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Société

De la contraception aux naissances, comment les hommes ont pris le contrôle de la médecine gynécologique

La médecine de l’utérus telle qu’on la connait aujourd’hui n’est pas née d’un hasard : elle a été ancrée dans des changements politiques qui visaient à contrôler le corps des femmes. La chercheuse Manuela Spinelli revient avec nous sur ces bouleversements qui nous ont conduit jusqu’à la gynécologie d’aujourd’hui.

Cet article fait partie d’un dossier autour des violences gynécologiques et obstétricales. Dans les jours à venir, d’autres articles viendront approfondir ce thème.

Parler de violences gynécologiques et obstétricales, ce n’est pas seulement parler d’actes isolés ou d’individualités défaillantes, c’est aussi remettre en question une structure. Une structure dont les mécanismes mêmes ne permettent pas aux femmes et aux personnes perçues comme telles de voir leur consentement, leur intégrité corporelle et leurs capacités de compréhension respectées.

Or, l’histoire de cette médecine qu’on appelle aujourd’hui gynécologie et obstétrique, et qui sauve des vies chaque heure, n’est pas anodine : en Europe occidentale, elle est ancrée dans des grands changements politiques et sociaux… Qui, vous vous en doutez déjà, sont liés au patriarcat — entre autres.

« Pour que cette politique nataliste aboutisse, il faut contrôler le corps des femmes.

Et pour contrôler ces corps, il faut contrôler celles qui s’en occupent, notamment les sages-femmes »

Manuela Spinelli

Les politiques natalistes et le contrôle du corps des femmes

Manuela Spinelli est chercheuse spécialisée en études de genre, et en particulier des représentations de la maternité. Elle est autrice, maîtresse de conférence à l’université Rennes II, et co-fondatrice de l’association Parents et féministes. Au cours d’une longue interview, c’est elle qui retrace pour Madmoizelle l’histoire de la médecine de l’utérus en Europe occidentale.

Elle explique :

« Entre la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe, on assiste à des grands changements historiques. En premier lieu, dans le monde politique, les nations européennes commencent à penser que la puissance d’un État repose sur la taille de sa population, et notamment du nombre d’hommes. »

Travailleurs ou militaires, pour renforcer les nations, il faut plus d’hommes, et donc plus d’enfants : c’est le début d’une politique nataliste qui va accompagner l’Europe occidentale pendant des siècles. Et si l’augmentation des naissances est un projet politique, alors elle implique un contrôle politique des corps qui accouchent. L’experte détaille :

« Le premier pas, pour que cette politique nataliste puisse aboutir, c’est de mettre en place un contrôle politique du corps des femmes, qui font les enfants. Et pour contrôler ces corps, il faut contrôler celles qui s’en occupaient, notamment les sages-femmes. »

Guérisseuses, sages-femmes, sorcières

Jusqu’à cette fin de XVIIe siècle, les sages-femmes sont considérées comme des guérisseuses et opèrent indépendamment de tout autre corps médical. Elles s’occupent de la contraception, des naissances, et font partie d’une sorte de communauté féminine. Manuela Spinelli raconte :

« Les sages-femmes sont des sachantes : elles possèdent un savoir autour de l’accouchement, de la grossesse et plus généralement des corps dits féminins qui était considéré comme un savoir féminin. Les connaissances se transmettaient entre personnes concernées. Dans les espaces ruraux notamment, il y avait toujours une accoucheuse qui accompagnait les femmes pendant ces moments grâce à son savoir empirique.

Il y avait une idée de communautés de femmes”. Les accouchements ne se déroulaient pas de manière solitaire : la communauté des femmes était réunie autour de la femme enceinte, y compris après l’accouchement pour l’accompagner. »

Mais cette transition entre deux siècles est aussi celle de la chasse aux sorcières. Et les sages-femmes, qui possèdent parfois aussi des savoirs qui s’apparentent à de la magie, se retrouvent persécutées. Tout comme les veuves, les prostituées ou encore les femmes très pauvres, celles qui ne rentrent pas dans le rang d’une femme mère et soumise à l’autorité d’un mari se voient persécutées et diabolisées par un discours religieux aux effets politiques tangibles.

Manuela Spinelli reprend :

« Si on enlève ce pouvoir d’accompagnement et de soin de la grossesse et de l’accouchement aux sage-femmes, il faut bien le donner à quelqu’un d’autre. C‘est le début de la médicalisation des accouchements, qui sont alors gérés par des médecins. C’est aussi celui de leur masculinisation, puisque les médecins sont en grande partie des hommes, à cette époque.

Avec ce changement, on assiste à une expropriation du savoir féminin, mais aussi à la rupture de la communauté des femmes. En consultation face à un médecin, les femmes sont seules et ne gèrent plus en groupe. »

Le rôle de la femme qui accouche diminue et celui du médecin devient plus actif : on passe d’un corps sujet de sa grossesse et de son accouchement à un corps objet de celui-ci

Du corps sujet au corps objet

Ce que la chercheuse explique, c’est que cette période de l’histoire est celle d’un véritable changement de paradigme.

En plus des transformations politiques vis-à-vis de la naissance, les connaissances scientifiques et la médecine se développent. Ainsi, au fil du XVIIIe siècle nait ce qui deviendra l’embryologie, et l’on commence à comprendre plus en détail les mécanismes d’une grossesse, d’ un accouchement et du développement fœtal.

Le regard que la société porte sur l’enfant change lui aussi progressivement, comme l’indique Manuela Spinelli :

« Au long du XVIIIe, on insiste beaucoup sur la séparation entre la mère et l’enfant alors que jusqu’ici, on disait plutôt le contraire. On change aussi de conception de l’enfant : il devient une personne avec une valeur propre, qu’il faut protéger.

C’est le moment où l’on commence à avoir énormément d’indications sur la grossesse, et comment la mener à bien. »

Mis tous ensemble, ces facteurs produisent une évolution de la manière dont on voyait l’accouchement. La chercheuse continue :

« Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, quand les sages-femmes géraient les accouchements, on mettait l’accent sur la femme enceinte. C’est elle qui réalisait son accouchement.

À l’époque, il y avait l’idée d’une sorte de puissance maternelle, du corps qui “sait” comment accoucher car c’est un évènement physiologique. Le rôle de l’accoucheuse était donc d’accompagner, pas de faire » naître l’enfant. Les accouchements étaient donc moins interventionnistes.

À partir du XVIIIe, et ce sera encore plus explicite au XIXe, on commence à médicaliser cette pratique et considérer que c’est le médecin qui fait l’accouchement. Ce n’est plus un évènement naturel, mais plutôt un évènement mécanique. Le corps qui génère l’enfant est désacralisé progressivement.

Dans les manuels médicaux de l’époque, l’utérus, le vagin sont décrits comme des cavités que les médecins peuvent dilater, ouvrir. Le langage utilisé est bien plus interventionniste. »

« Trois diagrammes de l’intérieur d’un utérus humain », dans Mécanisme de la grossesse naturelle d’André Levret / Wikipédia, licence CC BY 4.0
« Trois diagrammes de l’intérieur d’un utérus humain », dans Mécanisme de la grossesse naturelle d’André Levret / Wikipédia, licence CC BY 4.0

Dans le même temps, le rôle de la femme qui accouche diminue et celui du médecin devient plus actif : on passe d’un corps sujet de sa grossesse et de son accouchement à un corps objet de celui-ci.

Ne pas tomber dans l’écueil de l’idéalisation du passé

Ce qui se met en place dans cette période, Manuela Spinelli l’explique, c’est une vision très passive du corps féminin dans la médecine. Les femmes ne sont pas supposées être en mesure de comprendre ce qui se joue en elles sans intervention des médecins, qui sont les vrais sujets des interventions et qui savent, et peuvent manipuler et ouvrir les corps. Elle rappelle :

« Cette vision, on la retrouve aujourd’hui dans certaines pratiques médicales, les approches gynécologiques où les patientes s’allongent sur le lit et attendent que les médecins fassent leur visite, sans participer.

On la ressent aussi dans la position allongée des accouchements, dont on dit souvent qu’elle n’arrange ni l’enfant, ni la personne qui l’accouche, mais seulement le médecin. »

Mais si cette infantilisation relative du corps perçu comme féminin n’a rien d’une bonne nouvelle, la chercheuse est ferme : il n’y a pour autant aucune raison d’idéaliser le passé. Car ces transformations de la médecine ont aussi permis de faire progresser la survie de toutes et de tous.

« Il y a des choses à retenir de l’histoire, mais il est capital de rester nuancée. Au XVIIe siècle, les connaissances scientifiques étaient différentes, les taux de mortalité étaient bien plus élevés, et les conditions hygiéniques n’étaient pas les mêmes. Il ne faut pas avoir une vision manichéenne de ces changements ! »

Par ailleurs, idéaliser ce passé où le corps des femmes était considéré comme « sachant enfanter » sans l’aide de la médecine, diaboliser la médecine ou les hôpitaux, c’est encore hiérarchiser les choix des femmes. Elle abonde :

« L’idée du retour vers la nature, d’une femme qui sait accoucher toute seule, ce n’est pas toujours vrai. Et surtout, cela implique une série d’injonctions qui se mettent en place : à allaiter, à accoucher sans anesthésiant, à avoir des enfants tout simplement.

Cette idée de la puissance maternelle, bien que très séduisante, est très dangereuse si on la transpose à notre époque : cela ramène à des conceptions essentialisantes, à l’idée que ne pas vouloir d’enfant serait renier sa puissance, ou qu’il existe des corps féminins et masculins opposés. »

Travailler à changer les choses, avec le corps médical

Pour elle, nul besoin de revenir au XVIe siècle pour avancer, il faudrait avant tout pouvoir changer la manière dont le corps médical pense sa patientèle.

« Il faudrait être capable de travailler une vision plurielle du soin, aux côtés du corps médical. Ainsi, plutôt que d’être dans une vision passive et infantilisée du corps des femmes – on constate bien, vu le temps de diagnostic de l’endométriose par exemple, qu’elles ne sont pas écoutées même en présence de moyens d’identifier les problèmes –, on peut privilégier une conception active de leur rôle dans leur parcours de soin.

Ainsi, on voit de plus en plus de sages-femmes qui demandent aux personnes qui les consultent pour des questions gynécologiques de participer. Insérer le spéculum soi-même, par exemple, s’exprimer, regarder…

Cela peut sembler anodin, mais ça change tout : les positions des soignants et des patients sont moins hiérarchisées, on peut poser des questions, se sentir mieux. C’est une piste pour l’avenir ! »

Pour approfondir le sujet, Manuela Spinelli conseille les ouvrages féministes de référence suivants :

À lire aussi : Vous aviez raté le docu d’Ovidie sur les violences obstétricales ? Il est dispo sur YouTube !

Crédit photo : Unknown c. 1473-1476, Public domain, via Wikimedia Commons

Les Commentaires
2

Avatar de Byoga
18 novembre 2021 à 17h28
Byoga
@Aïda Djoupa
Merci pour cet article (il est presque un peu court à mon goût) !
C'est vraiment de type de texte qui m'intéresse sur madmoizelle !
J'ai hâte de lire la suite
2
Voir les 2 commentaires

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