Réponse à Monseigneur Pontier sur le délit d’entrave numérique à l’IVG : informer n’est pas tromper

Étendre le délit d’entrave à l’IVG aux sites militants déguisés ? L’Église et des députés Républicains s’y opposent. Clémence répond à Mgr Pontier, qui a publié sa lettre ouverte à François Hollande.

Réponse à Monseigneur Pontier sur le délit d’entrave numérique à l’IVG : informer n’est pas tromper

Dans les épisodes précédents : le délit d’entrave à l’IVG punit de 2 ans d’emprisonnement et de 30 000€ d’amende les militants anti-choix qui essaient d’empêcher physiquement les femmes d’avoir recours à l’avortement (par exemple, en s’enchaînant à l’entrée de la clinique).

Laurence Rossignol, ministre des Droits des femmes, veut étendre ce délit d’entrave aux sites militants déguisés, qui se font passer pour des sites d’information (on avait testé cette stratégie des militants anti-IVG dès 2012).

La Délégation en charge des Droits des femmes, à l’Assemblée Nationale, a donc introduit un article de loi visant à créer un délit d’entrave numérique : que les militants anti-IVG ne puissent plus mentir et tromper impunément sur Internet, mais qu’ils affichent la couleur, à savoir leur opinion (opposé à l’avortement).

L’Église Catholique et des députés Républicains s’y opposent

Les députés du groupe Les Républicains ont quitté la séance en commission ; l’article a été voté en leur absence, et devra être encore adopté en séance plénière jeudi 1er décembre.

Également opposée à ce texte, l’Église Catholique s’est manifestée, par la voix de l’archevêque de Marseille, Monseigneur Pontier.

Sa lettre ouverte à François Hollande a été largement relayée, et elle mérite une réponse.

Réponse à Mgr Pontier : informer n’est pas tromper

Monseigneur Pontier, j’ai lu votre lettre adressée au Président de la République, et je voudrais commencer par saluer votre préoccupation, votre empathie envers les jeunes femmes en détresse. Nous nous rejoignons pleinement sur ce point.

Imaginons cette situation : une jeune femme apprend qu’elle est enceinte. Bouleversée, comme vous l’imaginez, elle s’en va chercher un conseil spirituel, car elle se sent investie d’une responsabilité qui la dépasse : celle de porter la vie.

Elle n’a pas encore été à l’église dans cette ville où elle vient tout juste de s’installer pour commencer ses études. Mais qu’importe, elle cherche sur Internet le site de l’Aumônerie la plus proche.

On lui propose d’appeler un numéro pour parler à un prêtre de la paroisse, ce qu’elle fait. Elle trouve une oreille attentive et bienveillante, qui lui demande de raconter son histoire, ce qu’elle fait.

La jeune femme partage ses doutes, sa culpabilité, se confie à son interlocuteur à propos de ce sujet si intime qu’il se développe à l’intérieur de sa chair. Ce sujet, à tous les sens du terme, si vous le voulez.

Alors qu’elle demande conseil, le prêtre lui répond qu’elle n’est plus la bienvenue dans l’Église, pour avoir péché, en concevant un enfant hors des liens sacrés du mariage. Il lui cite des Saintes Écritures pour appuyer son propos, et lui interdit la Communion à l’avenir, puisqu’elle n’en est plus digne.

Voilà à quoi ressemble un site trompeur et mensonger.

Imaginons un instant cette situation. Puis vous découvrez que ce prêtre n’en est pas un, que ce site n’est pas celui de l’Aumônerie, mais qu’il est tenu par un groupe militant anti-religion, qui s’est donné pour mission de diaboliser l’Église catholique, afin de décourager les Fidèles d’adhérer à sa communauté.

C’est à ça que ça ressemble, de taper « IVG » dans Google et de tomber sur l’un de ces sites que vous défendez au nom de la liberté d’expression.

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Qui la loi doit-elle protéger ?

Qui voudriez-vous que la loi protège, Monseigneur Pontier ? Considéreriez-vous que communiquer de cette façon serait un usage raisonnable de la liberté d’expression ?

Ces militants auraient tout le loisir de construire un site Internet anti-religieux, d’étaler toute la haine qu’ils nourrissent envers l’Église et ses positions politiques : ceci relèverait de leur liberté d’exprimer leurs idées. Mais s’ils camouflent ce dessein derrière les apparences de ce qu’ils contestent si violemment, pour pouvoir attirer à eux les personnes vulnérables, en recherche de conseil dans un lieu de confiance, ne seriez-vous pas proprement scandalisé par ce procédé ?

Voilà où se situe cette frontière que vous estimez si floue entre informer et tromper. Il n’est pas reproché à AfterBaiz ni aux faux sites d’information sur l’IVG de proposer des alternatives à l’IVG, il leur est reproché de se faire passer pour tout autre chose, ET de diffuser de fausses informations relatives à l’IVG.

Au passage, il est assez savoureux de lire sur ces sites mensongers dont vous implorez la sauvegarde que l’un des problèmes d’une grossesse adolescente est de faire face au jugement des autres. J’espère que vous réalisez d’où vient ce jugement social si fort sur la vertu supposée des jeunes femmes enceintes, car ce ne sont pas les militantes féministes qui en sont responsables.

Sur ce point, c’est l’hôpital qui se moque de la charité, Monseigneur. Et pas que sur ce point, d’ailleurs.

« L’Église a toujours dit que l’avortement consistait à tuer »

Ce sont les mots de Mgr Olivier Ribadeau-Dumas, invité de Thomas Sotto sur la matinale d’Europe 1, mercredi 30 novembre. Il a dit ça, le porte-parole de la conférence des Évêques de France, à propos de ce site anti-IVG maquillé en site d’information « neutre » :

« J’ai encore regardé ce site, je pense qu’il donne aux femmes des informations qui sont nécessaires, et que l’unique possibilité n’est pas de tuer l’enfant qu’elle porte en elle.

Bien sûr il s’agit de tuer, l’Église a toujours dit que l’avortement consistait à tuer. »

Donc en fait il est là, le problème. Si pour l’Église, avorter c’est tuer, on ne va pas tomber d’accord sur ce qu’est une information neutre et objective sur l’avortement.

« L’avortement consiste à tuer »

Vous avez le droit de penser ça, vous avez même le droit de le diffuser par tous les canaux que vous le souhaitez. Mais vous n’avez pas le droit de faire passer votre position sur le sujet pour la vérité. C’est votre vérité.

Informer n’est pas tromper

« L’avortement consiste à tuer », c’est la position de l’Église, c’est VOTRE position, c’est donc une position, pas un fait. La loi vise à vous interdire de maquiller cette position idéologique — que la liberté d’expression vous permet d’exprimer — en faits.

  • L’avortement traumatise à vie — mais qu’en savez-vous ? De nombreux témoignages invalident cette affirmation.
  • L’avortement augmente les risques de cancer du sein — quelles sont vos sources ? (Question rhétorique : c’est faux)
  • L’avortement rend stérile — idem.

Et la liste est longue, de ces mensonges répandus par des sites aux apparences institutionnelles ou au contraire, très jeunes et funky. « Qu’est-ce que c’est qu’une information biaisée ? » demande Msg Ribadeau-Dumas, toujours au micro d’Europe 1.

Écoutez, laissez-moi donc lancer mon site L’Église pour Tous, officiellement une plateforme d’accueil et d’entrée dans la Foi (officieusement une habile opération de communication anti-religion) et nous pourrons reprendre ce débat, voir si vous êtes toujours aussi prompt à invoquer la liberté d’expression pour défendre mon activité.

Quant aux « alternatives à l’avortement » que ces sites sont supposés proposer, là encore, un peu d’honnêteté s’il vous plaît.

Parlons des alternatives à l’avortement

L’avortement, c’est l’alternative. Ce n’est pas la solution par défaut. C’est pourquoi il y a un tel besoin d’accompagnement des femmes qui ne souhaitent pas mener à terme leur grossesse : parce que l’information et parfois même l’accès à l’avortement font défaut.

Les alternatives à l’avortement se défendent en amont de la grossesse, par la promotion et l’information relative à la contraception, et à l’éducation sexuelle en général. Mais là encore, les résistances sont fortes.

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Une insulte aux professionnel•les de santé

L’Église défend une position anti-avortement, et c’est son droit le plus stricte. Mais faire passer sa campagne militante pour une nécessité d’informer sur « les alternatives à l’avortement » est une insulte aux professionnel•les de santé, aux associations d’utilité publique mobilisées sur le sujet, à toutes celles et ceux qui s’impliquent pour accueillir, accompagner, assister, aider les jeunes et moins jeunes en recherche de conseils.

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Que cet accompagnement n’est pas fait comme l’Église le souhaiterait, je l’entends, mais je ne puis le regretter : si je cherche un conseil spirituel, je vais dans une Église.

Si je cherche un conseil médical, il est intolérable, en France, d’être trompée en se retrouvant en réalité confrontée à des militants anti-IVG.

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La suppression du délai de réflexion obligatoire, que vous déplorez, n’a jamais supprimé le temps de la réflexion : on a supprimé son caractère obligatoire, parce que certaines personnes prennent le temps de la réflexion avant d’aller consulter. D’autre prendront ce temps après leur consultation, même s’il n’est pas obligatoire, vous savez.

De même, les sites que vous défendez ne seront pas interdits si le délit d’entrave numérique est adopté : ils seront simplement contraints d’afficher clairement leur position idéologique anti-IVG.

Je vous suggère de faire de même, Monseigneur. Assumez de défendre pleinement une position idéologique et n’insultez ni le corps social et médical, ni notre intelligence, merci.

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Ma lettre ouverte à François Hollande

S’il n’y avait que Monseigneur Pontier, et le porte-parole de la conférence des Évêques de France Mgr Ribadeau-Dumas pour tenter de faire échec à l’adoption du délit d’entrave numérique à l’IVG, je n’aurais pas pris la peine d’intervenir dans ce débat.

Mais toute une partie de la représentation nationale leur emboîte vigoureusement le pas. En effet, le groupe Les Républicains s’est prononcé contre la mesure, par la voix de son président Christian Jacob :

« Christian Jacob a indiqué que son groupe y était « opposé » au nom de « la défense de la liberté d’expression », au cours d’une conférence de presse.

« Il y a un problème constitutionnel très clair » car « on est clairement dans une entrave » à cette liberté, a-t-il ajouté.

« À partir du moment où on n’est pas dans la ligne du gouvernement ni d’un site officiel, on serait condamnés », imaginez « que l’on élargisse cela, c’est juste invraisemblable », a-t-il poursuivi. »

En commission déjà, les députés du groupe Les Républicains avaient refusé de prendre part au vote. Une pétition a été lancée par Osez le féminisme pour interpeller les députés, et les inciter à adopter définitivement cette mesure lors de la séance plénière du 1er décembre. Elle s’ajoute à cette autre pétition, qui a dépassé les 60 000 signatures.

…où l’on reparle de la laïcité

En attendant, je vais me fendre à mon tour d’une lettre ouverte à François Hollande, pour la solennité. Ce ne sera pas long, parce que j’ai déjà écrit beaucoup de lettres ouvertes à François Hollande, et je ne vais pas me répéter. Allons droit au but :

« Monsieur le Président de la République,

Permettez-moi d’attirer votre attention sur une question qui me préoccupe.

L’année 2016 touche à sa fin et je suis encore obligée de prendre la plume pour défendre le droit des femmes à disposer de leur corps. À ce qu’on arrête une bonne fois pour toute d’essayer de revenir sur des droits acquis, essentiels, fondamentaux.

C’est pourquoi je me permets de vous écrire pour exprimer ma grande préoccupation devant cette agitation de l’opposition législative, relayant une initiative de l’Église Catholique, dont la démonstration de force met à mal, un peu plus encore, les justes règles du dialogue pour construire une vie en société respectant les uns et les autres.

À l’heure où la défense de la laïcité est redevenue une préoccupation aigüe de nos élu•es, je serais plus qu’étonnée de voir la position de l’Église Catholique faire échec à la loi républicaine.

J’ose donc espérer que, sensible aux libertés en cause, vous ne laisserez pas de telles objections retarder l’adoption de cette mesure.

En vous remerciant de l’attention que vous voudrez bien porter à cette lettre, je vous prie de croire, Monsieur le Président, à l’assurance de ma haute considération.

Clémence Bodoc. »

Rappel à toutes fins utiles : les députés qui siègent à l’Assemblée Nationale sont élus pour un mandat de 5 ans, qui arrive à son terme. Les prochaines élections législatives auront lieu à ces dates :

  • premier tour : dimanche 11 juin 2017
  • deuxième tour : dimanche 18 juin 2017

Vous pouvez retrouver le ou la députée de votre circonscription en cliquant sur ce lien, et même le ou la contacter ! L’adresse email est souvent indiquée sur la page du profil, mais au pire, elles sont construites comme ça :

Prénom Nom, ça donne : pnom(at)assemblee-nationale.fr

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Léris
    Léris, Le 2 décembre 2016 à 10h28

    Déjà BigUp à Clémence pour cette très jolie réponse, bien argumentée et réfléchie, pointant surtout le fait qu'ils doivent assumer leur position, non pas arrêter de la défendre.

    Le seul petit défaut, ce serait le passage sur : l'avortement ne traumatise pas. Il y a des cas où c'est non (et c'est tant mieux) mais il y a des cas où c'est oui et je trouve ça un peu préjudiciable de ne pas le mettre. Ce n'est pas une position anti-choix, ou une position pro-choix mais pour moi préciser les deux et toujours nécessaire, une espèce d'honnêteté intellectuelle. Si j'ai le droit d'exprimer ma position pro choix, pro mariage pour tous, les autres ont aussi le droit d'exprimer leur opinion pro-vie, anti mariage pour tous. Sinon, on manquerait nous de tolérance

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