Comment les streameuses francophones se soutiennent sur Twitch

En janvier, Chloé a créé une petite communauté pour rassembler des streameuses Twitch désireuses de s'entraider. Marie l'a rencontrée et te raconte comment elle pourrait bien, petit à petit, faire changer la plateforme.

Comment les streameuses francophones se soutiennent sur Twitch

Quand Chloé a publié un tweet destiné à ses 300 abonnés et abonnées le 6 janvier dernier, elle était loin de s’attendre à recevoir autant de réponses.

L’idée a germé entre deux révisions d’exams dans l’esprit de cette créatrice de vidéos sur Internet et streameuse de jeux vidéo : et si on créait une petite commu pour se filer des coups de main entre femmes sur Twitch ?

« !! MON PROJET SECRET !!

Ayant remarqué que les filles sur Twitch sont peu représentées, j’ai décidé de créer ma solution: Twitch’Her ! Il s’agit d’une plateforme de soutien par et pour les streameuses, avec des conseils, mises en avant, témoignages, partages, etc. »

Soutenir les femmes sur Twitch, ça divise

Ce tweet, tu ne le trouveras malheureusement plus en ligne.

Débordée par les centaines de réponses pas toujours bienveillantes, Chloé a supprimé son message et a préféré agir plus discrètement en se focalisant sur la création d’un Discord.

Elle me raconte :

« Sur Twitter, je m’étais pris un bon bad buzz, ça a fait un effet boule de neige inattendu.

Au début, j’ai reçu beaucoup de messages positifs et de soutien, mais petit à petit on m’a retweetée en m’accusant de faire de la discrimination positive, d’être une « féminazi ».

Je ne pensais pas que ça irait aussi loin, je me disais juste : si ça peut aider 5 personnes, c’est déjà super positif ! »

Mise en avant par les réponses sceptiques de streamers et streameuses aux communautés importantes, Chloé s’est retrouvée au milieu de la machine à broyer Twitter, sans soutien des gros noms de Twitch.

Plus douloureux encore, des streameuses très suivies ont remis en question son initiative en la qualifiant d’inutile. Chloé tempère :

« Je comprends qu’un mec ou une fille qui n’ont jamais eu de souci sur Twitch ne voient pas l’intérêt de cette initiative. Ça ne correspond pas à leur expérience personnelle et chacun a le droit d’avoir un avis.

Ce qui compte, c’est que les gens s’entraident et découvrent de nouvelles personnes dans le streaming, c’est ça qui fait chaud au cœur ! »

Si Chloé n’a pas reçu de soutien officiel de streameuses influentes, je suppose que c’est en partie à cause de mécanismes profondément intériorisés.

Les femmes sur Twitch, une position tendue

Depuis sa création en 2011, Twitch rassemble des communautés de gamers dans lesquels la présence des femmes n’est pas toujours évidente.

Une enquête menée par le magazine Numerama démontre que depuis quelques années, les positions tendent à se radicaliser et que la violence subie par les gameuses sur la plateforme est de plus en plus importante :

« La vague #MeToo a créé une défiance  », se désole Kash, qui dénonce un rejet violent de la libération de la parole féminine et féministe.

« C’est devenu un PMU. À chaque fois qu’on essaie de faire remarquer aux joueurs qu’ils font des remarques sexistes, c’est toujours la même chose, « on ne peut plus rien dire », « féminazi »… »

Loin d’avoir permis aux principaux concernés de se remettre en question, il semblerait que le mouvement #MeToo ait renforcé leur agacement, qui les pousse encore plus à se retrancher derrière des positions défensives ou des attaques gratuites, notamment sur Discord, une plateforme utilisée par les joueurs pour communiquer entre eux.

« Il y a plus de mèmes agressifs, on se fout de la gueule des féministes… Il y a une espèce de frustration par rapport à la prise de conscience féministe, une réaction vraiment très violente. »

Face à ces violences, pour s’intégrer, être reconnues ou simplement pour ne pas se faire emmerder dans des univers particulièrement masculins, les femmes usent de plusieurs stratégies inconscientes.

L’une d’elles, pour préserver une place durement acquise, est de suivre le sens du vent.

Certaines meufs se construisent en opposition aux principes de « féminité » et pratiquent le « girl-on-girl hate » par instinct de survie dans un milieu hostile, sans même le savoir.

Ce schéma n’est pas propre au milieu du jeu vidéo, il se retrouve dans les cours de récré, dans les entreprises, sur YouTube, dans des asso…

Parce que leurs places sont précieuses, certaines créatrices n’osent pas remettre en question un système qui leur a permis d’atteindre un certain privilège et risquer d’être dépassée par d’autres filles.

En juin, Deujna, la première streameuse française en nombre de followers, arrive seulement 38ème dans le classement mensuel. S’il est désormais facile de citer spontanément les noms des mastodontes de Twitch, trouver des streameuses reconnues est bien plus galère.

Quand elles ne sont pas invisibles, les streameuses sont caricaturées. Il suffit de faire une simple recherche Google Images avec les mots-clés « filles Twitch » pour prendre conscience de l’ampleur du problème.

Premiers résultats d’une recherche Google Images du 12 juin 2020

Tu noteras d’ailleurs la source des 2 seules images qui ne sexualisent pas les streameuses

Stream’Her, une communauté pour les femmes sur Twitch

Pour renverser la balance, Women in Games a organisé le 8 mars dernier un marathon sur Twitch qui visait à mettre en avant la diversité dans les jeux vidéo, une des rares initiatives concrètes pour les femmes dans le milieu gaming.

Les ambitions de Chloé avec Stream’Her sont au niveau de ce qu’elle peut faire aujourd’hui, tiraillée entre ses cours de linguistique à la fac en Belgique, ses vidéos et la gestion de ce projet bénévole.

Au quotidien sur le Discord dédié, les 130 membres se filent des coups de main, collaborent et se motivent mutuellement.

« Twitch est un milieu un peu solitaire quand on débute. Ça arrive assez souvent de se retrouver avec 0, 1 ou 2 viewers. Depuis qu’il y a Stream’Her, je me sens moins seule, c’est une vraie motivation.

Quand on lance un stream, les filles viennent et on s’aide en s’envoyant des raids, c’est bonne ambiance, très familial !

C’est vraiment positif, on peut faire des lives ensemble sans souci, tout en se sentant en sécurité si on veut poser des questions. Ça permet aux filles d’avoir moins peur de se lancer. »

La communauté regroupée sur le Discord est aussi très utile pour se conseiller du matériel abordable et s’aider en cas de blocage avec la technique ou les logiciels de streaming.

Tous les mois, la communauté organise une table-ronde en live avec 5 streameuses et une soirée jeu, diffusées sur la chaîne Twitch de Stream’Her.

Sur le site Internet de Stream’Her, Chloé construit petit à petit un Stream’Her-dex, un Pokédex des streameuses, à l’instar de l’Internettes Explorer qui permet de découvrir des chaînes de youtubeuses.

Stream’Her, une initiative pleine de promesses

Pas intéressée par la dénonciation brute du sexisme sur la plateforme, Chloé a fait de Stream’Her une initiative positive, qui mise sur l’empowerment des femmes plutôt que leur victimisation.

Chloé tente de faire de Stream’Her un espace encourageant et sécurisant pour les femmes et elle ne manque pas d’imagination pour construire la suite de ce projet qui pourrait bien trouver de nombreux échos dans une société encore très inégalitaire.

Outre l’organisation d’une rencontre à Paris, elle aimerait notamment organiser un tournoi LAN qui mettrait en compétition des joueuses avec un prix à gagner, sur le modèle du Z-LAN organisé par le géant du streaming événementiel, Zerator.

Enthousiasmée par la portée que certaines streameuses trouvent aujourd’hui sur la plateforme (Marie Palot, Maghla, Trinity, Jeel, DamDam), Chloé espère que, de la même façon que de gros youtubeurs ont soutenu la création féminine depuis la création de l’asso Les Internettes, des personnalités comme Squeezie, Ponce, Antoine Daniel, Cyprien ou Henri du Rire Jaune ouvrent la voie et normalisent la présence des femmes sur Twitch.

Secrètement, je croise les doigts pour qu’au prochain Z Event, la problématique du respect des femmes sur la plateforme ne puisse plus être esquivée grâce au boulot de fond que mène Stream’Her.

Si à ton échelle, tu veux aider et soutenir cette initiative, Chloé recommande plusieurs actions simples :

  • Suivre des streameuses sur les réseaux sociaux et les encourager à poursuivre leur activité
  • Rejoindre le Discord de Stream’Her, même si tu ne streames pas
  • Mater des pubs sur le Utip qui finance les projets du collectif

Alors, que penses-tu de cette initiative ? Parlons-en dans les commentaires !

À lire aussi : Art of Gaming : comment les personnages féminins ont-ils évolué dans les jeux vidéo ?

Marie Camier Théron

Marie Camier Théron

Marie est responsable des événements pour madmoiZelle et Rockie. Elle prend parfois le clavier pour écrire sur la société numérique et la culture japonaise.

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Commentaires

Kaylie

Vous avez tenté la recherche Google "pas images" ? C'est pas triste non plus :lol:
"LE FLÉAU DES FILLES SUR TWITCH"
"Les plus grosses escrocs du stream game"
"Gna gna gna c'est facile d'être une fille sur Twitch"
"Des décolletés plongeants : la face cachée de Twitch"
Ensuite nous avons "Portrait de joueuse : Lady MP sur Twitch", ce qui est très bien... Mais ne dure pas, voici le résultat suivant :
"Un père engueule sa fille streameuse en live pour sa tenue"
"5 streamers qui méritent vraiment leur ban définitif sur Twitch !"
On adore !
 

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