« Sans libération des corps gros, il n’y aura pas de libération des corps tout court »


Sur instagram, @corpscools lutte contre la grossophobie et archive les initiatives militantes, artistiques et culturelles en ce sens. La fondatrice du compte nous a raconté la naissance du projet, et la nécessité d'un fat-activism radical.

« Sans libération des corps gros, il n’y aura pas de libération des corps tout court »Roberto Hund / Pexels

En parcourant les merveilles d’Instagram, vous êtes peut-être déjà tombée sur le compte @corpscools. Entre des œuvres d’art, des posts militants et des photographies aux lumières douces, cet espace propose à ses 20.000 followers un feed… différent.

Différent du reste du réseau social, qui malgré les efforts de nombre de militants et militantes reste un espace majoritairement normé et normatif. Différent par ses messages aussi, qui allient un regard bienveillant sur les corps gros et une radicalité assumée dans la lutte contre la grossophobie et dans la mouvance du Fat activism.

La fondatrice du compte, qui préfère rester anonyme, a échangé avec Madmoizelle et nous a raconté la volonté derrière ce projet qu’elle porte au quotidien.

L’invisibilisation des corps gros doit prendre fin

Interrogée sur ce qui l’a amenée à créer ce compte militant, elle raconte :

« J’ai commencé à penser ma grosseur très jeune. C’est nécessaire pour survivre quand on est une personne grosse : je recevais énormément de violence, et je m’interrogeais sur la légitimité de celle-ci. Il y avait quelque chose de bizarre, que je n’arrivais pas à expliquer.

Mais quand j’étais ado, dans les années 2000, il était très difficile d’accéder à un discours qui permettait de comprendre cette violence. Les seules personnes grosses qui existaient dans l’espace “mainstream” étaient les blogueuses grande taille, notamment Stéphanie Zwicky. Accéder à ce discours n’était pas simple, et découvrir son travail a été très important pour moi !

J’avais les cuisses qui se frottaient, par exemple, et je ne comprenais pas ce qui se passait : je pensais que j’étais la seule à vivre ça. Quand elle en a parlé et que j’ai appris qu’il existait une crème spéciale, ça a changé ma vie ! Ça peut avoir l’air d’un détail, mais au quotidien c’était une véritable source de douleurs. »

Transmettre l’histoire de la lutte contre la grossophobie

Pourtant, il existait déjà une pensée de la grossophobie depuis quelques décennies aux États-Unis, portée par des collectifs comme The Fat Undergound. En France, la fondatrice du compte Instagram cite aussi Anne Zamberlan et son Coup de gueule contre la grossophobie, publié en 1994. Mais ces concepts étaient alors ancrés dans des espaces militants, et difficiles d’accès pour le grand public.

Elle souligne son soulagement quand elle a découvert ces outils théoriques pour interroger la grossophobie, mais aussi son étonnement devant la difficulté de transmission de ces outils :

« Même s’il existe beaucoup de textes historiques sur la grossophobie, j’ai le sentiment qu’il est difficile d’assurer une sorte de transmission, de continuité, ce qui fait que la lutte n’avance pas très vite. On repart souvent à zéro… Derrière @corpscool, il y a aussi une volonté de transmission de tous ces accomplissements militants et historiques, de faire en sorte d’intégrer ce passé de lutte dans notre présent. »

 

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Multiplier les points de vue sur la grosseur

Il y a quelques années, les médias ont enfin commencé à parler de grossophobie, et à donner la parole aux personnes concernées. Le collectif Gras Politique, des militantes telles que Daria Marx ou Gabrielle Deydier ont ainsi pu porter la lutte contre les oppressions que vivent les personnes grosses dans les médias, les milieux de la culture, ou sur les réseaux sociaux. Pour la jeune femme derrière @corpscools, cela a permis d’ouvrir la voie.

« Ces paroles ont été libératrices, et ont ouvert le dialogue. Je savais qu’il y avait d’autres discours sur la grosseur, qui n’avaient pas autant de visibilité, et je me suis dit que ce serait chouette de les relayer eux aussi.

Alors l’idée de @corpscools est née : celle de faire un petit répertoire de sujets sur la grosseur qui soit accessible à toutes et à tous. Je voulais multiplier les points de vue, les manières d’agir, pour un public large. »

Elle explique que le compte lutte aussi contre une forme de solitude, dans une situation où il est difficile de rencontrer ses pairs :

« Moi, je pensais beaucoup de choses sur la grosseur. Mais j’ai toujours été “la seule” personne grosse de ma bande de pote, de mon école, de ma famille… Derrière ce compte, il y avait l’envie d’avoir une bande de personne grosses : ça change la vie, d’avoir des gens qui vivent la même réalité que nous dans notre entourage. Et puis, il y a une adelphité [un terme qui englobe « sororité » et « fraternité » sans être genré, NDLR] très cool entre les personnes qui militent contre la grossophobie. »

 

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Une pensée radicale et nécessaire

Pour sa fondatrice, @corpscool propose un fat-activism intransigeant, qui refuse le compromis. Son discours peut être perçu comme radical, chose qu’elle revendique :

« Ce qui semble radical, c’est ma pensée de la grosseur et de la santé. La première source de violence que vivent les personnes grosses est liée aux moqueries.

On dit aux gros que “Tout est une question de volonté”. En réponse, expliquer que “la grosseur est une maladie multifactorielle” peut être une forme de justification, cela permet de nous soulager d’une certaine culpabilité. C’est quelque chose que j’ai pu faire par le passé. Mais aujourd’hui, je vois ce présupposé comme contreproductif : il continue à associer obésité et mauvaise santé.

Penser la grosseur comme une maladie, cela implique qu’il faudrait justifier, expliquer “pourquoi” on est comme ça pour espérer mériter de la bienveillance. »

La jeune femme explique en outre que le terme « obèse » est problématique : censé refléter une réalité médicale, il repose sur l’IMC, un indicateur peu fiable.

« L’IMC n’est absolument pas une mesure médicale. C’est un outil problématique et raciste qui ne prend pas en compte de multiples facteurs : la réalité métabolique de chacun, la musculature, la condition de santé réelle…

Beaucoup de chercheurs disent aujourd’hui qu’il y a des grosseurs métaboliquement saines, et des grosseurs qui ne le sont pas. Pour les personnes grosses comme pour les personnes minces, le poids ne serait donc pas un indicateur fiable de la condition de santé.

Mais il y a tellement de préjugés sur les personnes grosses dans l’inconscient collectif que les choses ne changent pas. »

Le corps gros est un corps dissident

La militante l’affirme : si on ne peut pas libérer les corps gros, on ne pourra pas libérer les corps tout court. S’émanciper de la grossophobie, c’est s’émanciper de la violence que la société met dans la valeur associée à la nourriture, la légitimité qu’on donne à certains corps et pas à d’autres, sortir des contradictions de l’injonction à la « bonne santé ». Elle explique :

« Un corps gros est presque un corps dissident par essence. Il ne rentre dans aucun des moules de la féminité. Pour devenir une femme, les femmes grosses doivent soit s’excuser de ce qu’elles sont et essayer de montrer qu’elles font des efforts pour mincir, soit tomber dans l’hyper-féminité et le cliché de la pin-up. Réussir à sortir de ce schéma, c’est aussi briser ce moule de la féminité qui pèse sur toutes.

Libérer le corps gros, c’est aussi se libérer de l’impératif de bonne santé, de l’idéal capitaliste du corps productif. C’est arrêter de privilégier l’image de notre corps sur notre santé mentale. »

Pour atteindre cette libération, il faut à tout prix sortir de la médicalisation de la grosseur, et mettre derrière nous cette tendance à ne regarder les choses que par le prisme de la santé. Il faut, comme le dit la jeune femme, « être capable d’imaginer un corps gros, heureux, et sain : c’est ainsi que nous pourrons créer les espaces où ces corps peuvent exister. »

 

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La société n’est pas accessible aux personnes grosses

Et il est grand temps que ces espaces existent. Comme le souligne la créatrice de @corpscools, les statistiques indiquent que 17% de la population est grosse. Pourtant, on voit rarement 17% de personnes grosses autour de soi. Pourquoi ? Parce que la société les rejette violemment.

Des chaises de bar aux transports en commun, le monde n’est pas accessible aux grosses et aux gros. Pour les concernées, cela crée de l’anxiété et un renfermement sur soi ; un sentiment d’illégitimité à occuper l’espace qui nous est pourtant dû à toutes et à tous.

Pour soulager cette anxiété, la militante participe à un autre projet, celui de Fat Friendly. L’idée ? Créer une plateforme collaborative de type Yelp, ou chacun pourra partager les lieux accessibles. Un projet pour lequel les créatrices s’apprêtent à lancer une cagnotte collaborative, que nous ne manquerons pas de partager avec vous !

À lire aussi : Vêtements de seconde main ET « plus-size », c’est possible ? Venez témoigner !

Aïda Djoupa

Aïda Djoupa


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Commentaires

Sadala

a 200pour cent d'accord avec toi.L'obésité est aussi dangereuse que l'anorexie!(d'ailleurs j'ai vu un comm disant qu'on ne parlais pas assez du danger de maigrir,je rappelle qu'une loi a été passé pour interdire au mannequin anorexique de défiler)

Alors dire que l'anorexie est aussi dangereuse que l'obésité...
Les facteurs de risques éventuels de l'obésité se développent insidieusement tandis que les conséquences de l'anorexie sont systématiquement mortelles à (très) court terme si non prises en charge. D'ailleurs, le plus urgent est bien de réalimenter le corps (pour ne pas qu'il lâche tout simplement) avant une thérapie de fond sur le long terme.
C'est vraiment pas comparable...
Désolée mais j'ai un peu de mal avec la minimisation de l'anorexie.

De plus l'anorexie mentale est un trouble psy précis et complexe, alors que l'obésité peut avoir de multiples causes... Je comprend vraiment pas la comparaison en fait...
 

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