L’histoire d’Emily Ratajkowski révèle un profond problème dans le milieu du mannequinat

Emily Ratajkowski, alias Emrata, a publié un passionnant essai évoquant le sexisme dans le milieu du mannequinat — un problème qui dépasse, malheureusement, ses expériences personnelles.

L’histoire d’Emily Ratajkowski révèle un profond problème dans le milieu du mannequinat@emrata / Instagram

La tête haute, le regard fier, et en arrière-plan son corps morcelé de mille façons : c’est ainsi qu’Emily Ratajkowski illustre son essai Buying Myself Back publié dans The Cut, dans lequel elle évoque plusieurs expériences articulées autour de son impossibilité à avoir le contrôle sur sa propre image.

Au-delà de ce paradoxe —une femme devenue riche et célèbre grâce à son apparence, confiée aux mains d’autres gens, principalement des hommes—, son récit révèle, en filigrane, un problème de sexisme tenace dans le milieu du mannequinat.

Emily Ratajkowski, nouvelle victime du sexisme dans le milieu du mannequinat

Dans ce texte, Emily Ratajkowski revient sur différents moments de sa vie. La fois où un artiste contemporain vendait des peintures de ses photos Instagram à elle pour des dizaines de milliers de dollars. La fois où un paparazzi lui a fait un procès parce qu’elle avait partagé une photo d’elle qu’il avait prise. Et surtout son expérience avec le photographe Jonathan Leder, qui l’a shootée nue alors qu’elle avait 21 ans, l’a pénétrée sans son consentement, et a exploité ses clichés une fois qu’« Emrata » est devenue superstar, les diffusant sans son accord dans des expos à succès.

Rien de nouveau, malheureusement, dans le milieu du mannequinat…

Quelques exemples : après des années à être LE photographe américain en vue, Terry Richardson a été accusé à plusieurs reprises d’agressions sexuelles et de chantagesi je peux te baiser, je te promets un shooting pour Vogue »). Plus près de nous, et plus récemment, le photographe et street artist français Wilfrid A., connu pour ses tags « L’amour court les rues », a fait l’objet de plus d’une vingtaine de plaintes pour viols et agressions sexuelles — dont certaines déposées par des mineures. Il faisait venir ses victimes chez lui pour être prises en photo, jouant sur sa notoriété.

Comment rendre plus sain un milieu qui exploite depuis si longtemps les corps féminins, notamment ceux des jeunes femmes ? Comment mieux protéger les mannequins et leur permettre de (re)prendre le contrôle de leur image ? Des questions épineuses qui résonnent avec l’évolution de la société.

Le milieu du mannequinat est-il particulièrement sexiste ?

Le mouvement #MeToo, né dans l’industrie du cinéma aux États-Unis, a résonné depuis bien au-delà des frontières d’Hollywood, car le problème est loin de se limiter à une seule enclave professionnelle. C’est bien pour ça qu’on parle de violence systémique : elle s’inscrit dans un système très large et ne se résume pas à des cas particuliers.

L’historienne de l’art Françoise Monnin répond, pour madmoiZelle, à la question « Est-il correct de dire qu’historiquement, les hommes ont été en charge du marché de l’art et ont exploité pour leur profit les corps féminins ? ».

L’art et son marché sont l’image de la société dans laquelle ils s’épanouissent. […] Aussi longtemps que les femmes ne furent pas admises dans les écoles d’art, ne dirigèrent pas de galeries d’art, n’enseignèrent pas l’histoire de l’art et ne l’écrivirent pas, il en est allé ainsi, comme cela fut le cas dans l’ensemble des professions.

La situation a changé progressivement au XXe siècle, après deux guerres mondiales. Avant cela, à de très rares exceptions, les seuls rôles dévolus à la femme dans le monde de l’art furent ceux de modèle, de muse et plus rarement de mécène.

Au sujet des artistes qui abusent des femmes leur servant de modèles, Françoise Monnin rappelle, là encore, que ce n’est pas spécifique à un milieu.

Selon le contexte historique et géographique, la société réagit plus ou moins vigoureusement [aux abus sexuels, NDLR]. Elle a globalement, jusqu’à fort récemment, eu plutôt tendance à minimiser et même à étouffer de tels scandales.

Mais attention à ne pas tomber dans la caricature : les abus de pouvoir existent dans TOUS les milieux influents.

Marion Séclin, qui a commencé à poser il y a douze ans, rejoint les propos de l’experte : le mannequinat n’est pas plus inégalitaire que le reste de la société.

Ce n’est pas un milieu plus sexiste qu’un autre, il est à l’image du monde dans lequel on vit. C’est comme dans l’audiovisuel : les hommes ont les postes qui leur permettent de te mettre en lumière, et de façon insidieuse ils attendent que tu ne sois rien sans eux, un peu comme les réalisateurs qui ne veulent pas de comédiennes trop intelligentes…

Le photographe aime diriger, jouer un rôle un peu paternaliste. C’est propre aux métiers artistiques. Ces hommes, souvent, ont besoin que tu sois la matière première et eux le sculpteur.

Marion Séclin continue en analysant la façon dont le mannequinat s’inscrit dans un monde patriarcal — fait par et pour les hommes.

Ce sont principalement des hommes qui se font de l’argent sur le corps des femmes. Quand je bosse pour des marques (et non pour des photos artistiques), les shootings sont toujours dans une forme de male gaze, pensés par rapport au regard masculin. Même quand c’est une femme derrière l’appareil. Car c’est le male gaze qui engrange du bénéfice.

Cependant, ça non plus, ce n’est pas propre au milieu du mannequinat : on vit dans un monde de mecs. Si ce n’était pas le cas, mes photos seraient différentes, mais le reste de mon existence aussi. Je ne peux pas isoler mon activité professionnelle du fait que le patriarcat existe dans tous les pans de ma vie.

Dans la vraie vie des mannequins

Il y a dans l’essai d’Emily Ratajkowski un peu de la réalité cachée du mannequinat, celle qu’on ne voit pas sur les photos. L’histoire d’une jeune femme qui monte dans un bus pour aller chez un photographe qu’elle ne connaît pas, seule, qui se retrouve nue sur son lit — ou peut-être celui de sa fille, elle n’est pas sûre.

Marion Séclin raconte une histoire similaire, à l’issue bien moins tragique.

Mes premières photos, c’était du nu, avec un homme photographe, chez lui. J’avais dix-sept ans.

Heureusement, il était très pro, il n’y avait pas une once d’excitation dans notre interaction. La seule remarque qu’il a faite sur mon intimité, c’est quand il m’a prévenue que le cordon de mon tampon dépassait et qu’il vaudrait mieux que je le décale.

Contrairement à Emily Ratajkowski, Marion Séclin n’a pas subi de violences sexuelles dans le cadre de son travail. Mais elle a été dégradée, on lui a parlé de façon irrespectueuse, elle s’est retrouvée seule à tenter de protester face à des situations anormales. Elle ne nie pas qu’il y a de GROS changements à faire dans le milieu du mannequinat.

Quand les mannequins se détachent de leur propre corps

Il y a, dans l’essai d’Emily Ratajkowski, un rapport à son propre corps franchement déstabilisant, qui ressemble, dans certaines descriptions, à la sidération frappant parfois les victimes de viol. Cette impression de se voir d’en-dehors, comme si on était à l’extérieur de soi. « Emrata » écrit :

Au moment où je me suis déshabillée, quelque chose en moi s’est dissocié. J’ai commencé à flotter en-dehors de mon corps, je me suis regardée monter sur le lit. J’ai cambré mon dos et mis en avant mes lèvres, en me concentrant sur ce à quoi je devais ressembler à travers l’objectif. Le flash était si puissant et j’avais bu tant de vin que des taches noires énormes s’étendaient, flottaient devant mes yeux.

Un sentiment partagé par Marion Séclin.

Pour survivre, j’ai dû apprendre à considérer mon enveloppe comme un accessoire, apprendre à ne pas avoir de pudeur. Il faut se désensibiliser, se détacher de son propre corps.

Ce corps, alors, n’appartient plus à la femme qui l’habite ; il devient la propriété du photographe et du public, de tous ces yeux affamés qui se posent sur la peau nue.

« Emrata » a vu ses photos exploitées sans son accord, a publiquement exprimé le fait qu’elle ne souhaitait pas que les gens se rendent aux diverses expositions les mettant en scène. Peine perdue. Les galeries n’ont pas désempli, la foule de curieux et curieuses se déversant jusque dans la rue. Un aperçu :

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#castorgallery #nyc #jonathanleder #20170209

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Poser nue et être une victime, équation impossible dans un monde empoisonné par la culture du viol

L’essai d’Emily Ratajkowski est passé entre les mains de professionnels du journalisme qui ont accompli un travail de fact checking indispensable. Ils ont donc contacté Jonathan Leder pour avoir son opinion sur les accusations perpétrées à son encontre. Il répond :

Vous savez de qui on parle, hein ? On parle de la meuf qui était nue dans Treats! magazine, et qui se trémoussait à poil dans le clip de Robin Thicke [Blurred Lines, NDLR]. Vous pensez vraiment que quiconque va croire qu’elle est une victime ?

Rhétorique classique de la culture du viol : une femme à l’aise avec son corps et sa sexualité ne peut pas être victime de violences sexuelles. Elle « ne demande que ça », après tout. Poser nue et avoir l’audace de vouloir consentir avant d’être pénétrée ? Quelle idée !

Heureusement, BEAUCOUP de gens croient aujourd’hui Emily Ratajkowski. Grâce au travail accompli depuis des décennies par les féministes, les mentalités changent peu à peu et le grand public intègre l’idée que rien n’empêche une femme d’être victime de violences sexuelles : ni sa personnalité, ni ses vêtements, ni son travail, ni sa sexualité.

Ils sont nombreux à avoir relayé l’accusation portée par « Emrata » envers Jonathan Leder, sans remettre en question la possibilité de l’agression d’une mannequin dans le cadre de son travail.

Comment améliorer le monde du mannequinat ?

Est-il possible de rendre le milieu du mannequinat plus sain ? Marion Séclin a quelques conseils pour les jeunes femmes qui se lancent. Elle refuse de leur enjoindre de « se méfier », et veut plutôt leur donner des outils.

Évoluer en étant méfiante, ça m’a fait rater beaucoup d’expériences et d’opportunités. Dire aux femmes de se méfier, c’est dire qu’elles ont un contrôle sur ces violences, alors que ce n’est pas le cas.

Ce que j’ai envie de dire aux jeunes mannequins, c’est : quand quelque chose ne te convient pas, quand tu ne te sens pas bien, tu te barres. Tu dis « non », et tu te barres. Les photographes savent que les meufs restent quoiqu’il arrive, qu’elles ont peur. Il faut que la peur change de camp, que tout le monde sache qu’une mannequin maltraitée va se barrer et donc planter le tournage.

Car c’est ça qui retient la parole, souvent — même pas la peur de parler ou d’être susceptible, mais la peur d’être celle qui a planté le tournage, qui a fait perdre une journée à toute l’équipe. C’est le mantra : « il ne faut pas planter le tournage ».

Plante le tournage. Jusqu’à ce qu’ils apprennent.

Mais c’est surtout aux photographes que Marion Séclin a quelques conseils à donner.

Je conseillerais aux photographes de prendre enfin conscience du monde dans lequel les femmes vivent. Je leur conseille de se représenter le PIRE des connards et de se dire « C’est ça que la mannequin en face de moi a peur que je sois ». Un peu d’empathie, d’humanité.

Je leur conseillerais de ne pas considérer les mannequins comme leurs filles, de ne pas entretenir ce rapport paternaliste aussi bizarre que fréquent dans le milieu. De ne pas partir du principe qu’ils sont les seuls capables de retranscrire leur image.

Car les photos, ça se fait à deux. Il n’y a pas un génie qui a l’œil et un objet passif qui est la femme. Il faut se comprendre pour tirer le meilleur du duo.

Et puis ils pourraient parler, aussi. Il n’y a pas que les photographes qui posent problème, ce sont parfois les coiffeurs, maquilleurs, acteurs, techniciens qui sont irrespectueux, et personne ne leur dit rien. Une mannequin qui proteste a plus à perdre qu’un photographe qui reprend ses collègues.

Pourquoi personne ne dit rien ? Parce qu’« on va pas planter le tournage quand même ». Eh bien non, on ne va pas le planter, on va juste INTERVENIR. Il suffit souvent d’une voix pour que la situation s’arrête. Il suffit d’un peu de courage.

En attendant la parité dans le milieu (« Je n’ai pas peur de dire non quand je suis photographiée par une femme », confie Marion Séclin), ces précieux conseils pourraient faire avancer les choses dans le bon sens. Afin qu’un jour, plus aucune jeune femme ne vive ce qu’Emily Ratajkowski a vécu, gardant le silence pendant sept longues années avant d’oser, enfin, s’exprimer.

À lire aussi : Je suis mannequin, et les gens ne comprennent pas mon métier

Mymy Haegel

Mymy Haegel

Mymy est la rédactrice en chef de madmoiZelle. Elle est aussi dans la Brigade du Kif du super podcast Laisse-Moi Kiffer. Elle aime : avoir des opinions, les gens respectueux, et les spätzle.

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Commentaires

Valentina-

@HellaSlytherin
Je comprends ce que tu dis, mon message était en fait au-delà de ça (au-delà du côté "le viol c'est horrible, elle a bien fait de dénoncer" car il y avait déjà des messages disant ça, mais j'aurais pu le ré-affirmer en effet)

Ce que je remarquais c'est à côté, l'ensemble du travail de la personne, et toute l'image de la femme qui est véhiculée, d'avoir des combats pour au final, être complètement dans les clous et continuer de participer à cette culture toxique qui aura des répercussions sur les autres femmes, c'est un cercle vicieux.
 

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