« Je n’ai rien fait d’autre que respirer, exister » — Les mots puissants de Sara, victime de viol

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Sara a été victime de viol. Au lendemain du procès de son violeur, elle publie une lettre percutante, entre colère, catharsis, empouvoirement et détermination.

« Je n’ai rien fait d’autre que respirer, exister » — Les mots puissants de Sara, victime de viol

— Initialement publié le 17 décembre 2016

Sara a 24 ans, elle est étudiante. Elle est britannique, mais elle parle couramment le français, et elle suit des cours à Sciences Po. Et Sara a aussi été victime de viol.

Près d’un an après l’agression qu’elle a subie, Sara a publié sur Medium une longue lettre ouverte, partagé via son compte Facebook, et qu’elle a bien voulu nous partager en français.

« Lettre à l’homme qui a essayé de me violer »

C’est d’abord pour « se libérer » de cette agression et de ses conséquences que Sara a tenu à rédiger cette lettre.

« Je vous écris cette lettre en cette soirée froide de décembre, presque un an après que vous avez essayé de me violer, car c’est la première fois que je me sens suffisamment forte pour le faire. Je vous écris parce que cette après-midi nous nous sommes rencontrés à nouveau, mais dans un contexte assez différent. Vos mains étaient menottées dans votre dos, et pas agrippées à mon corps. […]

« Je vous écris cette lettre tout en sachant que vous ne la lirez jamais, parce que vous allez passer une durée significative de votre vie en prison, comme vous l’avez déjà fait ces dix derniers mois.

Je dois vous écrire néanmoins, pour que des hommes comme vous, ou des femmes comme moi puissent ressentir ce que j’ai vécu, mais aussi et surtout pour m’en libérer. »

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C’est ensuite pour insister sur la gravité des faits que Sara a publié son texte : pour qu’on ne puisse plus excuser, minimiser, les agressions sexuelles et le viol dans nos sociétés.

« Je vous écris cette lettre afin d’exprimer par écrit la gravité de ce que vous avez fait, de révéler l’histoire et ces choix que vous rattachez à des « erreurs de jeunesse ».

Je vous écris, afin que tout le monde et moi-même puissions voir ces mots s’assembler pour former une histoire si laide. Je l’écris parce que je suis fatigué d’entendre de tels récits.

J’aimerais que nous puissions comprendre comment et pourquoi nous, en tant que société, avons encore à nous battre contre la réalité violente et perfide du viol, la gravité de l’agression sexuelle, la complexité de la misogynie, et la pression patriarcale qui continuent de minimiser le rôle du violeur et de blâmer les femmes dont le corps a été brisé. »

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Elle raconte longuement l’agression qu’elle a subie, et met son récit en parallèle du témoignage de l’accusé.

« Ce n’était pas facile de faire ce que j’ai fait aujourd’hui »

Sara a tenu à être présente au procès, à prendre la parole, alors qu’elle n’y était pas obligée.

« Ce n’était pas facile de faire ce que j’ai fait aujourd’hui. Mon avocat m’a dit que je n’avais pas à être présente. Mais je l’étais. Je voulais me lever et répondre aux juges quand ils m’ont demandé si j’avais quelque chose à dire, et je l’ai fait. […]

A ce moment, je me suis levée et ai parlé au nom de toutes les femmes dans le monde qui ont souffert dans les mains d’hommes comme vous.

Je me suis levée pour toutes les femmes rentrant chez elles, les clefs serrées dans leurs mains.

Je me suis levée pour toutes les femmes qui changent de wagon à cause d’un homme qui les regarde avec insistance. »

Sara énumère à ce moment toute une série de situations de la vie quotidienne dans lesquelles beaucoup trop de femmes souffrent du sexisme intégré dans nos sociétés.

Ça passe par toutes les stratégies de contournement qu’on met en place les soirs où l’on est seule dans la rue, la nuit, aux commentaires sexistes essuyés, jusqu’aux agressions sexuelles, aux viols.

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De la difficulté de porter plainte

Sara souligne que les questions liées au consentement dans les relations sexuelles sont de plus en plus discutées dans l’espace public, signe que le sujet progresse dans les consciences.

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Néanmoins, il reste toujours extrêmement difficile pour une victime de porter plainte. Rien n’est facile dans ce processus, qu’elle décrit dans ses moindres détails, glaçant.

« Avez-vous la moindre idée de ce que c’est que dénoncer un viol ? Juste après mon agression, quand j’ai réussi à m’échapper en dégageant l’extincteur qui bloquait la porte avec mon pied pour l’ouvrir, mon agresseur a pris mon sac et l’a caché en haut d’un placard, trop haut pour que je puisse le retrouver et le récupérer.

Il a volé mon téléphone et a fui des locaux. […]

Mais finalement, mon sac a été trouvé, trois heures plus tard, mes clefs m’ont été rendues, et j’étais chez moi. Seule.

Il n’y a pas de mots en français ou en anglais pour décrire ce que j’ai ressenti en rentrant chez moi ou le jour d’après. Ou quand j’ai enlevé ma robe en face du miroir et ai vu les marques de mains, les bleus commençant à apparaître dans mon dos, sur mes jambes, mes bras, mes épaules, mes hanches. […]

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L’indescriptible, étouffante, écoeurante, horrible moment du réveil quelques heures plus tard, où l’on réalise rapidement que ce dont on se souvient s’est réellement passé, le tremblement à cause de la peur et le choc, et surtout, une honte absolue que quelqu’un t’ait pris autant et ait pu voir ton corps de cette façon; puis ensuite, le réflexe naturel de se sentir coupable et stupide d’avoir laissé cela arriver. C’était comme si quelqu’un venait de mourir. […]

La force que cela demande de trouver un commissariat ouvert un dimanche, d’arriver et de bafouiller dans une langue étrangère « je veux porter plainte parce qu’un homme a essayé de me violer hier soir ».

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De passer quatorze heures entre les mains de la police, puis des services spécialisés, puis du personnel médical. De revivre en décrivant, mot par mot, sans dormir, chaque moment vécu la veille, le jour après avoir échappé à ce qui représente la pire chose qui puisse arriver à une femme. »

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« Je n’ai rien fait d’autre que vivre, respirer, exister. »

L’une des plus terribles injustices des crimes, c’est souvent l’innocence des personnes qui en sont victimes. Sauf — l’avez-vous remarqué ? — lorsque le crime est un viol. Dans ce cas, le comportement et la personnalité de la victime sont passées au crible.

Que portait-elle ? A-t-elle bu ? Connaissait-elle son agresseur ? Avait-elle déjà eu des relations sexuelles avec son agresseur ?

On ne le répètera jamais assez mais… Quel est le rapport ? Le viol est un crime. Et la longueur des jupes n’y est pour rien.

« Je n’ai rien fait d’autre que vivre. Je n’ai rien fait d’autre que de respirer, exister, j’étais juste cette nuit-là dans le même endroit que cet homme, si furieux face à mon rejet mais qui pensait pouvoir faire ce qu’il voulait dans tous les cas.

C’est tellement important de comprendre cette mentalité.

Parce que ce qui m’est arrivé est extrême, mais pas si rare, et comme je l’ai écrit plus tôt, cette lettre est l’expression de l’envahissement de phénomènes diffus de misogynie, de mauvais traitements, d’agressions sexuelles, d’intimidation qui arrivent tous les jours à 100% des femmes que chaque personne lisant cette lettre rencontrera dans sa vie. »

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« Une lettre aux femmes comme moi. »

Ses derniers mots, Sara les adresse aux survivantes, aux (com)battantes, à toutes les personnes qui ont enduré ce qu’elle traverse.

« J’espère que lire cette lettre t’a donné les moyens de te battre.

Je suis sûre que ce n’était pas facile, je parie qu’en lisant ça maintenant, oui, toi, il y a quelque chose dans ton esprit qui te lie à cette lettre, quelque chose qui te donne des frissons dans le dos, qui te fait serrer les poings, qui remplit tes yeux de détermination.

C’est normal, et je comprends. Si tu veux en parler, lance-toi et écris-moi un message. Mais surtout, j’espère que cette lettre t’a donné des forces. Parce que je l’ai écrite pour toi.

Je me suis levée hier et j’ai parlé pour toi. Je t’ai écrit cette lettre, à toi, pour que tu saches que tu n’es pas seule, que tu n’es jamais seule.

Je t’ai écrit cette lettre, à toi, quand tu fais quelque chose de banal et que tout à coup cela te revient à l’esprit, venant de nulle part, et t’enterre, comme sous une tonne de sable, au cours de ta journée pourtant ordinaire. »

Le courage de Sara, qui transpire de ses mots, est à lui seul une extraordinaire leçon d’empouvoirement, une inspiration. Elle refuse d’être définie par ce qu’elle a subie, d’être culpabilisée pour avoir été victime, et pour ne pas agir « comme une bonne victime », blessée et brisée à jamais :

« Parce qu’apparemment, il y a des gens — même des gens que tu connais, des amis peut-être, des collègues — qui se plaisent à penser que si tu n’incarnes par cette frêle et misérable personne, c’est que ce n’était peut-être pas si grave?

Si, ça l’était. Et non. Ce n’était pas de ta faute. Les viols arrivent à cause des violeurs. Et, en lisant ma longue lettre à chaque personne qui pense différemment, sache que, en faisant cela, nous avançons, et nous forçons les gens à ouvrir les yeux face à cette misogynie, ce sexisme, ces agressions sexuelles et ces viols récurrents, qui arrivent à des femmes qui ne font que vivre leur vie.

Mais crois-moi. Cela ne te condamne pas. Non. Cela ne te définit pas. Cela ne donne pas une image différente de toi. Cela a pour toi comme seule conséquence de savoir que tu as survécu à cette épreuve. »

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La voix d’une survivante, qui continue de se battre

En anglais, on utilise souvent le terme « survivor », littéralement « survivante » pour parler d’une victime de viol. J’ai longtemps tiqué à l’emploi de cette désignation, car j’y percevais l’idée que ces victimes avaient « échappé au pire » — la mort, quand le viol peut à lui seul prétendre au titre du « pire » qu’il puisse arriver…

Mais en lisant les mots de Sara, j’ai compris l’autre sens de cette expression. Ce n’est pas avoir échappé au pire, c’est justement y avoir survécu :

« Parce que ça va. Ma vie n’a pas été détruite, et la tienne non plus.

Je n’utiliserai pas cet événement pour définir qui je suis, ou modifier la perception que j’ai de moi-même. Ne fais pas ça non plus. Je ne dois pas, je ne suis pas, et je ne serai pas effrayé par ma sexualité.

Je suis fière et parfois stupéfaite d’avoir trouvé en moi-même la force de me battre: de me battre contre lui, de me battre contre les discriminations de genre, de prendre la parole en face des juges, et de mieux me connaître avec ce qu’il s’est passé. Je dois apprendre à m’aimer, et apprécier tout ce que j’ai fait.

Et alors que je poursuis mes études à Sciences Po, en apprenant beaucoup sur la philosophie, les sciences politiques, le droit, je peux analyser ce sujet la tête haute, je me dois de le faire. Et toi aussi.

Je refuse de laisser ma vie s’effondrer à cause de ça. Je refuse d’être définie par ça, parce qu’il y a tellement plus que ça, Paris signifie pour moi tellement plus que ça, et je continuerai de me battre et débattre de tout ce que je considère être juste. Et toi aussi. »

Merci à Sara de nous avoir autorisé à relayer son texte, l’intégralité de la version française est à retrouver ici.
L’intégralité de la version originale, initialement publiée le 13 décembre, est là.

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Clemence Bodoc

Anciennement Marie.Charlotte, Clémence Bodoc a été jeune cadre dynamique dans une autre vie, avant de rejoindre la Team madmoiZelle. Elle s’intéresse à l’actualité et à l’écologie, aime la politique et les débats de société. Grande fan de sport (mais surtout à la télévision), et de cinéma (mais seulement en VO), son nom de scout est dinde gloussante azurée. Elle ne mord pas mais elle rit très fort.

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Commentaires
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  • Galaadina
    Galaadina, Le 19 décembre 2016 à 10h20

    Merci à Sarah pour cette lettre très puissante.

    Par contre, elle emploie clairement l'expression "tentative de viol", je trouve étrange que vous ne repreniez pas ses mots et ayez décidé d'employer les termes "victime de viol".

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