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Julia, mannequin « très très curve » (?!) qui fait une taille 38, pousse son coup de gueule

Mannequin « in between », Julia nous a envoyé un texte qu’elle a partagé sur Instagram. Elle met en lumière un aspect de la mode intransigeant et insultant envers les personnes qui ne respectent pas les standards de beauté.

Publié initialement le 5 septembre 2018

Julia est mannequin depuis 3 ans. Elle fait partie des taille in between, qui ne sont pas assez grandes pour convenir aux modèles « curve » mais pas assez mince pour le marché traditionnel du mannequinat.

Après avoir signé des contrats dans des agences aux États-Unis et au Canada, elle a vécu une expérience extrêmement déplaisante dans une agence de mannequin parisienne.

Elle a tenu à dénoncer la façon totalement irrespectueuse dont elle a été traitée, jugée et insultée.

Elle rappelle que le milieu de la mode doit changer pour la santé physique et mentale des mannequins mais aussi afin de faire évoluer les idées reçues sur les standards de beauté dans la mode.

Elle nous a donné son accord pour publier ici sa lettre, partagée sur Instagram, puis chez Causette et Neon Magazine

Afin de donner un écho plus large encore à ce message body positive, je vous relaie ce texte, avec l’accord de Julia.

Merci à elle !

Au service de la mode

Il y a quelques semaines, j’ai rencontré une agence parisienne qui m’avait recrutée à distance, afin de me faire travailler sur le marché européen.

Cette agence que je ne nommerai pas avait mis en avant son ouverture d’esprit et avait stipulé qu’elle ne me demanderait pas de maigrir.

Contrat signé en poche, pleine de confiance pour la suite des choses, je m’en vais faire leur connaissance.

Présentation glaciale

Dans un appartement surexposé des quartiers chics parisiens, j’ai été présentée aux membres de l’équipe qui n’ont pas manqué de me dévisager.

Un soupir pour tout accueil, je suis immédiatement mal à l’aise face à mon interlocutrice qui me fait signe de la suivre dans son bureau.

« Ah, mais en fait tu es très très curve. »

Face à cette dernière et son acolyte qui détaillent chaque millimètre de mon corps de leurs yeux méfiants, je m’assois en retenant ma respiration, par peur de laisser paraître un insoutenable bourrelet…

« On est vraiment trop déçues… c’est vraiment trop dommage, mais pas dommage pour nous hein ! C’est dommage pour toi, » me martèlent-elles.

Elle se lève et s’empare du mètre.

Telle une bête de compétition entourée de ses acheteurs potentiels, je dois leur montrer mon plus bel angle.

« 99 centimètres, c’est beaucoup trop ! C’est vraiment trop curvy ! »

Elle fait une pause tout en tenant sa tête, comme par désespoir.

« Ah mais moi je suis super embêtée… parce que je ne savais pas du tout que tu étais curve… »

« Dans Koh Lanta, ils maigrissent ! »

Entre ses mains, ma carte de mannequin qui comporte mes mensurations les plus récentes.

Incrédule, je m’enquiers du poids à perdre. On me répond : « 6 centimètres de hanches, grand minimum. »

On parle de 4 tailles, je n’ai plus qu’à me raboter les os des hanches.

« — Sachez que je ne maigrirai pas pour vous, mais si je peux me permettre, je ne pense pas qu’il soit possible d’effectuer un si gros changement tout en étant en bonne santé, leur dis-je.

— Si, si c’est possible! Regarde dans les émissions comme Koh Lanta où des gens vont sur des îles désertes, ils s’affament et ils réussissent à être maigres, eux. »

J’encaisse.

« Non mais ce n’est pas de notre faute, c’est la faute du marché. »

Je perds patience.

« — Vous savez, pour que le marché change, il faut que des personnes se mouillent.

Mais tu sais Julia, aucune française ne peut s’identifier à ton corps. »

Pourtant, je connais les chiffres. La taille moyenne de la Française est un 42.

Taille moyenne de la femme française

Selon une étude de ClicknDress relayée par BFM, la taille moyenne de la Française varie entre le 36 et le 42. L’enquête, qui a été effectuée en juin 2016, s’appuie sur un panel de 52 550 femmes âgées entre 17 et 65 ans.

Ce sont les tailles les plus communément achetées par les consommatrices françaises dans les boutiques de prêt-à-porter telles que Pimkie, H&M etc.

« On pourrait éventuellement te proposer pour des contrats de beauté… Mais quand bien même un client te choisirait, une fois qu’il verra ton corps, il se rendra bien compte que ce n’est pas possible…

Reprenant son souffle, elle continue :

« Et puis même quand on voit tes bras, on se rend tout de suite compte que tu n’es pas mince ! »

« Les obèses ça marche aux États-Unis, mais pas ici »

À ce moment-là, plus personne ne parle. En même temps, le doux bruit du silence devient agréable comparé aux attaques auxquelles je suis confrontée. Son regard va vers son écran d’ordinateur et fait des aller retours dans ma direction

« Mais dis-moi, ton portfolio il est complètement retouché ! C’est dingue comme tu n’as pas l’air de ça en vrai ! »

Elle ferme maintenant son ordinateur, prend son téléphone et se rend sur mon profil Instagram.

Elle me pointe plusieurs photos, l’une après l’autre.

« — Mais là, tu étais plus mince !

— Cette photo a été prise il y a deux semaines, lui dis-je .

— Et sur celle-ci ? T’étais plus mince !

— Elle date d’hier, je lui réponds.

— C’est peut-être l’avion qui t’a fait enfler alors ! Tu as vraiment beaucoup de gras au visage ! »

Alors que je me prépare à partir, elle m’achève.

« Tu sais Julia, les obèses ça marche aux États-Unis, mais pas ici. »

La France, un pays en retard sur les normes de beauté

Je m’appelle Julia, j’ai 25 ans, je mesure 1m72 et je fais un 36-38.

Cela fait un peu moins de deux ans que j’exerce le métier de mannequin au Canada et aux États-Unis.

Je suis considérée comme mannequin « in between », un joli mot pour pour dire que je n’ai ni les mensurations d’une mannequin de podium, ni celles d’une grande taille.

Si certaines de mes photos sont quelque peu retouchées, je me bats quotidiennement pour que mon image soit la moins modifiée possible.

Mon âge et mon expérience m’ont aidée à relativiser ce rendez-vous, ce ne serait peut-être pas le cas d’autres filles.

Si cela m’était arrivé plus tôt, au début de ma carrière, j’aurais été détruite.

Je suis consciente ne pas être la première ni la dernière victime de ce type d’expériences qui sont malheureusement communes.

Peut-on autoriser une agence à dévaloriser le corps d’autrui ? Je ne trouve pas acceptable de normaliser ce type de comportement. Je me pose beaucoup de questions sur l’effet de leurs paroles, mais eux s’en posent-ils ?

Conseiller à quelqu’un de perdre du poids jusqu’à être malade va à l’encontre de ce que doit être une agence, soit un lieu bienveillant d’écoute et de conseils.

Le marché, c’est ce qu’on en fait

Nous sommes témoins d’un virage au sein de l’industrie de la mode.

Tandis que dans certains pays, on dénote cette mouvance de diversité corporelle, la France se démarque encore par sa vision hermétique d’un idéal désuet. Une distorsion de la réalité.

Il y a, malgré tout, des personnes qui travaillent fort pour briser les codes d’un modèle dépassé, comme mes merveilleux agents de chez Scoop à Montréal, Muse à New York et Dominique à Bruxelles, à qui je souhaite transmettre ma gratitude.

Julia reçoit les messages sur son Instagram. Tu peux la suivre juste ici.

À lire aussi : En devenant mannequin, j’ai vaincu mon introversion

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