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Politique

Affaire Joël Guerriau : « C’est peut-être la plus mauvaise défense que l’on ait vu ces dernières années »

L’affaire Joël Guerriau, accusé d’avoir drogué à son insu la députée de Loire-Atlantique Sandrine Josso, est loin d’être la première à ébranler le monde politique. Pour Fiona Texeire et Mathilde Viot, cofondatrices de l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique, elle est même symptomatique de l’impunité dont jouissent encore les élus, au détriment de la parole des femmes. Interview.

Le 15 novembre 2021, paraissait dans Le Monde une tribune signée par 285 femmes politiques et universitaires pour appeler de leurs voeux à un #MeTooPolitique, pour que « le monde politique assume ses responsabilités et écarte les auteurs de violences sexuelles et sexistes de ses rangs et faire preuve d’exemplarité dans les désignations ». 

Deux ans plus tard, qu’est-ce qui a changé ? Alors qu’une nouvelle affaire, celle du sénateur de Loire-Atlantique Joël Guerriau, ébranle à nouveau le monde politique et la majorité présidentielle, nous avons posé la question à Fiona Texeire et Mathilde Viot, à l’origine de l’appel dans Le Monde en 2021, et cofondatrices l’année suivante de l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique

Madmoizelle. Quel regard portez-vous sur l’affaire Joël Guerriau ? Cette affaire diffère-t-elle des autres survenues auparavant dans le monde politique ? 

Fiona Texeire. Cette affaire est similaire à d’autres dans le procédé : ça n’est pas la première fois que l’on voit une tentative de viol par soumission chimique. C’était déjà le ressort des affaires Damien Abad et Laurent Bigorgne. Il y a quelque chose de familier aussi dans la famille politique puisque le centre a déjà été entaché par des faits de violences sexuelles. Ce qui est différent – et c’est peut-être ce qui fait sa spécificité – c’est le poids politique de la victime. Joël Guerriau s’est attaqué « à plus gros que lui » et c’est ça à mon sens ce qui conditionne la réponse politique qui est donnée, à savoir l’exclusion immédiate du parti Horizons et aucun témoignage public de solidarité. Ça, c’est très différent des autres affaires. 

Mathilde Viot. Je pense qu’Horizons n’aurait pas réagi aussi rapidement s’il n’y avait pas eu la conjugaison de ces deux éléments. Cela a permis à cette histoire d’émerger rapidement dans les médias. J’ai connu des cas similaires qui concernaient des collaboratrices agressées dans des conditions absolument sordides mais qui n’ont jamais été crues. Il y a aussi le fait qu’il s’agisse ici de drogue dure et pas d’alcool, qui est communément l’arme la plus utilisée dans ce genre d’affaires. Au Sénat, il existe une absence de culture de ce type de substances. Cette affaire vient donc frapper de plein fouet la bienséance qui entoure ce lieu. 

Que penser de la stratégie de défense de Joël Guerriau ? Est-elle commune à celles déjà utilisées par d’autres agresseurs présumés ?

Fiona Texeire. Nous avons étudié à l’Observatoire les stratégies de défense dans des histoires de VSS assez emblématiques. Il y a quelque chose que l’on retrouve quasi systématiquement, c’est la négation ou la minimisation des faits. On retrouve cet élément dans la défense de Joël Guerriau : il ne savait pas que c’était de l’ecstasy, il ne savait pas que l’ecstasy était dans le verre, ça n’était pas le verre qu’il voulait prendre… Jusqu’à l’histoire hallucinante de son chat. C’est peut-être la plus mauvaise défense que l’on ait vue ces dernières années, mais il n’empêche qu’il s’agit d’une défense qui consiste à dire que ce n’est pas lui et qu’en plus, il n’a pas fait exprès, et qu’il « est un honnête homme, respecté et respectable qui rétablira son honneur et celui de sa famille ». C’est une ligne de défense très classique. 

Mathilde Viot. Utiliser cet argument du chat révèle une méconnaissance complète du fonctionnement de la justice quand de la drogue est impliquée. C’est aussi symptomatique d’une classe sociale supérieure qui pense que ce genre d’argument va passer. 

Le fait que la députée Sandrine Josso témoigne très rapidement à visage découvert dans les médias est aussi quelque chose de rare…  

Mathilde Viot. Oui tout à fait.  Sa prise de parole est extrêmement courageuse, elle a l’air très meurtrie par ce qu’il lui est arrivé et elle a l’air d’avoir réellement envie de s’engager contre la soumission chimique. J’ai trouvé son intervention dans C à vous extrêmement précieuse pour les droits des femmes. Mais elle peut la faire dans des circonstances qui sont bien particulières. Si Sandrine Josso peut s’exprimer, c’est parce qu’elle est relativement protégée par son statut de députée. Sa parole va être plus écoutée que celle d’une quidam. Et encore une fois, les faits sont tellement incontestables : on a retrouvé à l’endroit où elle l’avait désigné un sachet contenant l’ecstasy…

Joël Guerriau a refusé de se mettre en retrait de son activité sénatoriale. Est-ce commun chez les politiques accusés de violences sexuelles ? 

Fiona Texeire. On ne voit jamais quelqu’un démissionner de son mandat de parlementaire, qui plus est en début de mandat comme l’est Joël Guerriau. D’autant qu’il n’y a rien, légalement, qui l’oblige à le faire. C’est beaucoup d’argent, un mandat parlementaire, même quand on ne fait rien. 

« On considère encore aujourd’hui qu’avoir du pouvoir, c’est être capable de dominer. »

Mathilde Viot

Le monde politique est-il propice aux violences sexistes et sexuelles ? 

Fiona Texeire. Le monde politique a été construit par et pour les hommes. Pour dire les choses très schématiquement, les femmes ont été exclues de la citoyenneté jusqu’en 1944 et jusqu’en 2000 avec la loi sur la parité, elles n’étaient quasiment jamais élues. On peut citer Simone Veil et Édith Cresson, mais 95 % des politiques jusqu’en 2000 sont des hommes. 

Est-ce que le monde politique est propice aux VSS ? En tout cas, plus un milieu professionnel est masculin, plus le sexisme et les violences sont banalisés et tolérés. Et le monde politique est un milieu extrêmement masculin, où est valorisée la brutalité, ne serait-ce que dans la compétition pour l’obtention du pouvoir. Cela crée donc un climat très particulier qui se soucie assez peu des violences sexistes et sexuelles. 

Mathilde Viot. J’ai cofondé Chair Collaboratrice il y a huit ans maintenant, c’est un sujet sur lequel on travaille depuis longtemps, avant #MeToo, et sur lequel on avait du mal à expliquer aux gens que le monde politique est particulièrement propice aux VSS. On recrute des hommes dans les partis politiques qui ont vocation à devenir élus parce qu’ils sont agressifs, dominants, parce qu’ils vont vouloir prendre le pas sur l’adversaire de façon rhétorique, mais pas uniquement. On considère encore aujourd’hui qu’avoir du pouvoir, c’est être capable de dominer. Et tant qu’on aura cette conception de l’occupation du pouvoir politique, on retrouvera ce type de personnes parmi nos élus. Les récentes élections en Argentine en sont encore une démonstration. 

Depuis la création de l’Observatoire, avez-vous constaté une meilleure prise de conscience des violences sexistes et sexuelles dans le milieu politique ? 

Fiona Texeire. On a lancé #MeTooPolitique en 2021 et créé l’Observatoire en 2022 pour alerter sur le fait que les violences étaient récurrentes et qu’il ne s’agissait pas d’une juxtaposition de faits divers, mais d’un problème systémique qui appelait à une réponse globale. Autant la réponse politique n’est à ce jour pas encore arrivée – on n’a par exemple pas entendu le gouvernement sur l’affaire Joël Guerriau -, autant nous sommes parvenues à ce que la presse s’en saisisse comme un vrai objet, et ne traite plus les VSS sous l’angle du fait divers. 

Mathilde Viot. En 2016, quand on a monté Chair Collaboratrice suite à l’affaire Baupin, on était vues comme des folles furieuses. Parce qu’on osait ouvrir cette parole-là dans l’Assemblée nationale, on nous a accusées de jeter l’opprobre sur nos institutions. Ça, j’ai l’impression que ça a bougé, du moins dans l’esprit des gens. En revanche, chez les personnes qui tiennent les institutions, c’est encore très compliqué. Je pense par exemple à Gérard Larcher [le président du Sénat, ndlr], dont la première réaction suite à l’affaire Guerriau aurait été de dire qu’elle allait jeter du discrédit sur le Sénat et que la prise de parole de Sandrine Josso était quelque part une atteinte à une institution républicaine. 

Quant aux médias, ils parlent davantage de ces VSS en politique mais quand nous, féministes, sommes invitées sur les plateaux de télé, on se fait couper la parole en permanence, on nous dit qu’on dit n’importe quoi, que ces violences ne sont pas systémiques, que le monde politique n’est pas pire qu’ailleurs… Les médias ont une immense responsabilité qui n’est pas assez envisagée. Et on peut souligner l’immense travail de Mediapart qui depuis l’affaire Baupin, a consacré des dizaines de reportages à cette question-là, en permettant de faire émerger la parole. C’est assez unique en Europe. 

Les VSS concernent-elles tous les partis politiques ? 

Fiona Texeire. Les violences concernent tous les partis politiques et tous les échelons de pouvoir, des petits conseils municipaux en zone rurale aux conseils régionaux, aux parlements, au gouvernement… Elles sont absolument partout et concernent toutes les familles politiques. On le voit bien dans l’actualité récente avec Adrien Quatennens, avec Éric Zemmour, avec l’eurodéputé RN Hervé Juvin… Et ce n’est pas un phénomène uniquement national. Cette semaine, l’Observatoire va appeler à la création d’un #MeTooPolitique européen. Un événement est prévu le 22 novembre à Strasbourg et le 24 novembre à Bruxelles avec des femmes politiques d’autres pays pour montrer que les violences sont globales.

Mathilde Viot. On se rend compte qu’à chaque fois que l’on rencontre des homologues européennes, elles sont dans les mêmes travers, elles vivent les mêmes difficultés. Le plus difficile, pour les femmes politiques, ce ne sont pas les partis politiques adversaires, c’est au sein de leur propre parti, où elles sont en permanence décrédibilisées, où elles doivent se battre dix fois plus que les hommes pour être écoutées et considérées. C’est pour cela qu’à la fin, il y en a beaucoup qui choisissent de partir. Au sein même des partis politiques, les hommes organisent une lutte féroce contre les femmes. Et ça, on va réussir à le démontrer. On va lancer une vaste étude et de multiples partenariats avec les 27 pays européens. On compte pouvoir accélérer les choses.

Sur le plateau de BFMTV, vous avez énuméré la longue liste des proches d’Emmanuel Macron impliqués dans des affaires de violences sexistes et sexuelles. La majorité présidentielle a-t-elle une responsabilité plus forte sur ces questions ? 

Mathilde Viot. Évidemment, car elle peut couvrir toutes ces questions. Quand on voit que le garde des Sceaux est encore en poste, que le ministre de l’Intérieur est encore en poste après les accusations dont ils font l’objet ! Ils occupent des postes clés dans la chaîne pénale qui conduit à protéger les femmes. Si on confie ces postes-là à des hommes qui ont été accusés de violences reste un signal envoyé à toute la société et cela encourage des hommes politiques qui auraient commis ce genre d’actes à rejoindre ses rangs. C’est pour cela qu’on se retrouve avec cette impunité organisée par la majorité présidentielle. 

Fiona Texeire. La majorité présidentielle a la responsabilité de faire changer la loi, de faire la règle dans les institutions. Si aujourd’hui, la présidente de l’Assemblée le décidait, il pourrait y avoir une formation contre les violences sexistes et sexuelles au sein de l’Assemblée nationale. Si la Première ministre le décidait, il pourrait y avoir une formation obligatoire au sein du gouvernement, dans les cabinets ministériels. Elles ont à leur disposition des leviers que les oppositions n’ont pas. Les autres formations peuvent choisir de former leurs propres membres. Mais la capacité d’impulser un changement de paradigme dans les institutions appartient à la majorité. 

Aujourd’hui, à l’Assemblée nationale, il n’existe pas de formation obligatoire aux questions de violences sexistes et sexuelles, il n’existe pas de cellule d’écoute au sein du gouvernement, il n’existe pas de mécanisme d’alerte avant une nomination ministérielle, c’est ce qu’a montré l’affaire Abad. Il existe plein de leviers d’actions sur lesquels il est possible de jouer si on en a envie. C’est le rôle de la majorité : celui de décider de les actionner. C’est une question de volonté politique. 

Si on revient douze ans en arrière, les scandales qui ternissaient l’image de la classe politique étaient financiers : les emplois fictifs, les comptes à l’étranger, les conflits d’intérêt… Avec l’affaire Cahuzac, qui a été une déflagration dans le monde politique, il y a eu une réponse de la part de François Hollande, qui a créé la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, qui permet de limiter au maximum les comportements peu soucieux de l’argent public. L’équivalent pour les VSS n’existe pas. Bien sûr, c’est à la justice de trancher, mais ce n’est pas une excuse pour ne rien faire politiquement. Il faut aussi prévenir ces violences, accompagner les victimes, et ce n’est pas le rôle de la justice. 

« Les violences sexistes et sexuelles n’ont pas l’attention suffisante au sein du gouvernement. »

Fiona Texeire

Comment expliquer ce manque de volonté politique ? 

Fiona Texeire. Les violences sexistes et sexuelles n’ont pas l’attention suffisante au sein du gouvernement. Rien que le fait que Gérald Darmanin soit la personne chargée de ces questions l’explique. Personne n’incarne la lutte contre les VSS aujourd’hui dans la Macronie. 

Quelles mesures concrètes attendez-vous ? 

Fiona Texeire. On attend un plan de formation massif à ces enjeux. Que l’ensemble des élu·es à tous les échelons, que l’ensemble des fonctionnaires et l’ensemble des collaborateurs soient formé·es à la prévention des violences sexistes et sexuelles dans le cadre de leur travail et de leurs activités politiques. On attend également qu’il y ait un lieu d’écoute qui soit accessible à tous les échelons, que l’on soit victime d’un conseiller municipal ou d’un ministre. 

Par ailleurs, il y a un autre paramètre dont il faut absolument parler, c’est l’accompagnement vers la plainte. Aujourd’hui, dans l’affaire Joël Guerriau, Sandrine Josso a bénéficié du soutien de la Présidente de l’Assemblée nationale pour déposer plainte, et c’est tant mieux. Mais quand on n’a pas connaissance du système judiciaire, quand on n’a pas les moyens d’avoir accès à un avocat médiatique, comment fait-on ? Il faut que les institutions puissent accompagner les victimes dans leur démarche de plainte et leur proposer une assistance juridique lorsqu’elles sont agressées dans le cadre de leur travail.

Mathilde Viot. On voudrait qu’il y ait des réactions immédiates dans les partis politiques dès lors qu’une femme prend la parole et pas uniquement dans les cas de flagrance. Il a été démontré plein de fois qu’aucune femme ne prend la parole pour elle-même. C’est tellement difficile, ça leur coûte tellement – parfois leur carrière entière. 

Il est aussi nécessaire d’instituer une cellule autonome d’un point de vue national, sur le modèle de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, et qui aurait à traiter les VSS et qui disposerait d’une grille de sanctions permettant aux partis de gérer ces affaires avant même qu’un processus judiciaire soit enclenché. L’idée n’est donc pas de mettre en prison ou de nuire à la présomption d’innocence des hommes accusés mais qu’on réfléchisse collectivement et qu’on œuvre pour la présence des femmes. En regardant vraiment la parité, quelle circonscription est attribuée à qui… On a vraiment toute une culture à changer, une représentation du pouvoir à faire évoluer, et ça doit passer par les institutions qui vont rendre possible pour les femmes la possibilité d’occuper en sécurité le pouvoir.


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