« J’aimerais parfois qu’on me harcèle dans la rue… alors que je suis féministe. Help ! »

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A., 17 ans, a envoyé un message à madmoiZelle : elle est féministe, mais elle n’a pas confiance en elle, au point qu’elle aimerait vivre du harcèlement de rue, pour booster son ego. Clémence lui répond.

« J’aimerais parfois qu’on me harcèle dans la rue… alors que je suis féministe. Help ! »

Je reçois énormément d’emails chaque jour, car je cumule plusieurs boîtes mails. Je suis notamment l’une des destinatrices du formulaire de contact, qui permet à tout le monde d’écrire à madmoiZelle.

Il y a quelques semaines, je suis tombée sur le courrier d’une lectrice, qui a accepté que je publie son message (merci à toi, A. !). Le voici :

Le message de A., 17 ans

« Au départ, je voulais juste vous écrire pour vous remercier de toute la confiance que vous me donnez, et je me suis rendu compte que ça aurait été un mensonge.

Parce que oui, j’adore lire vos articles sur le féminisme et les témoignages, oui, j’adore lire tous vos articles en fait.

Mais je me mentirais à moi-même si je disais que ça me donne confiance en moi. Je sais que c’est probablement la crise d’adolescence qui parle.

En réalité, je voulais surtout dire quelque chose que je trouve particulièrement horrible à propos du harcèlement de rue. Bien évidemment, ce n’est pas quelque chose que j’ai lu sur votre site mais une de mes pensées récurrentes.

Voilà, je me lance : je n’ai jamais été complimentée sur mon physique (autre que ma mère mais du coup ça compte pas), je n’ai jamais été amoureuse et personne ne m’a jamais draguée et personne ne m’a jamais accostée dans la rue.

Alors, oui, j’ai 17 ans, je suis encore jeune et stupide mais oui, je crois, voire je suis sûre que si quelqu’un me lançait un « Hé Mademoiselle t’es bonne ! » ou quelque chose dans le genre, je serais flattée.

Alors bien sûr, mon âme de féministe serait outrée et choquée, mais mon âme profonde serait flattée qu’enfin quelqu’un se retourne vers moi, même si ce n’est pas sincère.

Voilà, je voulais juste vous partager le point de vue de quelqu’un qui se revendique féministe, qui défend de jolies valeurs, qui essaie l’écriture inclusive (youhou les profs ne m’ont rien dit sur mes copies, je crois que ça leur plait) mais qui au fond d’elle-même, « rêve » que qu’un lourdeau stupide vienne la draguer ou juste la siffler.

Et oui, je défends aussi les idées selon lesquelles les femmes peuvent être rondes mais oui, j’ai essayé de me faire vomir (sans succès), j’ai arrêté de manger à la cantine alors que je sais très bien que je ne suis même pas « grosse ».

Voilà, je crois que j’ai tout dit, ou au moins l’essentiel. Mon but était de montrer les personnes qui, comme moi, je sais que je ne suis pas la seule, essaient d’incarner de belles valeurs mais ne les respectent pas foncièrement en pensées pour autant.

Bien sûr, je suis quand même une « féministe » ou plutôt quelqu’un qui défend les droits de tous et toutes, car le mot féministe ne devrait même pas exister, n’allez pas croire le contraire, c’est juste que je manque énormément de confiance en moi et voilà.

Je sais que vous n’allez probablement pas lire ce message, mais l’écrire m’a peut-être fait du bien. Enfin non, je ne pense pas.

Mais encore un grand merci pour votre génialissime site. (Vous faites un des métiers que je rêve de faire)

A., dévouée lectrice.

PS : Je suis fan de Bon Iver également et je le croyais vraiment inconnu donc voir un article à propos de lui sur madmoiZelle m’a montré que non, c’est fantastique. »

Ma réponse au message de A.

Chère A.,

Merci infiniment pour ton message. Non, tu n’es pas seule, effectivement. Et je voudrais commencer par t’écrire que personne n’a jamais dit qu’avoir confiance en soi était quelque chose de facile.

La confiance en soi, ça se construit durant toute ta vie, progressivement. Parfois tu feras quelques pas en arrière, tu hésiteras davantage, parfois ça fera mal, ces jours où tu n’auras pas assez de confiance pour faire face aux obstacles que la vie place sur ton chemin. C’est pas grave.

Développer sa confiance demande du temps !

D’autres jours, tu seras suffisamment armée, et tu feras plusieurs pas en avant d’un coup, tu iras beaucoup plus loin. N’oublie jamais que la confiance est un muscle qui se travaille, pas une médaille qu’on s’accroche au veston. Ce n’est pas une amulette qui nous protègerait des difficultés, c’est une arme qu’on doit continuellement apprendre à manier.

Ça demande de la patience, de l’entraînement, et c’est normal qu’à 17 ans seulement, tu en manques encore. J’espère simplement que tu réalises à quel point tu es déjà confiante, parce qu’il en faut du courage et de la lucidité pour coucher sur le papier le message que tu nous as envoyé.

C’est pourquoi j’ai voulu te répondre ; comme tu l’écris, tu es loin d’être la seule, j’en suis persuadée, à être partagée entre un idéal féministe et des désirs profonds, comme celui d’être reconnue et appréciée, autour de toi.

Ce n’est pas incompatible, tu sais, c’est juste que tu places le dilemme au mauvais endroit. Car ce ne sont pas les autres qui déterminent ta valeur.

Ta confiance et ta valeur ne sont pas déterminées par les autres

Tu pourrais être sifflée tous les soirs en rentrant du bahut que tu ne te sentirais pas mieux dans ta peau. Parce que c’est toi qui décides de la valeur que tu t’accordes. Ce ne sont pas les autres qui décident de ça.

Il y a des filles qu’on complimente sur leur physique tous les jours et qui se détestent. Il y en a d’autres qu’on ne complimente jamais, et qui se kiffent à fond. Et il y a, au milieu, l’écrasante majorité de ces filles qu’on complimente parfois, qui parfois acceptent ces compliments, et d’autres fois, n’y croient pas.

Parce que c’est toi qui décides de ta propre valeur, c’est toi qui décides si tu es belle ou non, et selon quels critères. Tant que tu décides que tu te trouves trop grosse, trop timide, trop ceci ou pas assez cela, tu n’es pas en mesure de recevoir un compliment pour ce qu’il est.

Les harceleurs de rue ne font pas de compliments, ils « chassent le gibier ». Ce que tu souhaites, au fond, c’est que quelqu’un te manifeste de l’intérêt, t’accorde une valeur.

Tu dois être la première personne à t’accorder de la valeur

J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour toi, chère A. : tu dois être la première personne à te manifester de l’intérêt, et à t’accorder une valeur, si tu veux que d’autres le fassent aussi.

La mauvaise nouvelle, c’est que ce n’est pas facile à faire, lorsque le reste de la société, peut-être même ton entourage proche, tend à te pointer des défauts, des imperfections, au lieu de te reconnaître des qualités.

Je ne te connais pas, je ne t’ai jamais vue, mais à travers les quelques lignes que tu nous as envoyées, je devine que tu es une personne d’une grande sensibilité, très lucide, qui sait ce qu’elle veut mais n’ose pas encore l’affirmer. Tout ça, ce sont des qualités.

Alors la bonne nouvelle, c’est que je te sens déjà bien armée dans la vie pour réussir à t’accorder l’intérêt et la valeur que tu mérites.

Tu as déjà fait une partie du chemin, mais il en reste à parcourir : personne n’a dit que c’était facile, et personne n’a dit que tu devais y arriver seule.

Personne n’a dit que tu devais y arriver seule

Tu as mille fois le droit de demander de l’aide ! Il n’y a aucune honte à avoir besoin d’aide pour réussir à se faire une place de choix dans sa propre vie, apprendre à s’accorder de la valeur, à développer de la confiance en soi.

J’aurais aimé qu’on me dise ça avec toute la bienveillance que je mets dans ces mots, quand j’avais moi-même 17 ans.

Je suis une thérapie depuis près d’un an, et j’ai moi-même découvert que j’avais un trouble du comportement alimentaire.

Il n’y a pas de honte, ce n’est qu’un symptôme d’un problème que je n’avais pas résolu. J’ai demandé de l’aide, et je suis en train de m’en débarrasser. Et j’ai quoi, quinze ans de plus que toi?!

Mais demander et accepter de l’aide, ce n’est pas forcément passer par la case « psy » si ce n’est pas possible pour toi, si ce n’est pas ton souhait.

Tu peux aussi trouver du soutien autour de toi, auprès de tes ami·es, auprès peut-être de communautés que tu fréquentes sur Internet — par exemple, sur madmoiZelle : promis, c’est le dernier endroit où l’on te jugera !

Être féministe, c’est vouloir être libre

Une dernière chose : être féministe, ce n’est pas chercher à enfermer les femmes dans un modèle de perfection et d’acceptation de soi. Ce n’est pas une amulette contre les complexes, ce n’est pas une formule magique contre les injonctions à la féminité, à la perfection.

Le but du féminisme, ce n’est pas de te libérer du carcan des stéréotypes sexistes pour t’enfermer dans un autre moule : celui d’une femme indépendante, libre, qui assume tout.

Être « une bonne féministe », ce n’est pas réussir à atteindre un nouvel idéal de perfection. C’est justement reconnaître que nous sommes tous et toutes différentes, uniques, hésitantes, vulnérables, qu’on doute, qu’on se plante, qu’on fait des brouillons, qu’on est tous et toutes des êtres humains, avec tout ce que ça implique de diversité et d’imperfections, oui !

Alors non, tes pensées ne te trahissent pas, tes pensées ne te font pas perdre des points sur ton permis féministe : tes pensées sont l’expression la plus intime de celle que tu es. Ne les juge pas, écoute-les, c’est toi qui essaies de te parler à toi-même.

J’espère que ma réponse te permettra de mieux te comprendre, et de trouver les moyens d’aller mieux !

Souviens-toi : c’est toi qui décides de la valeur et de l’intérêt que tu mérites. Pas les autres. Et certainement pas un mec lambda qui te sifflerait dans la rue !

Merci encore pour ton message ! ❤️

Clémence.

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Clemence Bodoc

Clémence Bodoc a été jeune cadre dynamique dans une autre vie, avant de rejoindre la Team madmoiZelle. Elle s’intéresse à l’actualité et à l’écologie, aime la politique et les débats de société. Grande fan de sport (mais surtout à la télévision), et de cinéma (mais seulement en VO), son nom de scout est dinde gloussante azurée. Elle ne mord pas mais elle rit très fort.

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Commentaires
  • TennanTen
    TennanTen, Le 15 avril 2018 à 22h34

    Nouvel exemple...
    J'étais hier à Nice pour un gala de charité, je cherchais mon hotel et étant paumée j'ai demandé à chaque fois à une quinzaine de personnes. Et alors que je parlais avec deux dames et que je m'en allais. Un mec m'interpelle en me disant "Tu cherche x hotel ?". Il avait l'air gentil, du coup je lui ai dit "Oui" et il m'a dit "Je t'accompagne je sais où c'est". Et en même temps sur le trajet il me pose un peu trop de questions persos du coup je bafouille n'importe quoi et il me sort "T'as un copain ? On monte dans la chambre et on baise ?". J'suis choquée, je lui gueule dessus "Mais ça va pas non !" et il rigole "ça va je plaisante". Non mais hé ? A partir de quand dire à une inconnue "Viens on baise" c'est une blague ? Du coup j'ai pas apprécié et ça m'a limite fait flipper.

    Par contre au gala mon artiste pref que je connais depuis 3 ans m'a dit que j'étais jolie dans ma robe et ça m'a plus fait plaisir que choquée. XD

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