L’immigration, parlons-en ! — Le coup de gueule de Fatou Diome

L’immigration est un sujet qui déchaîne les passions. Fatou Diome a recentré le débat en dénonçant l’hypocrisie européenne dans Ce Soir ou Jamais, un coup de gueule salutaire, qui invite à réfléchir.

L’immigration, parlons-en ! — Le coup de gueule de Fatou Diome

L’immigration est un sujet politiquement toxique. Il n’y a pas de solution facile, tant ses causes sont historiquement profondes et sociologiquement diverses. Si on est « contre », on est taxé de raciste ; si on est « pour », on est taxé de « bisounours », naïf, idéaliste, irréaliste.

Mais surtout, l’immigration est à l’extrême droite ce que Voldemort est aux Mangemorts : il suffit de prononcer ce mot tabou pour que les tenants du nationalisme le plus strict (c’est-à-dire une vision de la Nation hautement teintée de racisme et/ou de xénophobie) accourent immédiatement.

Pour une fois que ce n’est pas la diatribe xénophobe d’un homme politique peu recommandable qui place le thème de l’immigration sur la place publique… l’occasion d’ouvrir la discussion sur le sujet était trop belle !

Vendredi 24 avril, l’émission Ce Soir ou Jamais était précisément consacrée à un débat sur l’immigration, inspiré par les récentes tragédies survenues en Méditerrannée. La semaine dernière, 700 personnes avaient péri dans un naufrage, portant à 1 500 le nombre de migrant•e•s victimes depuis le 1er janvier 2015.

« On sera riche ensemble ou on se noiera tous ensemble ! »

Je ne saurais vous recommander assez de regarder l’intégralité de l’émission (en replay ici), ou à minima les 40 premières minutes, qui sont extrêmement intéressantes et permettent de comprendre le contexte de cette intervention de Fatou Diome, qui a fait le tour du Web pendant le week end.

Pour les plus pressé•e•s d’entre vous, ces deux extraits sont indispensables.

« Ces gens là qui meurent sur les plages, et je mesure mes mots, si c’était des Blancs, la terre entière serait en train de trembler ! Mais là, ce sont des Noirs et des Arabes. […]

Monsieur, vous ne resterez pas comme des poissons rouges dans la forteresse européenne ! À l’heure d’aujourd’hui, l’Europe ne sera plus jamais épargnée, tant qu’il y aura des conflits ailleurs dans le monde. […] Monsieur, je vous vois bien habillé, bien nourri ; si vous étiez affamé chez vous, peut-être que votre famille serait ravie d’imaginer que vous pourriez aller gagner ce qui pourrait faire vivre les autres. […]

Alors il faut arrêtez l’hypocrisie, on sera riche ensemble ou on se noiera tous ensemble ! »

Thierry Baudet, le « dandy réac »

Fatou Diome, auteure et professeure franco-sénégalaise, répondait essentiellement à Thierry Baudet, qui comme les autres invités, est resté plutôt scotché par cette intervention (il faut revoir l’émission en intégralité pour mieux saisir le contexte, ça se passe à 40 minutes environ).

Elle est notamment l’auteure du roman Le Ventre de l’Atlantique, d’inspiration autobiographique, sur les espoirs, les obstacles et les risques des migrant•e•s qui entreprennent de rejoindre l’Europe.

Thierry Baudet est hollandais, et si vous l’avez vu enchaîner les plateaux télé ces derniers jours, c’est parce qu’il est en promotion pour son dernier livre, qui connaît un certain succès : Indispensables frontières, pourquoi le supra nationalisme et le multiculturalisme détruisent la démocratie. Tout un programme…

C’est un peu le « Éric Zemmour version européen », à l’époque où le journaliste tenait encore un discours cohérent et avait une attitude respectable (donc avant qu’il ne soit condamné pour provocation à la haine raciale), parce qu’il défend des thèses proches, spécifiquement autour des frontières et de l’immigration. Là où Zemmour défend la souverainté française, Baudet défend plutôt l’intégrité des frontières européennes.

Il était d’ailleurs l’invité du Supplément du 26 avril, et voici le portrait qui lui a été consacré.

« Accueillir ou pas la misère du monde ? »

Quand j’ai vu que le titre de l’émission était réellement Accueillir ou pas la misère du monde ?, j’ai eu un soupir d’exaspération. Peut-on penser une façon encore plus condescendante de poser le débat ? Oui, apparemment, dans le sous-titre de l’émission sur pluzz :

« Après le drame de Lampedusa, peut-on accueillir toute la misère du monde ? »

« Toute » la misère du monde, donc. Rien que ça.

Quelle vision extrêmement ethnocentrée. Je ne nie pas que le niveau de vie en Europe est très attractif, je mets simplement en doute l’hypothèse selon laquelle tous les migrants sont nécessairement des miséreux attirés par nos mirifiques richesses. Fatou Diome souligne très justement qu’il faut distinguer les différents profils des migrants, et surtout arrêter l’hypocrisie des États européens autour de la question de l’immigration.

D’une part, nous avons besoin de l’apport de l’immigration pour faire tourner l’économie, surtout au sein des pays dont la population est en situation de vieillissement, comme par exemple en Allemagne. Ce besoin n’est pas nouveau, il a déjà motivé les précédentes vagues d’immigrations, aux effets bénéfiques pour les pays d’accueil par le passé récent !

Et ce premier point est parfaitement reconnu, puisque de nombreux pays accueillent légalement des migrants, dans des secteurs d’activités en demande.

Ensuite, les migrant•e•s les plus diplômé•e•s sont tout à fait toléré•e•s à l’intérieur de nos frontières, bien qu’ils et elles soient encore très (trop) largement victimes de discrimination.

Les médecins étrangers par exemple, sont contraints de suivre une formation en France pour pouvoir prétendre à l’exercice de la médecine (un métier pour lequel ils sont jugés compétents dans leur pays d’origine).

Le problème n’est pas fondamentalement qu’on leur demande de passer une équivalence française, le problème est la manière dont ces médecins sont considérés en France, pendant cette période. Le film Hippocrate décrit (et dénonce en filigrane) cette réalité.

Fatou Diome témoigne avoir rencontré des ingénieurs relégués à des jobs alimentaires en France, faute de réussir à trouver un poste. Et pourtant, il y aurait une pénurie d’ingénieurs en France… Mais c’est à dire que si on refuse les jeunes diplômés sans expérience, les femmes et les étrangers, effectivement, ça devient très compliqué (et très cher) de recruter un ingénieur. Faites-en ce que vous voulez si vous êtes un recruteur, je laisse ça là.

À lire aussi : Diplômés et sans papiers, le reportage de France Culture

Ne pas confondre : migrant et réfugié

Comme le souligne pertinemment Fatou Diome, vous êtes migrant ou expatrié selon votre pays d’origine (oserais-je préciser : selon votre couleur de peau ?).

Par exemple, j’explore actuellement la possibilité d’aller m’installer en Indonésie : on dira que je suis une expatriée. En revanche, les Indonésien•ne•s qui viendraient s’installer en France seront des migrant•e•s.

Notre façon de poser en ces termes le « problème » de l’immigration est symptômatique d’une peur de l’autre, une peur de l’étranger profondément ancrée . Nous ne sommes pas plus « envahis » par les Arabes que nous ne l’étions par les Italiens et les Portugais il y a 50 ans !

Le débat ne devrait pas être pour ou contre l’ouverture des frontières. Soyons réalistes : les mouvements de population ont toujours existés, l’immigration fait partie de la démographie de nos pays .

Le débat devrait plutôt se focaliser sur les différents flux migratoires, et sur la façon dont nous intégrons les migrants en Europe, et plus particulièrement en France. Ceux qui arrivent sans diplômes, sans qualifications, parfois sans même parler la langue, pour beaucoup, sont des réfugiés politiques, demandeurs d’asile .

Du coup, est-ce que par « toute la misère du monde », on entend les gens menacés de persécution et/ou de mort dans leur pays, à cause de régimes politiques dictatoriaux, dont certains ont bénéficié de l’indifférence (voire du soutien tacite) de l’Europe, et parfois de la France ?

Considérer « le problème de l’immigration » comme un tout, sans dissocier les différentes causes et motivations des personnes, est une approche inefficace, et surtout, extrêmement hypocrite s’il est abordé comme si nous, les Européen•e•s, étions « confronté•e•s » à ce problème sans n’avoir jamais rien fait, rien demandé à personne.

Comme si ça nous tombait dessus de nulle part…

L’hypocrisie coupable des Candides

Fatou Diome rétablit les scores en rappelant d’une part, tout le poids de la colonisation et du pillage systématique des ressources dans les disparités de richesses persistantes entre l’Europe et l’Afrique, mais également, et surtout, sur la responsabilité actuelle et continue des États européens, qui soutiennent les régimes corrompus, qui nuisent au développement des pays africains .

Cette accusation me rappelle un chapitre de Candide qui m’avait particulièrement marquée : celui où le jeune héros visite les colonies, et se rend compte de la réalité de l’esclavage, tout choqué qu’il est d’apprendre que la misère dont il est témoin est essentiellement causée par les besoins de consommation de la société européenne.

Lorsque Candide exprime sa compassion au pauvre esclave mutilé, celui-ci lui répond « c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe », comme si cette justification était effectivement acceptable.

Je perçois le même sarcasme dans les analyses et commentaires de l’immigration qui omettent totalement d’examiner le poids des (in)actions des États européens envers le développement des pays africains.

On peut trouver en Afrique des ressources naturelles pour nos industries, des cerveaux pour notre développement, de la main-d’oeuvre pour notre économie, on peut aussi y trouver des débouchés pour notre commerce extérieur, MAIS lorsque les flux vont dans l’autre sens, lorsque c’est l’Afrique qui cherche l’appui de l’Europe pour accroître et maîtriser son développement, c’est avec une condescendance ethnocentrée que nous daignons aborder « le problème ».

Invité de CSOJ, Alain Bauer, éminent criminologue, a souligné « la peur, l’angoisse et la terreur des populations européennes » face à l’immigration. On va se calmer.

Si l’immigration suscite « de la peur et de l’angoisse » en Europe, ce phénomène est davantage imputable à ceux qui attisent les fantasmes sur « des vagues incontrôlables de migrants innombrables », qui font l’amalgame entre la présence d’étrangers et la criminalité, bref : ceux qui par, leurs discours, présentent l’immigration comme une menace sans visage.

À lire aussi : Je veux comprendre… le discours de l’extrême droite en France

Parlons-en, sans psychose, sans amalgames

Je suis petite-fille d’immigrés, vous savez, « les bons immigrés », ceux qui ne se voient pas, parce que j’ai la peau blanche, un prénom du calendrier, et un nom de famille qui se prononce facilement.

Mes aïeux ont fui la dictature, ils sont venus travailler dans les mines de Lorraine, leurs fils ont travaillé dans le bâtiment. Ils ne nous ont transmis ni leur langue maternelle, ni leur culture. Ils ne nous ont pas non plus transmis les valeurs de tolérance envers les étrangers qui s’installent dans le voisinage, parce qu’ils ont eux-mêmes soufferts de la discrimination.

C’est par mes parents que j’ai appris à quel point ma grand-mère avait souffert de parler deux langues différentes, à la maison et à l’école, d’être traitée de « macaroni » dans la cour de récré. D’être étrangère.

Un beau dimanche de 2002, lors d’un repas de famille, je me souviens que ma grand-mère s’exprimait, un peu trop enthousiaste, jugeait qu’il y avait « trop d’étrangers », qu’ils « ne s’intégraient pas » — rendez-vous compte, certains parlent mal le français (tiens donc ) !

Jusqu’à ce que mon père, d’ordinaire calme et très réservé sur les débats politiques lancés entre le fromage et le digestif, s’exclame, excédé :

« Mais Giulia*, les Arabes d’aujourd’hui, ce sont les Italiens d’hier ! »

*Eh oui : contrairement à moi, ma grand-mère porte ses origines dans son prénom.

Silence à table.

Et depuis, silence à la table France, où l’on se regarde gêné quand le tonton raciste se lance dans une diatribe contre « les étrangers ». Plutôt que de déconstruire son discours, on laisse un boulevard aux vendeurs de haine, ceux qui attisent « la peur, l’angoisse et la terreur ».

À lire aussi : Le raisonnement motivé : pourquoi le tonton raciste ne retient-il que les arguments qui l’arrangent ?

Silence aussi au Parlement européen, à l’Assemblée Nationale, de longues minutes de silence pour les victimes des naufrages.

Silence dans les médias sur les drames quotidiens qui frappent les anonymes, les sans-racines, les invisibles.

Ça vous dit de briser ce silence ? Qu’on parle de l’immigration ? Qu’on exprime la colère, les doutes, les questions, la révolte, les peurs, les angoisses, les souhaits, les espoirs ? Qu’on parle du futur sans s’accuser du passé, qu’on accepte notre responsabilité au présent ?

Et toi, qu’as tu pensé du débat sur CSOJ ? Quelles sont les questions que tu te poses par rapport à l’immigration en France et en Europe ? Es-tu toi-même issue de l’immigration ? Tu peux venir témoigner dans notre série sur les origines, Nos Racines !

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À lire aussi : Le crachat et le rêve français : lettre à Claude Guéant

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