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Société

L’accès à l’IVG est loin d’être acquis dans les campagnes françaises

Alors qu’un texte sur la constitutionnalisation de l’IVG a été adopté lors d’une niche parlementaire à l’Assemblée nationale, fin novembre, son accès n’est pas toujours garanti sur le territoire. En milieu rural, les patientes font face à des problématiques de mobilités, de confidentialité, mais aussi d’accueil lors de leur démarche. Des freins qui rendent aujourd’hui les parcours parfois plus complexes.

Un dimanche du mois d’août 2022, Camille, 30 ans, a appris qu’elle était enceinte. En vacances à Gruissan, elle s’est renseignée auprès d’une amie sur la démarche à suivre pour avorter. C’est dans le Tarn qu’elle a pris rendez-vous, là où sa famille vit. « J’ai appelé le planning familial qui m’a proposé un rendez-vous deux semaines après mon appel », explique-t-elle alors même que la Haute autorité de santé recommande un rendez-vous dans les cinq jours suivant l’appel.

L’accès à l’IVG, loin d’être un acquis

La trentenaire a vécu une succession d’événements très déstabilisants liés notamment aux vacances estivales des services, mais également au manque de choix dans les milieux ruraux : « J’ai appelé le numéro vert pour l’IVG et j’ai quand même eu une interlocutrice très rassurante qui m’a donné une liste de soignantes libérales qui pratiquent l’IVG médicamenteuse sur Albi ». Une seule a répondu favorablement, les autres étant en vacances. Camille raconte ensuite la galère pour trouver une sage-femme afin de pratiquer une échographie, mais aussi une prise de sang catastrophique à Gruissan où elle a dû « crier devant les autres patients qu’elle allait avoir recours à une IVG » pour expliquer sa venue, alors même qu’elle avait une ordonnance.

L’ampleur de ces dysfonctionnements, la députée de l’Isère Marie-Noëlle Battistel en a pris conscience lors de l’élaboration d’un rapport d’information sur l’accès à l’IVG au nom de la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale. « Honnêtement, avant de réaliser ce rapport, je me suis dit « pour quoi faire ? » car pour moi, il était évident que ça fonctionnait partout », témoigne-t-elle. « Ma première surprise a été de constater que l’IVG est loin d’être acquise. Au fil des auditions, je me suis aperçue que l’inégalité territoriale pesait assez fort sur le non-accès, mais aussi que certains médecins faisaient jouer leur clause de conscience. »

Des disparités selon les territoires

Dans les territoires, certaines structures, comme le Planning familial, sont essentielles et font le lien entre tous les membres du réseau médical. « En Lozère, on a de la chance d’avoir des soignants libéraux qui font en sorte de prendre en compte les questions de mobilité par exemple », racontent Lena Kumurdjian et Elsa Lescure, salariées au Planning familial de la Lozère (en statut EVARS, soit un lieu non médicalisé). Auparavant, seul le centre hospitalier de Mende, préfecture du département, pratiquait les IVG médicamenteuses ou chirurgicales. Mais depuis deux ans, la situation dans ce territoire très rural s’est améliorée avec l’arrivée de soignants libéraux habilités à pratiquer des IVG médicamenteuses. Un maillage local qui facilite la vie des concernées, d’autant que le Planning familial peut mener des entretiens psychosociaux et accompagner les mineures aux rendez-vous

« L’accès est très inégal sur le territoire français », constate Marie-Noëlle Battistel. Le rapport met en lumière des délais de rendez-vous qui pénalisent souvent les femmes les plus vulnérables : « C’est aussi lié à la désertification médicale, aux jeunes médecins qui n’ont pas de formation et ne considèrent pas l’IVG comme un véritable enjeu », estime la députée. Pour elle, tant que l’avortement sera considéré comme un acte « à part », peu valorisé, son accès ne pourra pas être garanti partout.

Au Planning familial de Lozère, les salariées rencontrent des femmes « qui se justifient constamment » de leur choix. Camille aussi a ressenti de la culpabilité, et s’est retrouvée seule à faire les démarches de prise de rendez-vous, ce qui lui a ajouté du stress : « L’attente de rendez-vous rend le processus très difficile, surtout quand on est sûre de son choix. Pour moi, il faut qu’il y ait un caractère d’urgence dans l’IVG », soutient-elle.

« 18 % des femmes métropolitaines réalisent leur IVG hors de leur département de résidence »

Une IVG médicamenteuse peut être pratiquée jusqu’à cinq semaines de grossesse en ville (ou sept semaines d’aménorrhée) et jusqu’à sept semaines en établissement de santé (ou neuf semaines d’aménorrhée). L’IVG chirurgicale peut être pratiquée jusqu’à 14 semaines de grossesse (soit seize semaines d’aménorrhée) depuis la loi du 2 mars 2022*. Dans les faits, les femmes ont donc le choix de la méthode, mais le rapport de la délégation aux droits des femmes met en lumière des difficultés d’accès à l’IVG chirurgicale en milieu rural : certaines patientes sont réorientées vers d’autres départements, comme dans l’Aveyron où l’IVG instrumentale n’est pas du tout pratiquée. Une étude de la Drees, publiée en 2020, indique que « 18 % des femmes métropolitaines réalisent leur IVG hors de leur département de résidence ». Si ce choix peut s’expliquer par une proximité géographique, ou une nécessité de confidentialité, le manque d’accès aux rendez-vous et aux soignants pratiquant l’acte expliquent aussi ce chiffre. D’ailleurs, en Lozère, Elsa Lescure et Lena Kumurdjian constatent un grand écart entre les méthodes et s’interrogent sur le choix proposé aux femmes : on compterait environ 90% d’IVG médicamenteuses pour 10% d’IVG chirurgicales.

Allonger le délai d’accès à l’IVG pour améliorer la situation des femmes en France

Le rapport de l’Assemblée nationale montre également que chaque année, entre 3000 et 4000 femmes se rendent à l’étranger, car elles sont hors délai. Marie-Noëlle Battistel souhaite conduire une mission d’évaluation pour savoir si l’allongement du délai a eu un effet positif et a permis à certaines femmes de rester en France. « Au moindre grain de sable, un congé maladie, un départ à la retraite ou des économies à faire, l’accès à l’IVG se complique », prévient le docteur Brigitte Noale, médecin anesthésiste au centre hospitalier régional d’Orléans, dans le rapport.

En milieu rural, les grains de sable sont nombreux. Mais la députée de l’Isère espère tout de même que la constitutionnalisation de l’IVG, qui sera débattue au Sénat en février, permettra de mettre des moyens sur la table. En Lozère aussi, l’optimisme des salariées du Planning familial est palpable, même si elles dénoncent le « décalage entre l’amélioration de l’accès à l’IVG au niveau du droit contre la réalité des moyens alloués sur ce droit et la formation des soignants ».

*En France, on compte entre 225 000 et 230 000 IVG par an. En 2018, 69% des IVG ont été réalisées par voies médicamenteuses.

Le numéro vert national Sexualités – Contraception – IVG  0800 08 11 11 est assuré par le Planning Familial sur l’ensemble du territoire français. Les appels sont traités par des écoutants et écoutantes de la même région que la personne qui passe l’appel. La mise en place de ce numéro a été décidée en 2015 par le gouvernement pour lutter contre les sites en lignes d’ anti-choix.

À lire aussi : Restreindre le droit à l’IVG peut-il avoir des conséquences sur la santé mentale et le taux de suicide ?

Les Commentaires
1

Avatar de Matilda Verdebois
24 janvier 2023 à 16h45
Matilda Verdebois
Très intéressant cet article, merci. C'est effectivement inquiétant et je n'en avais pas conscience, alors que j'habite un département rural.
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