On menace de brûler les locaux de madmoiZelle (ceci n’est pas une blague)

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« Cherche personne pour générer un incendie dans des locaux » : voici ce qui passe sur Twitter pour exprimer son désaccord ou son mécontentement envers un article de madmoiZelle.

On menace de brûler les locaux de madmoiZelle (ceci n’est pas une blague)

Ici Clémence Bodoc.

Tous les soirs (ou très tôt le matin, car je suis du matin), je prépare la Pause Culotte, notre newsletter quotidienne. Je prends plaisir à écrire un éditorial qui varie énormément.

Parfois, je relaie nos bons plans, nos avant-première CinémadZ, je donne des infos ou des exclus sur la box madmoiZelle.

Parfois je commente l’actualité, ou les coulisses de la rédaction : pourquoi j’ai traité tel ou tel sujet, pourquoi je recommande la lecture de tel ou tel article.

Et hier soir, jeudi 12 octobre, j’étais un peu désemparée, pour le dire pudiquement.

C’est pourquoi la Pause Culotte du vendredi 13 octobre a été envoyée peu avant midi, au lieu de 7h tapantes, son horaire habituel (qu’on teste en ce moment).

Avant d’envoyer l’email, je l’ai fait relire par Mymy, mon adjointe, qui m’a conseillée de publier ce texte en article.

J’ai demandé l’avis de toute la rédaction, et nous avons toutes ensemble décidé de partager ce texte, écrit à l’origine pour nos abonné•es Pause Culotte.

« Cherche personne pour générer un incendie dans les locaux »

Salut,

On est le vendredi 13 octobre, et si je n’écris cette Pause Culotte qu’à 10h25, c’est parce que ma fin de journée d’hier a été secouée.

On a reçu un tweet nous menaçant de violences physiques — précisément : menaçant d’incendier nos locaux, et ça ne nous était pas arrivé depuis l’été et la rentrée 2016 (lorsque Marion Séclin était harcelée suite à ses vidéos sur le féminisme).

Je suis un peu secouée, parce que ce tweet n’a pas été posté par des militant•es d’extrême-droite, des anti-féministes notoires, coutumiers de ces violences. Non, cette fois-ci, le compte Twitter auteur de ce tweet gravite dans des sphères féministes. Il retweete des militant•es féministes, des positions féministes.

Mais jeudi 12 octobre, ce compte a tweeté ça.

Ma première réaction, en bonne gentille jeune femme élevée dans une société sexiste, a été de me demander : qu’est-ce qu’on a fait pour mériter ça ? Si on nous menace, c’est donc qu’on l’a cherché, un peu, quelque part…

Alors voici notre crime, commis jeudi 12 octobre 2017 : quelques jours après les révélations du New York Times au sujet d’Harvey Weinstein, de nombreuses femmes ont pris la parole pour dénoncer les abus de pouvoir, harcèlements et agressions sexuelles qu’elles ont subies.

Alors, des critiques s’élèvent : pourquoi n’ont-elles pas parlé plus tôt ? Pourquoi n’ont-elles pas porté plainte ? Etc.

Des hommes, également victimes d’agressions sexuelles, sont alors sortis du bois, pour ajouter leur témoignage à l’appui de ceux des femmes : moi aussi, et moi non plus, je n’ai pas parlé, je n’ai pas porté plainte. Moi aussi, j’ai eu peur.

Ce jeudi 12 octobre, après Bryan Scully et Terry Crews, c’est James Van Der Beek (Dawson) qui a confié avoir été aussi victime de harcèlement sexuel.

Alors, Mymy, qui a depuis quelques mois lancé une rubrique masculinité (la démarche est expliquée ici), a relayé le témoignage de James Van Der Beek en le mettant en perspective.

C’est cet article qui a provoqué l’ire de Twitter, au point de nous valoir des menaces de violence physique :

Le tabou autour des hommes victimes de violences sexuelles est-il en train de disparaître ?

Je te laisse le lire, et te faire ta propre idée sur le sujet.

Tu penseras peut-être :  dis-donc Clémence, t’en ferais pas des caisses pour un tweet paumé dans l’océan des réseaux sociaux ? Il y a 5 ans, c’est sûr, je n’y aurais pas prêté autant d’attention. Les insultes et les menaces sont monnaie courante sur Internet.

Mais depuis, les locaux de Charlie Hebdo ont été incendiés. Les locaux des FEMEN ont été incendiés. Les locaux de Charlie Hebdo ont été pris d’assaut par des terroristes.

Et depuis, on est en état d’urgence, il y a des Sentinelles un peu partout dans Paris, des journalistes vivent sous protection rapprochée.

madmoiZelle n’en est pas là, fort heureusement. Je ne me sens pas, aujourd’hui, particulièrement menacée par ces quelques caractères qui, j’ose l’espérer, ont été écrits dans la colère et le mépris.

Mais l’histoire récente de notre pays m’interdit désormais de prendre ces menaces à la légère. Surtout qu’elles proviennent de ce que j’appelle « mon propre camp ».

Des gens qui ne sont pas d’accord avec un article publié sur madmoiZelle menacent d’incendier nos locaux, en appelant des volontaires pour l’y aider.

Quelqu’un a répondu « moi ! », à ce tweet (qu’on a signalé via Pharos, la plateforme du ministère de l’Intérieur).

Alors hier soir, je te l’avoue, j’étais un peu sonnée.

J’ai quand même bouclé et publié l’article sur lequel j’avais travaillé, hier : celui sur le harcèlement sexuel au travail, dénoncé à travers un excellent documentaire. Une petite révolution est en train de s’opérer, et être le témoin de ces avancées me rend fière, m’encourage à poursuivre mon engagement, mes actions.

Je voulais partager tout ça avec toi, ce matin.

Et te remercier surtout, de nous lire sur madmoiZelle, de me lire ici, de réagir à nos articles, parfois pour dire que tu aimes, parfois pour exprimer ton désaccord, parfois pour partager tes ressentis, parfois pour exprimer ta gratitude.

Tout cela est précieux pour moi, pour nous, ici.

En parallèle des insultes qu’on essuie régulièrement sur Twitter, et particulièrement ces derniers jours, on continue bien sûr à recevoir énormément d’amour et de soutien, d’encouragements et de remerciements de la part de nos lecteurs et lectrices, dont tu fais partie.

Alors, je voulais surtout, dans cette Pause Culotte, te dire un énorme merci ❤️.

Clémence, et toute la rédac’ de madmoiZelle

Edit du vendredi 13 — Je sais que le combat féministe a besoin de tout le soutien qu’il peut trouver. Je n’ai jamais voulu apporter de l’eau au moulin de ceux qui nous traitent d’hystériques, promptes à s’inventer des problèmes, raison pour laquelle je n’ai jamais voulu prendre publiquement position sur les désaccords et les débats internes à ce mouvement riche et complexe. 

C’est la violence qui m’a fait changer d’avis. Cette violence qui vient de personnes censées être dans mon camp. Mais quand j’y réfléchis, je me dis qu’au final, je ne suis pas dans le même camp que les gens pour qui la menace et la violence sont un moyen légitime d’exprimer une opinion ou un désaccord.

Vis ma vie de rédactrice dans un magazine féministe

Ici Mymy ; Clémence m’a confié le soin de développer un peu notre intention, puisque c’est moi qui lui ai conseillé de publier cet article.

Si on publie ce texte sur madmoiZelle, c’est en premier lieu pour vous informer.

Je pense que la majorité d’entre vous ignore que nous faisons face à une telle violence, surtout venant de « notre camp » (vous vous doutez probablement que les anti-féministes ne sont pas toujours tendres).

Vous ne savez probablement pas qu’il est possible d’être menacé•e de violence, de mort, d’être face à des gens nous souhaitant du mal simplement parce qu’on vise le même but, mais via des chemins différents.

Le féminisme, comme tous les combats sociaux, regroupe énormément de gens et de groupes aux idées somme toute assez différentes. C’est un ensemble de courants qui parfois sont en désaccord.

C’est normal, et même plutôt sain, en soi : il n’y a pas de doctrine rigide, il est possible de remettre en cause ses certitudes, de réfléchir sur les moyens à employer, l’impact de nos actions…

Mais quand on punit par la violence les « allié•es » qui n’agissent pas « parfaitement » selon nous, qu’espérons-nous prouver, accomplir, achever ?

Hasard du calendrier, l’excellent The Onion (le père spirituel et américain du Gorafi) a publié récemment :

Des activistes sur Internets ont des doutes sur le caractère offensant d’un article, décident de ruiner la vie de l’auteur au cas où.

Le « pire » dans tout ça, c’est que le contenu de l’article sur les hommes victimes de violences sexuelles n’était même pas tellement le problème. La plupart des gens critiquent sa date de publication.

T’imagines, si on agissait comme ça dans la « vraie vie » ?

Tu as publié ton article à un moment qui ne me semble pas pertinent ! Je vais foutre le feu à tes bureaux !

Mais Internet, ça fait partie de la vraie vie. Ces mots sont là, noirs sur blancs, avec leur violence crue et brute. Même si leur auteur est bien caché derrière son clavier.

Alors on a voulu vous informer de cette réalité. Les gens tombent souvent des nues en apprenant le niveau de haine auquel on peut faire face parfois, les menaces, les insultes (venant du « même camp »), encore une fois.

Rappelez-vous que derrière chaque pseudo, il y a une personne, une vraie, qui vous lit. Et mettez-vous un instant à sa place. Ça me semble être la meilleure solution à ce problème : l’empathie.

Merci infiniment pour votre soutien ♥

Après l’envoi de cette Pause Culotte, on a reçu TELLEMENT D’AMOUR.

Vous êtes clairement les meilleures lectrices et lecteurs de tout l’Internet

Les réactions courantes ? « J’aurais jamais imaginé ça », « J’ai du mal à y croire »…

Nous non plus, vous savez, on aurait pas imaginé il y a quelques années être cible d’une telle violence venant de personnes aux sensibilités féministes.

Vos mots nous font chaud au cœur, sont au final la meilleure protection contre la haine et la peur. Votre confiance, votre affection et votre soutien, c’est pour ça, avant tout, qu’on se lève chaque matin.

Alors merci. Vous êtes géniales. Vous êtes géniaux.

Je finis avec une pirouette, mon premier tweet après une semaine un peu spéciale pour l’équipe de madmoiZelle :

Clemence Bodoc

Anciennement Marie.Charlotte, Clémence Bodoc a été jeune cadre dynamique dans une autre vie, avant de rejoindre la Team madmoiZelle. Elle s’intéresse à l’actualité et à l’écologie, aime la politique et les débats de société. Grande fan de sport (mais surtout à la télévision), et de cinéma (mais seulement en VO), son nom de scout est dinde gloussante azurée. Elle ne mord pas mais elle rit très fort.

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