Boulet en interview pour le tome 8 de ses « Notes »

Boulet, le célèbre blogueur BD bourré de talent, sort le tome 8 de ses « Notes », cette fois-ci dédié aux 24h de la BD. Elsa a pu l'interviewer !

Boulet en interview pour le tome 8 de ses « Notes »

Boulet est sans aucun doute le blogueur BD français le plus populaire. Il entraîne ses lecteurs dans un univers entre quotidien et fantastique, avec beaucoup d’humour, mais également un peu d’action et d’émotion.

Si cela fait des années qu’il poste ses billets d’humeur, aventures incroyables et récits de voyage sur BouletCorp, il continue de nous surprendre et de nous émerveiller, comme avec sa note géante toute en pixels pour les neuf ans du blog ou encore son post Notre Toyota était fantastique, tout animé et incroyablement joli.

Son blog est depuis un moment publié sous format papier dans la collection Shampooing de l’éditeur Delcourt. C’est loin d’être un simple copier-coller : l’auteur retravaille ses notes, en change l’ordre, en supprime, et rend l’ensemble homogène et encore plus captivant en y ajoutant un récit qui sert de fil conducteur à l’ensemble.

Dans ce huitième tome de Notes paru la semaine dernière, ce ne sont pas les posts du blog, mais ses différentes participations à l’exercice des 24h de la BD que l’on va (re)découvrir. L’occasion pour lui de nous en dire un peu plus sur les coulisses du travail d’auteur, entre recherche d’inspiration, construction d’une histoire, idées reçues insupportables et organisation du travail.

Comme toujours, et même quand on a déjà lu tous ces récits sur le blog (excepté les petits interludes), on les dévore avec plaisir, entre rire, émotion, et invitation à l’imaginaire…

Boulet, l’interview

Peux-tu te présenter pour les madmoiZelles qui ne te connaîtraient pas encore, et nous raconter ton parcours ?

Je m’appelle Boulet, dessinateur de bandes dessinées. On peut essentiellement me lire sur le Net, sur BouletCorp.

Je suis sorti des Arts Décos de Strasbourg en 2000, j’ai commencé à travailler dans un journal jeunesse qui s’appelait Tchô, le journal de Titeuf. J’y ai fait des séries jeunesses : Raghnarok, La Rubrique Scientifique, Womoks, Le Miya.

J’ai ensuite travaillé un moment avec Joann Sfar et Lewis Trondheim sur la série Donjon, dont j’ai dessiné deux tomes. J’ai commencé mon blog à ce moment-là, et depuis les histoires du blog sont adaptées en album qui s’appellent Notes. Le tome 8 vient de sortir.

Comment résumerais-tu l’univers de ton blog ?

Il est difficile à résumer parce que c’est un peu parti dans tous les sens. Au départ c’était un peu du fond de tiroir, de l’autobiographie, plus ou moins. Je faisais des petites bandes dessinées qui racontaient les festivals auxquels j’allais, des petites scènes de mon quotidien, des voyages que je faisais dans le cadre de mon travail.

Et petit à petit ça s’est décalé vers quelque chose de moins personnel, plus « tribune libre ». C’est souvent du billet d’humeur maintenant. C’est un peu comme une sorte de stand-up dessiné, c’est-à-dire des scènes du quotidien romancées, et servant quelquefois à illustrer un propos.

Extrait de la note Paris

Comment se déroule ton travail sur tes notes ?

De manière très brouillonne. Les notes, ce sont des dessins sur des carnets tout simplement. Quand j’ai une idée, j’ouvre mon carnet et je commence à dessiner. C’est de l’impro pratiquement tout le temps, et c’est aussi simple que ça. Quand une idée me passe par la tête, je la dessine, je la scanne, et je la mets en ligne.

Pour les livres cependant, il y a quand même quelques variantes. Parce que je ne voulais pas faire un livre qui soit juste tout ce que j’avais mis en vrac sur le Net. Donc j’essaye de dégager le thème de l’année, les livres couvrant une année à chaque fois. Je vais relire toutes les notes, essayer de dégager le thème dominant, puis faire une histoire en une quarantaine de pages qui va servir de fil rouge, et qui reprend ce thème.

Pour le tome 1 c’était tout simplement sur la création du blog, le tome 2 c’était plus centré autour des voyages et festivals, le tome 3 c’était l’enfance, la nostalgie des années 70-80, le tome 4 parlait des rêves, le tome 5 de science, de la fin du monde, des différentes menaces qui pèsent sur la planète, le tome 6 parlait de biologie… et ainsi de suite.

Le tome 8 est un peu particulier vu que ça parle de l’improvisation et de la création d’une bande dessinée. C’est un tome qui regroupe les histoires issues des 24h de la bande dessinée, qui est un événement ayant lieu tous les ans à Angoulême, où pendant 24h on doit réaliser une BD de 24 pages en improvisation.

Le tome 9 sera comme les albums précédents une compilation des notes déjà publiées sur le blog. Sauf que ça sera deux ans au lieu d’une année, puisque j’ai ralenti le rythme, et je n’avais pas assez pour faire un album sur une année.

Ce nouveau tome est sur les 24h de la bande dessinée. Peux-tu expliquer le principe, et ce qui te plaît dans cet exercice ?

Le principe des 24h de la BD est très simple. Avant le festival d’Angoulême, on se groupe entre auteurs, à la Maison des auteurs d’Angoulême (c’est aussi accessible en ligne : on peut participer de n’importe où en France et dans le monde). À 15h, heure française, Lewis Trondheim qui a initié l’évènement en France, ou un de ses invités, nous donne un thème. Il nous est communiqué à la dernière minute pour qu’on ne prépare pas en avance ce qu’on va faire. Puis on a pile 24h pour produire une BD de 24 pages.

Ce qui me plaît, c’est que c’est un des très rares exercices qui peut provoquer une montée d’adrénaline dans mon métier, puisque je n’ai pas un job très violent. C’est le seul moment où on se fait un peu peur, où on joue comme ça une course contre la montre.

Il y a aussi le côté agréable de travailler pendant 24h intensivement, et une fois que c’est terminé, on continue le Festival d’Angoulême. Mais plutôt que d’être juste venu pour boire des coups et rencontrer des copains, on a aussi fait une BD entière. Et c’est pas mal, c’est assez bon pour l’ego d’arriver à abattre une quantité de boulot monstrueuse en si peu de temps.

J’aime bien la surprise que ça génère à la fin de l’évènement. 24 heures plus tôt, je ne savais pas du tout ce que j’allais faire, et là j’ai une histoire finie. Et puis c’est aussi l’occasion d’être à plusieurs, de travailler un peu en atelier, d’être avec d’autres auteurs qui sont dans le même état de panique que nous. On s’amuse, quoi !

Tu utilises plein de techniques différentes pour tes dessins, mais quels outils et techniques utilises-tu le plus souvent pour tes notes ?

Le plus souvent, c’est un simple stylo plume, qui est mon stylo préféré et que j’utilise pour absolument tout ce que je fais maintenant. Et de temps en temps je rajoute un peu de couleurs. Que ce soit par ordinateur après coup, ou alors à l’aquarelle, qui est aussi un de mes outils de prédilection.

Au début du blog, j’avais tendance à essayer beaucoup de choses différentes. Faire des notes au crayon, au feutre, directement à l’ordinateur… En ce moment je me suis plutôt calmé là-dessus.

Récemment je suis revenu avec plaisir au pixel, pour faire une très très longue note à l’occasion des neuf ans, mais sinon ça reste du stylo plume.

Extrait de la note Le long voyage

Cette note, j’imagine qu’on ne la retrouvera jamais dans la BD ?

Non, si on l’imprimait en format livre, ça représenterait quelque chose comme 130 ou 140 pages, avec beaucoup de pages très peu intéressantes. Je pense qu’aucun outil éditorial ne permettrait de la sortir à l’heure actuelle à part l’ordinateur et la tablette.

Un thème qui revient souvent dans ton travail, c’est la science. D’où te vient ton intérêt pour le sujet, et est-ce que tu te documentes beaucoup ?

J’ai toujours été intéressé par la vulgarisation. Je n’ai jamais fait d’études scientifiques, je n’ai pas de bagage scientifique, dans aucun domaine. Après j’ai toujours eu des centres d’intérêt.

Quand j’étais petit et ado, je faisais beaucoup d’astronomie, puis je me suis intéressé un peu à la biologie, à la théorie de l’évolution, donc j’ai lu beaucoup de bouquins de vulgarisation là-dessus, et sur la génétique. Mais ce sont plutôt des intérêts personnels, pas du travail. Ce sont souvent des bouquins que je lis un peu par hasard et qui vont m’inspirer une idée.

Extrait de la note M.I.T.

J’aime bien faire ça, parce qu’après j’ai souvent des retours de scientifiques qui m’expliquent ce que je n’ai pas compris ou au contraire qui sont très contents qu’on parle d’une spécialité ou d’une expérience un peu obscure, et de la voir illustrée en BD. J’ai aussi très souvent des profs d’université qui me demandent s’ils peuvent utiliser telle ou telle page pour illustrer un cours. J’aime bien.

Je pense que la carrière scientifique c’est une sorte de frustration que j’ai toujours eue. J’aurais adoré faire ça, mais j’ai préféré faire du dessin. Du coup c’est une manière de regagner un peu de respect de cette communauté.

Au Festiblog, j’ai rencontré un auteur américain qui était invité, Zach Weiner (voir la version traduite de son blog), qui fait beaucoup de bandes dessinées sur des thèmes scientifiques, mais lui s’y connaît : il est marié à une biologiste, il étudie les mathématiques, ce genre de chose. Donc lui, il a le bagage.

Il avait dit un truc très juste d’ailleurs : le jour où tu n’as pas d’idées, il suffit de t’éloigner de ton bureau et d’aller lire un livre. Et je pense que c’est souvent ce que je fais avec les livres de science.

Un autre thème qu’on retrouve souvent, c’est la fantasy. Es-tu toi-même un gros lecteur de cet univers, est-ce que certains auteurs t’ont particulièrement marqué ?

Pas du tout, encore une fois ! Souvent je fais des références à des choses qui sont elles-même des références en fait.

J’ai eu comme beaucoup de gens une adolescence tournée vers tout ce qui était pop culture. Dans les années 80 on regardait le top 50, on voyait arriver les premiers ordinateurs, on jouait à des jeux qui faisaient référence à des univers qu’on ne connaissait pas forcément, de science-fiction et de fantasy. Du coup je me suis imprégné de ces univers-là par des biais détournés.

Extrait de la note Fantasy

La science-fiction, avant d’en lire, j’en ai surtout vu comme tout le monde : les classiques, Retour vers le futur, Alien etc. J’ai l’impression que ma culture en la matière vient plutôt de là. Après j’ai essayé de m’y intéresser un peu plus, mais c’était déjà un peu trop tard pour moi.

Concernant la littérature de science-fiction, je suis complètement ringard, je lis des trucs de vieux : Bradbury et Asimov. Les nouveaux auteurs du genre, je n’y connais absolument rien. Le livre de SF le plus récent que j’ai lu doit dater des années 90 ! Ah si, je peux citer Robert Charles Wilson que j’ai lu récemment et dont j’ai bien aimé toute la série de bouquins (Spin, Blind Lake…).

En ce qui concerne la fantasy c’est pareil, je n’ai jamais été rôliste, je ne sais pas jouer aux jeux de rôles. La culture que j’avais en la matière c’était les livres dont on est le héros quand on était petit, et après ça j’ai essayé de m’y intéresser mais c’est la même chose, ça n’est pas tellement mon univers.

Le fan-art kawaii !

En lisant Le Seigneur des Anneaux je me suis beaucoup ennuyé (je me fais souvent haïr quand je dis ça). En revanche, celui qui m’a le plus parlé, c’est Terry Pratchett, qui fait lui-même un peu de la parodie de ces univers. Là pour le coup je suis un grand fan, j’ai lu toute sa série Les Annales du Disque-Monde.

Je crois qu’on a pratiquement fait le tour de ma culture en la matière !

Est-ce que ton blog a fait évoluer ta manière de faire de la bande dessinée ?

Énormément, oui. Au début je ne le sentais pas vraiment, mais c’est essentiellement (ce dont je parle dans Notes 8) le fait de travailler en improvisation qui a beaucoup joué.

J’avais une approche très traditionnelle de la bande dessinée. J’avais tendance à faire mes petits brouillons, puis passer à l’encre, et enfin mettre en couleur à l’ordinateur. Et le blog me forçait à un rythme de travail très rapide, donc j’en suis venu à tout dessiner à main levée.

Les premières notes du blog sont assez prudentes. Souvent, on voit le personnage de face, ou de profil, cadré au niveau du torse pour que je n’aie pas à dessiner trop de trucs difficiles. Et petit à petit, au fur et à mesure des notes, j’essaie d’aller un peu plus loin, je m’enhardis à dessiner des trucs un peu plus compliqués.

Finalement j’en suis arrivé à dessiner énormément à main levée, et à prendre beaucoup de plaisir à faire ça, à adorer ne pas savoir comment va se terminer un dessin quand je le commence. Donc je suis passé d’une construction assez classique à l’improvisation totale. Ça a représenté de très gros changements, de rythme, de façon de travailler, d’outils…

Tu te mets en scène sur ton blog, mais ça reste un personnage. Est-ce que le rapport avec les lecteurs (qui peuvent avoir l’impression de te connaître comme un ami… alors que non) est parfois un peu compliqué ?

Non. Globalement ça va. Je pense que je suis suffisamment différent de mon personnage dans la vraie vie pour que les gens ne se disent pas « ça doit être le même mec » !

Ça se passe très bien, j’ai de très bons rapports avec mes lecteurs, en tout cas j’en ai l’impression. J’aime bien rencontrer les gens, discuter avec eux. Je n’ai jamais vraiment eu de problèmes.

Extrait de la note Dijon-Paris

C’est arrivé qu’il y ait des situations un peu floues, liées à une dépersonnalisation. Je vais avoir des mails quelquefois complètement surréalistes, de gens beaucoup trop familiers ou vraiment à côté de la plaque. Ça me fait rire, et ce sont des choses qui arrivent toujours par mail : sur Internet on est différent de ce qu’on est dans la vraie vie.

On parlait tout à l’heure de tes « non-influences » ; justement, quelles sont tes influences ?

Vaste question. En bande dessinée c’est assez étrange, les influences peuvent ressortir des années après, on peut ne pas se rendre compte qu’on les a, redécouvrir ça.

J’ai ré-ouvert il n’y a pas longtemps un bouquin de Quino, l’auteur de Mafalda, qui faisait aussi des livres d’illustrations, des dessins comiques en une seule page ou des petites BD en noir et blanc. Et je me suis rendu compte en relisant ça que j’avais vraiment beaucoup pris sur lui au fil des années, et que ça avait été une grosse influence mais qui n’avait jamais été très claire, que je n’avais jamais vue.

Il y a des influences beaucoup plus claires, comme les auteurs japonai : Toriyama, Oda, Ottomo, les français comme Moebius…

Mais je retrouve vraiment des influences dont je ne savais pas qu’elles étaient là. C’est une sorte d’énorme patchwork. Quelquefois il y a des gros morceaux que je peux identifier mais pour le reste c’est très difficile de dire d’où ça vient.

Pour le reste c’est un peu tout ce que je viens de dire : beaucoup de pop culture, tout ce qui est jeux vidéo, cinéma, télé, littérature, et maintenant Internet. Tout ça se mélange, et j’essaie après d’en ressortir quelque chose.

Ton actualité c’est donc le nouveau Notes. Mais as-tu d’autres projets prochainement ?

Toujours, il en faut ! Là pour le moment le Notes vient de sortir, donc je sais que j’ai un peu de temps devant moi. Je vais recommencer à bosser sur le tome 9 en début d’année prochaine.

En attendant, sur la fin de l’année je vais participer à la revue Papier. C’est une nouvelle revue format manga que sort Delcourt, chapeautée par Lewis Trondheim et Yannick Lejeune.

À côté de ça j’ai plusieurs projets, dont un projet de BD que je dessine directement à main levée, plus classique, jeunesse. Des personnages qui partent à l’aventure dans des mondes fantastiques.

Je m’amuse beaucoup à le dessiner pour le moment ! J’en ai fait la moitié d’un tome, ça doit représenter 90 pages. Mais je ne sais pas du tout si je vais le sortir un jour. Pour le moment c’est juste pour voir, ça m’amuse.

Et à côté de ça j’écris du scénario. J’avais envie de revenir à la SF, un peu premier degré. Donc j’ai commencé un scénario de science-fiction, mais de la même manière j’attends de l’avoir terminé pour le proposer à des éditeurs et éventuellement trouver un dessinateur et en faire quelque chose.

Tu n’aurais pas envie de le dessiner toi-même ?

C’est beaucoup trop fatigant de dessiner de la SF. Des vaisseaux, des poutrelles, des boulons, des robots… Je préfère le faire au brouillon, m’amuser à écrire l’histoire, et laisser tout le travail pénible avec les petits reflets des planètes sur les lacs de méthane à quelqu’un d’autre !

Un immense merci à Boulet pour ses réponses, sa gentillesse et sa disponibilité.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Adolora
    Adolora, Le 11 octobre 2013 à 13h24

    OH ça c'est génial un article sur Boulet ! Je suis une très très grande fan de ce monsieur !
    Son blog c'est un vrai régale, c'est souvent très drôle, souvent très intéressant, et beau :)
    Franchement j'ai pas trouvé mieux pour le moment !

    Et pour l'avoir rencontré en dédicace il est super sympa (même si face à lui je me suis transformée en môme de 10ans qui bafouille).

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