Rescapée du Bataclan, j’ai envie de dire « merci » à tant de gens

Sophie était au Bataclan lors des attentats du 13 novembre 2015. Elle s'en est sortie, mais n'oubliera jamais cette soirée et ses leçons.

Rescapée du Bataclan, j’ai envie de dire « merci » à tant de gens

— Les images d’illustrations sont signées Les photos de Miquette.

Je m’appelle Sophie, et ce dimanche j’ai eu 32 ans.

Depuis le 13 novembre, chaque jour de ma vie est régi par la peur. Depuis le 13 novembre je dors entre deux et quatre heures par nuit, réveillée par des cris, par des bruits de coups de fusils, par mes propres pleurs parce que je voudrais sortir de mon corps juste cinq minutes.

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Le concert, son ambiance… et la fin tragique

Le 13 novembre était une journée qui a commencé comme les autres, avec les mêmes problèmes de transports, les mêmes problèmes au boulot… mais c’était aussi une journée que j’attendais depuis des mois car l’un de mes groupes préférés du monde entier venait jouer au Bataclan. J’allais voir Eagles of Death Metal avec une amie proche, la soirée ne pouvait être que bonne.

Après une petite bière et nos échanges sur nos journées, nos histoires de mecs, nous nous sommes décidées à entrer. Ce qui m’a frappée, c’est la jeunesse du public. Nous étions tou•te•s plus ou moins du même âge, content•e•s d’être là, les gens petits (comme moi) se plaignant entre eux que décidément il y avait bien trop de grand•e•s dans cette salle.

Puis le concert a commencé.

Tu sais, des concerts j’en ai faits pas mal. Mais rarement j’avais vécu une telle ambiance. Le groupe était en osmose avec nous (et probablement aussi peu sobre), il profitait de chaque changement de chanson pour nous rappeler son bonheur d’être là, sa joie d’être à Paris, son amour pour le public que nous étions. L’une des phrases qui m’a le plus marquées, et qui encore aujourd’hui arrive à me faire sourire, c’est lorsque Jesse nous a dit :

«  You know, being with you is better than having a good blow job. » (Être avec vous c’est mieux qu’une bonne pipe.)

Ambiance. Rires. Et reprise de la musique.

Et puis soudain, les bruits de pétard, les cris, les pleurs, les coups de feu, ce coup de feu, dans ma jambe, et cette volonté de protéger coûte que coûte mon amie.

Si tu penses lire là des potins, tu peux partir. Tu ne sauras pas ce qui s’est passé, parce que tu as sûrement lu les infos, vu la télé et tu sais jusqu’à quel point l’homme peut être fou et méchant. Alors pourquoi est-ce que j’écris, vas-tu me demander ?

Parce que l’Homme peut aussi être capable du meilleur.

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Pour dire merci.

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Merci.

Merci à l’hôpital Saint-Antoine qui m’a sauvé la vie. À son service des urgences qui a été tellement réactif, à la gentillesse des employé•e•s, leur disponibilité. Bien sûr que c’est leur métier, mais grâce à ces gens, grâce à leur humanité, à leur disponibilité et leur patience (parce que soyons honnêtes, je ne suis pas la malade la plus facile qu’ils ont dû rencontrer), aujourd’hui je suis là pour pouvoir témoigner. Pour dire à quel point je voyais la panique dans leur regard, mais aussi qu’à aucun moment elle n’a été visible ; ils et elles ont su nous rassurer, nous les blessé•e•s, mais aussi les gens qui nous accompagnaient, nos familles qui nous rendaient visite.

Merci aussi au service qui m’a prise en charge, qui a supporté au quotidien la folie de mes ami•e•s qui ont fait de ma chambre une lieu de fête incroyable. Et justement, mes ami•e•s… Ces gens dont tu te dis souvent que c’est cool qu’ils et elles soient là, dans les moments de biture comme les moment plus durs comme la casse des talons de tes chaussures préférées. Jamais de ma vie je n’ai eu cette impression d’être si aimée et entourée.

Chaque jour, de 13h à 23h j’étais dans un cocon empli d’amour, de chocolats, de poster de Magic Mike XXL, de blagues, de larmes également, mais aussi et surtout de sécurité. Chaque jour, ils et elles se sont relayé•e•s pour essuyer mes larmes, moquer mes premiers pas hésitants au déambulateur de mamie, m’applaudir quand je tenais debout sur mes béquilles et pour rester près de moi, juste en silence parfois, en me tenant la main.

Mes ami•e•s m’ont appris une chose merveilleuse et une sublime leçon. Les ami•e•s, c’est la famille que l’on choisit de se faire. Ce sont les gens avec qui on choisit de partager les moments les plus faciles comme les plus durs, qui répondent présents à n’importe quelle heure, quelle que soit l’urgence, sans poser une question, avec un mouchoir à la main et un mot d’amour à la bouche.

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Magnifier la vie

Grâce à tous ces gens, je ne ressens aucune colère. Je suis emplie d’une profonde incompréhension, d’une peur indicible qui partira avec le temps (et les thérapies), mais aussi d’un amour profond et d’un espoir qui me submerge. Grâce à ces gens, cette famille que je me suis construite, je peux mettre des mots sur ce que je ressens.

Et j’espère que d’autres comprendront que la colère en ce moment ne sert à rien, qu’il faut au contraire se dire que l’on s’aime, que chacun est important. La vie ne tient qu’à un fil, et ce fil il faut le saisir et le magnifier pour que chaque seconde puisse être emplie de joie, de rires et d’amour.

Grâce au 13 novembre 2015, je n’ai pas appris la haine : j’ai appris l’amour.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Redily
    Redily, Le 13 novembre 2016 à 23h56

    Je relis ce témoignage un an après puisque cette Madz est revenue avec une lettre ouverte (que je vais m'empresser d'aller lire).
    J'ai été beaucoup émue, et je n'ai pas les mots. Juste <3<3:hugs::hugs:

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