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« Après avoir lu des témoignages de violences gynéco, je me suis dit : “Je n’irai jamais chez le gynécologue“ »

Entre la libération de la parole et le changement des pratiques, il y a un fossé plus ou moins profond, un temps plus ou moins long. De nombreuses personnes s’inquiètent : comment gérer la peur des violences gynécologiques et obstétricales dans son suivi médical ?

Cet article est le premier d’un dossier autour des violences gynécologiques et obstétricales. Dans les jours à venir, d’autres articles viendront approfondir ce thème.

Ikhlass*, Aurélie* et Marianne* ont entre vingt et trente ans et ont deux points communs : leur santé sexuelle nécessite d’être suivi par un ou une gynécologue, et cela leur fait très peur.

Une peur qui n’est pas tant liée aux problèmes de santé qui pourraient les atteindre, mais du médecin censé les aider à se soigner : ces trois femmes, comme tant d’autres personnes, ont peur de subir des violences gynécologiquesElles racontent.

« Le point du mari, les coups dans le vagin pendant les frottis… Ces témoignages m’ont traumatisée. Je me suis dit : “Je n’irai jamais chez le gynécologue”. »

L’absence d’éducation sur le rôle des gynécologues

Ikhlass a 21 ans, elle est étudiante en première année de master et elle l’annonce d’emblée : elle n’est jamais allée consulter un gynécologue. Pendant longtemps, malgré des règles très douloureuses, elle n’était tout simplement pas au courant que cela pourrait lui être utile…

« Au collège et au lycée, on a eu des cours d’éducation sexuelle très portés sur les protections contre les MST, mais pas du tout sur la santé sexuelle. Sur la question des règles, par exemple, personne ne m’a jamais rien expliqué : je ne savais pas qu’elles pouvaient être plus ou moins douloureuses, qu’on pouvait être atteinte d’endométriose… Et qu’en cas de problème, la personne à aller voir, c’est un ou une gynécologue. 

À partir de la seconde, j’ai commencé à avoir des douleurs très intenses pendant mes règles, au point d’en vomir. Mais je ne savais pas ce que faisait un ou une gynécologue, donc je n’en ai pas consulté. J’ai vu mon médecin généraliste qui m’a dit de prendre la pilule, mais ça ne me semblait pas être la meilleure des solutions. Une de ses consoeurs m’a prescrit de l’Antadys, mais je ne sais pas si c’est l’idéal non plus… ».

Au moment où elle réalise que son suivi gynécologique pourrait dépendre d’un médecin spécialiste, la jeune femme découvre une autre réalité du métier : les violences gynécologiques que la patientèle subit de la part des médecins. Absence d’écoute, pratiques douloureuses, non respect du consentement… Les témoignages se libèrent sur les réseaux sociaux. 

Ikhlass voit tout ça, et cela la terrifie.

« Sur Instagram, j’ai vu des vidéos témoignages de violences gynécologiques : le point du mari, des coups dans le vagin pendant les frottis… Ça m’a traumatisée, j’en ai pleuré pendant des jours. Je me suis dit : “Je n’irai jamais chez le gynéco”. »

Devant les témoignages sur les violences gynécologiques et obstétricales, une peur panique

L’étudiante explique qu’elle a toujours ressenti une certaine appréhension à l’idée de devoir passer par un frotti par exemple, ou d’être examinée au niveau de la vulve et du vagin, qu’elle définit comme des « endroits intimes ». Mais ces témoignages, par leur violence et leur nombre, font passer cette appréhension au stade de phobie. 

« L’idée de la souffrance physique fait peur, mais dans le cas de toutes ces violences, elle va de pair avec la violence morale. 

Si la personne que je consulte me fait mal, que je lui dis et qu’elle n’arrête pas l’examen, si elle ne m’explique pas ce qu’elle fait à chaque étape, je sais que je le ressentirai comme un viol de mon intimité, de mon consentement. »

Une angoisse qui ne concerne pas seulement la gynécologie, mais aussi l’obstétrique : 

« Aujourd’hui, j’ai peur à en vomir. Je veux des enfants plus tard, mais toutes les souffrances que les femmes victimes de violences obstétricales subissent me paniquent à un point incroyable. Le point du mari, les péridurales ratées, l’absence d’écoute des médecins… C’est horrible. »

Quelques jours après nos échanges, elle me recontactera par un message évocateur :

« Je suis tombée sur un témoignage de personne à qui son gynécologue a dit, à la fin du rendez-vous, La prochaine fois, épilez-vous. Au secours. »

« Je n’ai pas consulté de médecin pendant 5 ans »

Aurélie a 28 ans, et elle partage cette peur panique des rendez-vous gynécologiques. Mais dans son cas, elle est née après avoir vécu des violences dans le cadre médical.

« Il y a quelques années, j’ai eu un problème de santé gynécologique qui m’a envoyée à l’hôpital. Je souffrais de douleurs et de saignement hors cycle depuis plusieurs jours, mais aucun médecin ne m’a prise au sérieux : on me répondait que c’était juste des “règles douloureuses”, même si j’étais persuadée du contraire et que je l’expliquais. 

J’ai fini par devoir être opérée en urgence, dans des circonstances où ma vie était en danger. »

Ce moment a été difficile pour la jeune femme, et le post-opératoire l’a été tout autant.

« Le lendemain de l’opération, j’étais dans les vapes : entre l’anesthésie générale, le fait que j’avais perdu pas mal de sang et les médicaments, j’étais très affaiblie. Je ne pouvais pas tenir debout, je ne pouvais pas manger, et j’avais énormément de mal à rester consciente plus de 15 minutes. 

Pendant la journée, je me suis réveillée dans mon lit d’hôpital entourée par une médecin que je n’avais jamais rencontrée, et un groupe d’étudiants. On avait soulevé ma couverture et était en train de m’examiner. Personne n’avait pris la peine de placer ma blouse correctement, et ma poitrine était à nu.

Je ne sais pas ce qui s’est passé avant que je me réveille : quelles manipulations ont été faites sur moi, quelles parties de mon corps ont été exposées, quel discours a été tenu alors qu’on racontait l’évènement le plus traumatisant de ma vie. Et je ne le saurai jamais.

Je n’avais pas été consultée avant, et on ne m’a pas laissé la possibilité de refuser — ce que j’aurais fait. J’ai vécu ce moment de manière très violente. »

Si la possibilité existe, pour les patients, de refuser la présence d’étudiants pendant des consultations auprès des médecins gynécologues, les informations sont plus difficiles à trouver dans le cas des hospitalisations.

Après cet évènement, Aurélie a cessé tout suivi gynécologique pendant des années. 

« Pendant cinq ans, après cet évènement, je n’ai pu consulter aucun médecin. Je ne me sentais pas du tout en confiance, et l’idée même de me faire examiner me donnait la nausée. »

Définition des violences obstétricales et gynécologiques, capture d’écran du site de l’IRASF
Définition des violences obstétricales et gynécologiques, capture d’écran du site de l’IRASF

« J’ai pleuré pendant l’examen »

Mariane a 31 ans. Bien qu’elle s’astreigne à un suivi gynécologique régulier depuis des années, chaque rendez-vous est une épreuve. Survivante de violences sexuelles, il est particulièrement éprouvant pour elle de se faire examiner. Plus particulièrement après avoir rencontré une gynécologue qui a aggravé la situation : 

« J’avais prévenu la médecin, en lui disant “Je suis très stressée par ce rendez-vous, je vais peut-être avoir des réactions particulières et j’aimerais que vous m’expliquiez les gestes que vous allez pratiquer sur moi.”

Elle n’a pas vraiment réagi, et ne m’a rien expliqué, si ce n’est que j’étais “trop tendue”. Quand je me suis mise à pleurer pendant le frottis, elle a été très froide et m’a demandé de me calmer.

J’ai pleuré en silence le temps de l’examen, puis elle m’a laissée me rhabiller avant de m’annoncer le prix de la consultation. »

Mariane n’est jamais retournée chez cette practicienne, et explique avoir eu peur de ses rendez-vous suivants au point d’en faire des crises de panique. 

Que faire pour son suivi médical ?

Dans ces circonstances, chacune des trois lectrices a choisi un chemin différent quant à sa santé sexuelle. Ikhlass estime que pour elle, il n’y a pas d’urgence : elle a choisi de repousser l’échéance de son premier rendez-vous.

« Je n’ai pas de rapports sexuels. Si j’en avais, je serai sûrement allée faire des check-ups mais là, je n’en vois pas l’utilité urgente. Pourtant, je sais que j’aurais besoin de consulter pour mes douleurs pendant mes règles…

Mais quand je pense au gynéco, ça me fait paniquer : plus je vois des témoignages, plus je m’inquiète. Même quand on me recommande des personnes de confiance, ça ne me rassure pas. »

En attendant, elle utilise un ouvrage de référence qui l’aide à se connaître, à comprendre son corps, et à réagir aux changements : l’ouvrage C’est mon corps de Martin Winckler. Consciente que ça ne peut pas remplacer un suivi médical, cela lui suffit pour l’instant.

De son côté, après 5 ans sans rendez-vous, Aurélie a repris un suivi médical avec une praticienne trouvée sur la plateforme gynandco, qui référence des soignant et soignantes en fonction de leurs pratiques, et de leur sensibilité aux discriminations que tant de personnes subissent, et qui peuvent freiner l’accès aux soins : la transphobie, la grossophobie, ou encore l’homophobie.

Pour Aurélie, il était important de chercher une gynécologue qui pratique l’examen « à l’anglaise », une position dans laquelle les personnes ne sont pas examinées sur le dos avec les jambes écartées, mais plutôt sur le côté, dans une position proche du chien de fusil. Cela lui évite de ressentir à nouveau le danger qui a précédé son hospitalisation.

Mariane, quant à elle, a trouvé une nouvelle soignante grâce au bouche à oreille. Après avoir raconté la violence de son dernier rendez-vous à une amie, celle-ci lui a conseillé une sage-femme formée à la question des violences sexistes et sexuelles. Pour elle, être suivie par une sage-femme est bien plus facile : elle se sent plus en confiance qu’avec un ou une gynécologue, et parle d’un rapport soignante-patiente moins « autoritaire ».

Quelques outils pour être plus apaisée

Alors que les choses évoluent et que les institutions se penchent sur la question, nombreux sont celles et ceux qui se sentent encore démunis.

À défaut de pouvoir proposer de solution parfaite, il existe des ressources qui peuvent permettre de se rassurer, et de se préparer autant que possible aux rendez-vous : l’annuaire gynandco et l’ouvrage de Martin Winckler cités par les lectrices en font partie.

L’Institut de Recherche et d’Action pour la santé des femmes, association issue du collectif Stop à l’Impunité des Violences Obstétricales, propose sur son site des ressources pour identifier ces violences, mais aussi des groupes de parole et des moyens de les dénoncer.

À lire aussi : La réalité du sexisme lors du suivi gynéco, et les moyens d’agir

*Les prénoms ont été modifiés

Crédit photo : Clay Banks / Unsplash

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Les Commentaires
33

Avatar de Ocytocine.
17 novembre 2021 à 16h57
Ocytocine.
J'ai beau être sage-femme et normalement avoir quelques connaissances en gynécologie mais je cherche toujours l’intérêt de poser un spéculum sur une ado que sa vie sexuelle ait commencé ou non
Ni d'un suivi gynéco tout les ans qui implique une palpation des seins, un toucher vaginal et une pose de spéculum quand la patiente a 28 ans sans aucun antécédent et ne se plaint de rien
Perso c'est sage-femme pour les frottis et pour ma contraception et pi c'est tout.
J'ai eu la chance de n'avoir eu que des soignants en gynécologie beaucoup trop choupinou, des sages-femmes qui ont été des amours alors que la pose de stérilet n'est pas évidente sur moi, et une gynéco qui certes a expédié la consultation en 15min mais a trouvé PILE les mots pour me rassurer (et je pense qu'elle a expédié la consultation parce qu'elle avait très bien comprit ma demande sous jacente et que j'étais du métier)
(c'était pour contre balancer les témoignages de mauvaises expériences)
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