumatique : il peut être traité avec différents types de thérapies courtes qui fonctionnent très bien et ne nécessitent pas des tonnes de séances. Entre l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), l’ICV (Intégration du Cycle de Vie) ou les TCC (Thérapie Cognitives Comportementales) utilisant la réalité virtuelle, il existe sans doute une option thérapeutique qui vous conviendra.

Dans les cas d’accouchements mal vécus, mais pas forcément traumatisants, on peut aussi se faire accompagner par une doula pour renouer avec son corps en post-partum autour de soins et de rituels, comme des massages, des enveloppements ou le resserrement du bassin.

Enfin, en cas de violences obstétricales, il est possible d’entamer un recours auprès de la maternité, en se faisant si possible accompagner par une association ou par le ou la représentante des usagers. On peut aussi lancer une procédure judiciaire, mais ces démarches sont longues et coûteuses et il vaut alors mieux s’orienter vers un avocat, avec le soutien ou l’aide d’une association comme le CIANE.

Si l’on ne se sent pas capable de réactiver ses souvenirs en se lançant dans une telle procédure, on peut déjà écrire un courrier à la maternité pour raconter ce qu’il s’est passé, cela permet au moins de vider son sac et de laisser une trace.

De mon côté, faire des interviews et écrire l’article que vous êtes en train de lire a remué beaucoup de choses chez moi, pas forcément très agréables, mais arrivée au terme de ce chemin, je me rends compte qu’échanger avec d’autres femmes, raconter, encore et encore, ma propre expérience m’a fait du bien.

Et j’ai fini par comprendre que mon accouchement m’accompagnerait jusqu’à la fin de ma vie, imparfait, loin de mon projet de naissance idéalisé, et sans possibilité de changer ce qui a eu lieu. Mais je sais maintenant que je ne suis pas condamnée à avoir envie de pleurer à chaque fois que j’y repense.

Clémence Boyer

Clémence Boyer


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Commentaires

CherryHana

Mon premier accouchement a eu lieu il y a presque 8 ans et il m'a traumatisée.
Comme il n'y avait pas de chambre seule dispo, mon mari a dû partir et me laisser alors que le travail commençait car c'était la nuit. J'ai fait une crise d'angoisse et les contractions sont arrivées d'un coup, intensément et sans aucun arrêt pendant 5h. J'appelais à l'aide mais personne ne venait car la maternité était débordée. J'ai fini par aller voir les sage-femme par moi-même mais les contractions m'empêchaient de me déplacer et j'ai dû à plusieurs reprises m'allonger à même le sol sans jamais croiser personne pendant 1h. Finalement, 5h après le départ de mon mari, j'ai pu avoir la péridurale, il est arrivé et j'ai cru que mon calvaire était fini. Il n'avait pas commencé. Quelques heures plus tard, je sens que bébé arrive (la peri se finit à ce moment là et on ne m'en remet pas car bébé arrivait), j'appelle et on me dit que "personne n'est dispo et qu'il faut que je le retienne". J'ai dû attendre 1h30 l'arrivée de la sage-femme. À ce moment là je ne sentais plus rien mais bébé allait bien. J'ai poussé dans le vide mais rien ne se passait. Je sentais tout car la péridurale ne faisait plus effet. Alors deux infirmières me sont monté dessus pour appuyer de toutes leurs forces sur mon ventre avec leur coude. J'ai dû les virer car elles me faisaient encore plus mal. Je ne savais pas que c'était une pratique interdite. Puis j'ai senti le scalpel me découper alors que j'avais demandé à être prévenue si l'episiotomie était inévitable. Un obstétricien entrait parfois et hurlait qu'il fallait passer aux forceps, j'étais paniquée. Finalement bébé est sorti. Mais pas le placenta. J'ai vu la sage-femme y aller comme le vétérinaire dans la vache. Puis j'ai été recousu à vif par le même obstétricien. Quand je lui ai demandé combien de points il allait faire car j'avais très mal et sentait tout, il m'a crié dessus "je sais ce que j'ai à faire, laissez moi tranquille" alors que mon bébé épuisé par plus d'une heure d'accouchement, dormait sur moi. Il m'a recousu trop serré et je n'ai pas pu m'asseoir pendant une semaine jusqu'à ce que j'explose le point de trop.
Le pire ? C'est que longtemps j'ai eu honte de moi. Je pensais que tout était de ma faute. Que je n'avais pas su accoucher. Il m'a fallu longtemps pour accepter de "remettre ça"

J'ai eu mon deuxième enfant l'an dernier, en pleine pandémie. Ma plus grande peur était d'être seule à nouveau. Mais mon mari a pu rester. L'équipe était disponible et à l'écoute. La sage-femme m'a dit que je pouvais accoucher en 4 poussées et je l'ai fait. J'étais fière de moi (je sais c'est idiot) et ça m'a réconciliée avec mon accouchement 7 ans auparavant.
J'ai eu beaucoup de retours d'accouchements traumatisant autour de moi. Nous, les femmes, sommes toujours considérées comme les dernières roues du carrosse. Dans aucun autre domaine médical, on découperait quelqu'un sans son consentement (s'il est éveillé) ou sans le prévenir. On ferait des actes chirurgicaux sans anesthésie. C'est juste honteux.
 

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