Je suis enceinte et ça ne devrait pas me rendre spéciale


Pendant sa grossesse, Marie a eu la dérangeante impression d'être traitée différemment. Elle nous partage ses impressions.

Je suis enceinte et ça ne devrait pas me rendre spéciale

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Enceinte, j’ai le sentiment d’avoir gagné en valeur aux yeux de tous. Depuis l’annonce de ma grossesse, j’ai (loooonguement) eu le lemps de passer par mille états psychologiques, surtout depuis que j’ai compris que je n’étais plus une, mais deux.

Et déjà, cette terminologie m’a posé un problème. Parce que oui, je suis deux. Je suis moi, que je côtoie depuis 28 ans, et je suis aussi ce futur enfant. Je le construis avec mes entrailles, avec mes émotions et avec mon vécu. Et en ce moment, j’ai le sentiment d’être la cible des regards inquisiteurs de la mafia de la maternité au sujet de laquelle Causette a consacré un très bon article.

Enceinte, je ne suis pas libre

J’ai toujours eu un besoin primitif de liberté, d’autonomie, et un rejet brutal de tout ce qui me donne le sentiment d’être attachée. Ce n’est pourtant pas incompatible avec le besoin vital d’être en lien avec l’autre, ce qui est assez rigolo selon les mots que l’on utilise.

Cela ne m’a pas empêchée d’être en couple, avec des hauts et des bas, en concubinage, nouée à l’Education nationale et presque liée à une banque. Et pourtant, enceinte, je ne suis pas libre. Je ne suis pas libre parce que je suis deux, et je ne peux pas penser qu’à moi (sauf quand je craque au fast-food le dimanche soir). Je suis liée. Avec bonheur et terreur, indéfectiblement liée.

J’ai gardé ma grossesse à peu près secrète pendant presque deux mois. Lorsque je me suis mise en couple, j’avais déjà eu le sentiment d’être vue comme quelqu’un de meilleur auprès de ma famille et de certains amis, comme si je montais en grade dans le regard social collectif. Avec la grossesse, ce ressenti a été poussé à son paroxysme.

Enceinte, on me traitait différemment

D’un coup, on n’a plus parlé que de ça, on ne m’a parlé que du bébé. Je m’étais à peine faite à l’idée, que déjà je devais savoir comment je me projetais dans l’éducation de cet enfant. Allais-je allaiter ? Où allais-je accoucher ? Que prévoir comme matériel ? Et j’en passe.

Je râle, je râle, mais ce qui nous handicape le plus dans cette histoire, c’est que ce sont des questions que l’on aimerait vraiment poser. Et à force, on n’ose plus : on étouffe, sous ces questions qui ne viennent jamais de nous. J’ai arrêté de les poser, parce que je devenais invisible. Et pourtant, mes neurones restaient concentrées sur ce bébé. Laissez-moi respirer ! On me répondait sans cesse : « Mais c’est pour t’aider ! ».

Salut la culpabilité, didn’t miss you.

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On m’a appelée plus souvent, on m’a aidée à porter des affaires, on m’a dit « Non, repose-toi » Mais je ne suis pas malade ! On m’a dit « Si tu es fatiguée, ne viens pas, je comprends. ». Au travail, on m’a encouragée à me mettre en arrêt,  ce que j’ai compris comme un encouragement à m’aliéner encore plus.

Les femmes enceintes, pas si fragiles 

Manuella Spinelli, cofondatrice de Parents et féministes, et maîtresse de conférences en études de genre, souligne  :

« Jusqu’au XVIe siècle, les femmes travaillaient parfois jusqu’à la veille de leur accouchement. Se reposer pendant la grossesse n’était que l’apanage de la noblesse. Les femmes enceintes étaient alors perçues comme dotées d’une puissance créatrice, et non comme des corps fragiles à protéger à tout prix.

C’est à partir du XVIIe siècle, sous l’influence de politiques natalistes, que naît cette image de « fragilité » de la femme enceinte. En infantilisant les futures mères, la société commence alors à les considérer comme des objets passifs de leur grossesse, incapable de comprendre que leur corps traverse. »

Comme si, du jour au lendemain, j’avais enfin le droit d’être fatiguée, d’avoir envie de rester chez moi, d’avoir des humeurs variables et d’être fainéante. Comme si ce bébé permettait une acceptation sociale sans limites. « Elle a le droit, elle est enceinte ». D’un coup, je n’étais plus juste chiante, j’étais enceinte.

La bienveillance ce n’est pas seulement pour les femmes enceintes

L’équation est simple : si j’ai quelque chose en plus en moi, et que ma valeur semble plus élevée, cette valeur n’est donc liée qu’à mon bébé ? Comme si je devenais soudain une personne auréolée d’or à laquelle il fallait à tout prix faire attention. J’ai ressenti un malaise sans parvenir à le définir, et puis j’ai compris.

En réalité, cela me rend furieuse que cette bienveillance n’ait lieu que lorsqu’il y a une raison « socialement valable ». Pour le bien de tous, cette logique devrait être globale, pour tout le monde, tout le temps. Cela devrait être normal d’être bien traitée quand on est fatiguée, quand on n’a pas envie de sortir, quand on demande de l’aide.

La femme disparaît-elle derrière sa posture de réceptacle et son rôle de mère, avant même d’en avoir fait l’expérience ? Non, je ne suis pas encore mère. J’ai un bébé qui grandit dans mon ventre, pour lequel je m’inquiète déjà, mais je ne suis pas encore mère. Je vais naître mère que le jour où ce petit naîtra lui aussi, peut-être même plus tard.

Face à ces attitudes la plupart du temps adorables, je suis en colère. En colère parce que cela soulève tant de constructions sociales et normées dangereuses et malsaines. En tant que personnes, tous genres confondus, nous devrions pouvoir être écoutés et entendus selon nos besoins, et pas uniquement lorsque nous portons la vie.

Finalement, toute cette attention pendant la grossesse m’attriste

À tous ces gens que j’aime pour la plupart, je voudrais dire que cela me rend triste que l’on m’appelle davantage parce que je suis enceinte, que l’on m’écoute plus parce que je suis enceinte, que l’on me considère plus parce que je suis enceinte, que l’on respecte plus mes envies parce que je suis enceinte.

Je suis triste parce que j’ai peur qu’à l’instant où j’accouche, toute cette attention et cette bienveillance bascule sur mon bébé, et que je me sente encore plus seule. J’en suis triste, mais touchée tout de même, alors je ne dis rien. Ce shot d’attention si agréable, beaucoup d’entre nous en ont besoin, à différentes périodes de leur vie.

Je renvoie ici aux nombreux articles sur la matrescence qui peuvent peut-être aider les gens à comprendre mon ressenti. Et je reste convaincue qu’à mieux considérer les jeunes adultes et les jeunes parents, nos enfants partiraient bien plus solides dans la vie. Ils pourraient s’accrocher à des rochers plus solides, eux-aussi.

Le témoignage de Renée Greusard, « Enceinte, tout est possible », qui est un écrit brut et bien plus honnête que la plupart des choses que nous pouvons lire sur les sites destinés aux futurs parents, est une merveille à découvrir si comme pour moi, le début de votre grossesse n’a pas été que joie et papillons.

Pour rester libre, informez vous 

C’est le conseil de Manuela Spinelli, qui a conclu notre interview en ces termes :

« Le problème avec cette vision passive de la femme enceinte, c’est qu’on lui impose une manière de vivre sa grossesse et son accouchement. Ce faisant, on lui enlève sa capacité de choix. Alors n’hésitez pas à lire et à vous informer en ligne : il existe de nombreuses ressources qui vous permettront de prendre des décisions en connaissance de cause ! » 

Et toi, comment tu sens-tu pendant ta grossesse ? Ou comment l’as-tu vécue ? Est-ce que tu partages le point de vue de Marie ? N’hésite pas à nous partager tes impressions dans les commentaires. 

Une madmoiZelle

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