Christiane Taubira donne une belle leçon de journalisme

Christiane Taubira était l'invitée de David Pujadas dans Des Paroles et Des Actes. La Ministre a été intransigeante face aux journalistes : leurs questions imprécises et caricaturales leur ont été systématiquement renvoyées.

Après avoir séduit les partisans du Mariage pour Tous avec ses discours enflammés, après avoir été ovationnée à l’Assemblée Nationale, la Ministre de la Justice Christiane Taubira continue de faire des émules.

Hier soir, elle était l’invitée de David Pujadas sur l’émission Des Paroles et Des Actes. Le sujet phare de la soirée devait notamment être la réforme pénale portée par la Ministre, cette même réforme qui avait tant déplu au Ministre de l’Intérieur, au point qu’il fasse part de son inquiétude au chef de l’État, dans une lettre qui fut révélée dans la presse.

Le format de l’émission Des Paroles et Des Actes a été largement rodé pendant la campagne présidentielle de 2012. On aurait pu penser que depuis le passage de Jean-Luc Mélenchon, bien peu discipliné lorsque des journalistes essaient de lui faire suivre les rubriques de l’émission comme on fait sauter une otarie de cirque à travers des cerceaux, la fine équipe aurait peut être au mieux, revu le concept, au pire, renforcé sa préparation.

Levons le suspense : sur le plateau de France 2, Christiane Taubira a été absolument intransigeante avec les journalistes, reprenant systématiquement les questions floues ou peu rigoureuses, notamment les « on dit que... ».

Pour quelqu’un qu’on accuse de laxisme, la Ministre de la Justice s’est montrée particulièrement ferme. Florilège des meilleurs échanges, grâce au Huffington Post dans leur chronique Ce qu’il ne fallait pas rater :

« Ne m’engueulez pas ! Je ne vous fais pas une proposition malhonnête ! »

Pourtant, si, dans le cours de la soirée, David Pujadas aura commis une malhonnêteté intellectuelle indigne du service public qu’il est censé incarner (lui qui se préoccupait tant de savoir ce qu’incarnait la Ministre…).

La discussion portait sur la récidive et les réponses à mettre en place pour l’éviter. L’émotion est toujours vive lorsqu’un récidiviste commet un crime ou un délit alors qu’il était « censé être en prison » (c’est-à-dire qu’il aurait pu, légalement, être en prison au moment des faits).

Or la prison n’est pas l’unique peine que l’on peut infliger, et concernant la récidive, il n’est pas certain que ce soit la meilleure peine (on a pu parler de la prison comme d’une « usine à récidivistes »). La réforme pénale vise justement à donner plus de latitude aux juges, à ne pas leur imposer une peine mais à leur permettre de choisir la sanction la plus appropriée (pour mieux comprendre comment fonctionne l’application des peines et pourquoi certains « condamnés » sont « libres » en France, ce billet de Maître Eolas est une excellente explication).

Mais quand même, c’est scandaleux que des criminels soient en liberté, et libres de commettre d’autres crimes. Oui, enfin c’est surtout malheureux. Pour bien illustrer le scandale et le malheur, David Pujadas invite cette mère à témoigner (anonymement) en direct. Sa fille est été victime d’un homme qui avait été remis en liberté.

La dignité de Christiane Taubira

Ce procédé est malhonnête à de nombreux niveaux. Il s’agissait d’une manipulation honteuse du public : on nous amène à ressentir une vive émotion pour la mère de la victime, et non plus à réfléchir rationnellement sur la pertinence de telle ou telle réponse pénale, de son coût matériel et social.

Non, à la rationalité opposons plutôt nos émotions vives, crues. Exécutons les condamnés sur la place publique, pour assouvir la soif de vengeance d’une foule meurtrie. C’est tellement plus cathartique que de rendre la Justice au nom du peuple français, dans le calme des prétoires.

Christiane Taubira a été magistrale dans sa réponse : sobre, digne. Évidemment que devant la douleur d’une victime, aucun raisonnement ne tient. Aucun débat ne peut avoir lieu.

Sur Twitter, les réactions fusent :

TF1 était déjà tombé bien bas en orchestrant la démagogie en plateau, voilà que David Pujadas fait dans le populisme larmoyant. Fort heureusement, les chiffres d’audiences n’étaient pas bons hier, on peut donc espérer que ce procédé honteux ne sera plus utilisé dans les prochaines émissions.

La Ministre aura le dernier mot dans le « droit de suite », lorsque Franz-Olivier Giesbert, le rédacteur en chef du Point, revient à la charge en lui reprochant de « vider les prisons ». Plutôt que de reprendre le bon mot qu’elle avait eu plus tôt dans l’émission (« Oui, oui ! Je vais vider les prisons ! J’ai la clé avec moi, j’y vais juste après l’émission ! »), Christiane Taubira a confronté le journaliste à sa malhonnêteté intellectuelle :

« Je ne peux pas croire que vous, vous qui écrivez des livres, vous puissiez employer une expression pareille. »

Pareille démagogie, dans la bouche d’un journaliste, c’est vrai que ça surprend. Enfin, ça ne nous surprend plus vraiment, on finit par être habitué-e-s.

On résume ? Des questions peu rigoureuses, des « jeux de plateaux » réducteurs sous forme quizz, un chantage à l’émotion… Le bilan de rentrée de l’émission Des Paroles et Des Actes n’est pas glorieux.

Pour aller plus loin :

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Miawou
    Miawou, Le 10 septembre 2013 à 11h48

    mariecharlotte-2;4348949
    Le principe de la justice n'est pas de venger les victimes. L'émotion empêche tout raisonnement rationnel. Une de mes amies a été violée, crois-moi que la peine de mort est trop douce pour ces criminels. Mais heureusement qu'on ne fait pas la politique pénale en se basant sur nos émotions vis à vis des crimes et des délits. On ne mesure pas la justice d'une peine sur l'échelle de la douleur des victimes. 
    :worthy:

    On devrait encadrer cette phrase et la placarder un peu partout.

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