Quelle sale époque pour les hommes… vous ne trouvez pas ?

A scary time, c'est le titre d'une chanson devenue virale, et pour cause : elle capture à merveille la frustration des américaines, dans un contexte politique où le sentiment qu'on se moque ouvertement d'elles est très, très présent. Explications.

Quelle sale époque pour les hommes… vous ne trouvez pas ?

Mise à jour du 15 octobre 2018 — Grâce à sa chanson devenue virale, A Scary Time, Lynzy Lab a donné une représentation live sur le plateau de Jimmy Kimmel.

Elle a été invitée pour la diffusion de l’émission américaine Jimmy Kimmel Live le 11 octobre 2018, à l’occasion de la journée mondiale de la fille.

Publié le 9 octobre 2018.

Lynzy Lab est une jeune chorégraphe américaine, basée au Texas. Sa chaîne YouTube compte deux vidéos : la première est une performance artistique de danse intitulée #MeToo — tout le monde aura la ref’.

La deuxième est une chanson au ukulélé, intitulée A Scary Time, littéralement « une époque terrifiante ». Je vous laisse apprécier le groove, et profiter de la traduction française juste en-dessous.

A Scary Time, la chanson féministe de Lynzy Lab

« C’est une époque terrifiante pour les hommes et les garçons. Alors j’en ai fait une chanson. Voici les paroles .»

« Une époque terrifiante », traduction française

Je ne peux pas marcher jusqu’à ma voiture, tard la nuit, en étant au téléphone
Je ne peux pas ouvrir mes fenêtres quand je suis seule chez moi
Je ne peux pas aller au bar sans être accompagnée
Et je ne peux pas porter la seule minijupe que je possède

Je ne peux pas prendre les transports après 19h
Je ne peux pas être honnête quand tu glisses dans mes DM
Je ne peux pas aller en club juste pour danser avec mes potes
Et je ne peux pas quitter mon verre des yeux

Mais c’est une époque terrifiante pour les garçons
On ne peut pas parler à une femme ni la regarder dans les yeux
C’est vraiment perturbant : est-ce un viol ou juste de la sympathie ?!
Tellement chiant de devoir réfléchir avant d’agir

Je ne peux pas vivre dans un appart au rez-de-chaussée
Je ne peux pas répondre à la porte en pyjama de soie
Je ne peux pas reprendre un verre même si j’en ai envie
Je ne peux pas te faire te sentir inapproprié, invisible, ou ignoré

Je ne peux pas courir en ville avec mes écouteurs
Je ne peux pas dénoncer mon violeur 35 ans plus tard
Je ne peux pas être prise au sérieux si je retiens mes larmes
Et je ne peux jamais parler sincèrement de mes peurs

Mais c’est une époque terrifiante pour les mecs
On ne peut pas demander des nudes encore et encore à une meuf
On ne peut pas la forcer à coucher si elle n’en a pas envie
Et de quel droit ose-t-elle avoir du répondant ?!

Ouais, c’est une époque terrifiante pour les hommes
Les femmes rejettent la faute et jouent les victimes
Sa robe était courte et elle était bourrée, donc elle n’est pas si innocente
Dieu merci ton père est juge alors tu ne seras pas condamné

Oh… attendez…

Ce n’est pas une époque si terrifiante que ça pour les garçons
Ils ont toujours eu le dessus, toujours eu le choix
Il est temps pour les femmes de se soulever
D’utiliser notre voix
Le jour du vote c’est le 6 novembre alors FAISONS DU BRUIT

ALLEZ VOTER

Pourquoi cette chanson n’est pas « anti-hommes »

Attention, attention : le ton de cette chanson a beau être ironique, il ne s’agit pas d’un hymne « anti-hommes ». Son propos n’est pas de relancer le spectre d’une guerre des sexes, ni de faire un concours de qui souffre le plus dans la société actuelle.

Ces paroles recentrent la question des rapports hommes-femmes dans la société américaine, et ce recentrage est salutaire…

Car depuis l’élection de Trump, et plus particulièrement ces dernières semaines, les droits des femmes ne cessent d’encaisser défaite sur défaite.

C’est au point qu’aux États-Unis, les droits des femmes semblent amorcer un mouvement de recul.

À lire aussi : Donald Trump continue à restreindre l’accès à l’IVG, cette fois-ci en visant le Planning Familial

La chanson de Lynzy n’est donc pas à comprendre comme un hymne féministe « gratuit » : elle s’inscrit dans un contexte d’actualité particulièrement flippant pour les américaines. Explications.

Faire du bruit le 6 novembre, aux élections de mi-mandat

Le 6 novembre auront lieu les « mid term elections » aux États-Unis : ce sont les élections de mi-mandat. Eh oui, ça fait SEULEMENT 2 ans que Donald Trump a été élu président, il lui reste ENCORE 2 ans à ce poste.

En 2 ans, lui et son administration ont déclaré la guerre aux droits des femmes, notamment sur le front de l’accès à l’avortement.

À lire aussi : État des lieux du droit à l’avortement sous Trump

La dernière offensive en date est particulièrement violente : le droit à l’IVG, aux États-Unis, est garanti par un arrêt de la Cour Suprême américaine, le fameux Roe vs Wade.

Si la Cour Suprême venait à rendre un nouveau jugement contraire à cet arrêt, elle pourrait permettre aux états membres des US de revenir en arrière sur le droit à l’avortement.

Les juges de la Cour Suprême sont nommés à vie, et jusqu’à présent, la majorité était démocrate, c’est-à-dire le camp des progressistes, qui défendent le droit à l’avortement.

C’est sur le point de changer, avec la nomination du juge Kavanaugh, un Républicain pas exactement hyper favorable à l’accès à l’avortement.

La nomination de Kavanaugh, l’étincelle qui met le feu aux poudres ?

Le processus de nomination de Kavanaugh a défrayé la chronique américaine au cours des dernières semaines, car pas moins de trois femmes ont publiquement accusé le juge de les avoir agressées sexuellement.

Parmi elles, le Dr Ford a livré devant le Sénat américain un témoignage précis, percutant, face auquel Kavanaugh s’est très maladroitement défendu.

Malgré l’accumulation de témoignages, malgré les incohérences des réponses de Kavanaugh, le juge a été confirmé à la Cour Suprême, par 50 voix contre 48.

Cette nomination a été vécue comme un affront, une insulte par de très nombreuses Américaines et Américains.

Donald Trump avait publiquement pris fait et cause pour Kavanaugh, en tentant de discréditer le Dr Ford.

Le mépris de Trump pour les femmes, et les victimes de violences sexuelles

« Le juge Brett Kavanaugh est un homme droit, avec une réputation impeccable. Il subit les assauts politiques de la gauche radicale, qui ne veut pas entendre de réponses, elle ne veut que détruire et retarder.

Les faits n’ont pas d’importance pour ces gens-là. Je leur fais face chaque jour à Washington DC. »

Le président des États-Unis d’Amérique, mesdames et messieurs. On dirait mon oncle raciste qui n’a plus toute sa tête, et vraiment plus assez de cerveau quand il a bu un coup de trop…

« Je n’ai aucun doute sur le fait que, si les attaques décrites par le Dr Ford étaient aussi graves qu’elle le dit, une plainte aurait été déposée auprès des autorités locales, soit par elle soit par ses parents aimants. (sic)

Je lui demande de produire ces documents, pour que nous puissions avoir la date, l’heure et le lieu [des faits présumés]. »

Imagine : tu es victime de viol et le président de ton pays te demande de prouver que tu dis la vérité, par un tweet. Moi je pense que je démissionne DE CETTE PLANÈTE si ça m’arrive un jour.

Trump a donc déclaré que c’était « A scary time » pour les jeunes hommes aux États-Unis. Car ils risquent d’être accusés de viol par leurs victimes, vous comprenez. Ce qui a inspiré ce fantastique titre à Lynzy Lab.

La peur a-t-elle VRAIMENT changé de camp ? (bof)

Mais Ford a témoigné devant le Sénat, et Kavanaugh a quand même été élu.

Alors quand je lis, ici ou là, par exemple sous la plume d’Eugénie Bastié en France, mais aussi dans les discours de la droite conservatrice républicaine américaine, que « la peur a changé de camp », je me dis que nous ne vivons pas dans le même monde.

Le monde dans lequel je vis, c’est celui que décrit Lynzy Lab dans sa chanson. Et la solution pour en sortir commence par faire face à cette réalité.

Effectivement, c’est « une époque terrifiante » que nous sommes en train de vivre.

Une époque où la moitié de la population mondiale est exposée à des discriminations plus ou moins violente, au seul motif de son sexe.

Une époque où un homme accusé de viol par plusieurs femmes finit par siéger à la Cour Suprême américaine, et obtenir le pouvoir de faire reculer les droits de toutes les américaines.

Vous voyez la série The Handmaid’s Tale ? Elle fait pas vraiment peur, il n’y a pas de jump scares ni de clown maléfique. Mais dans le contexte politique américain actuel, je vous jure, elle me glace le sang.

— Merci à @lucie.nksz d’avoir glissé dans les DM insta de @mymyhgl pour nous partager cette pépite.

Galveston, en salles le 10 octobre, présenté par Kalindi !

Clemence Bodoc

Clémence Bodoc a été jeune cadre dynamique dans une autre vie, avant de rejoindre la Team madmoiZelle. Elle s’intéresse à l’actualité et à l’écologie, aime la politique et les débats de société. Grande fan de sport (mais surtout à la télévision), et de cinéma (mais seulement en VO), son nom de scout est dinde gloussante azurée. Elle ne mord pas mais elle rit très fort.

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Commentaires
  • EverGreenHood
    EverGreenHood, Le 15 octobre 2018 à 16h45

    Mon Dieu... Aujourd'hui mon frère m'envoie ceci:
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    Il me dit ensuite "C'est bon vous avez déjà dépassé les hommes depuis un moment. Enfin je trouve...". Je m'offusque gentiment et lui fait remarquer que non et en fait par à mon meilleur ami. Sa réponse? "c'est un peu l'idée du moment ^^"... Le sexisme ordinaire m'envahit de toutes parts! :bomb:

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