Comment le rose est devenu une « couleur de fille », puis une couleur féministe


Le rose est la grande couleur de la discorde, aimée autant que détestée. Pourquoi tant de passion et de débats autour de cette couleur ? Retour sur son histoire et son évolution dans la société.

Comment le rose est devenu une « couleur de fille », puis une couleur féministe

Pink est-il the new black ? Ça se pourrait bien, et ça arrive plus vite qu’on ne le croit.

Le rose, depuis trop longtemps une couleur genrée, a souvent divisé. Et au cours de l’histoire, cette couleur a pris bien des significations.

Ces dernières années, le rose s’est défait des clichés sexistes qui l’entourent et pourrait bien un jour se transformer en couleur neutre.

On vous propose de revenir sur l’histoire de cette couleur, comment elle en est venue à être associée à la féminité, et les différentes significations qu’elle a adoptées.

Petite histoire du rose, signification et origine

C’est la société qui donne leurs significations aux couleurs, selon l’historien de la couleur Michel Pastoureau.

Au musée FIT de New York en 2018, une exposition sur le rose nommée The History of a Punk, Pretty, Powerful Color a eu lieu. Valérie Steele, directrice du musée, explique dans une vidéo tournée pour l’occasion que le rose est à l’origine d’autant de répulsion que d’attirance.

En fait, d’après elle, cette couleur a même souvent été désignée comme la plus divisive d’entre toutes.

Pourquoi donc ? Selon certains, elle ne serait pas assez sérieuse. Steele cite l’exemple de la Women’s March de Washington DC, à laquelle des milliers de femmes s’était préparées à porter des bonnets à oreilles de chat roses.

Une rédactrice du Washington Post aurait alors appelé à boycotter ce rose, sous prétexte qu’il allait desservir la cause féministe.

Mais pourquoi le rose ne serait pas une couleur sérieuse ? Pourquoi a-t-il été associé à la féminité, au romantisme, à la délicatesse, et en même temps, à quand même quelque chose de trivial que beaucoup souhaitent fuir ?

Steele rappelle qu’au XVIIIe siècle, le rose était une couleur extrêmement à la mode, que ce soit chez les hommes ou les femmes.

Michel Pastoureau indique également dans Le Petit Livre des couleurs que les origines du rose sont relativement floues. Au départ, il était désigné par le terme « incarnat » c’est à dire « couleur carnation » .

Il a commencé à acquérir une symbolique au XVIIIe siècle. C’est Madame de Pompadour qui l’a popularisé, puisqu’elle s’en est entichée et que la cour dictait évidemment les modes.

Le rose est un dérivé du rouge, une couleur symbolisant la puissance, et il était à ce moment-là porté par les hommes autant que par les femmes.

Il faut savoir que le rouge était l’un des colorants les plus chers de l’époque, c’était un symbole d’opulence et de richesse. Et par extension, il en allait de même pour le rose, qui en contient.

À l’époque, le rose et le bleu n’étaient pas encore attribués aux genres et les enfants ne portaient pas de couleurs, mais presque exclusivement du blanc.

En fait, si le bleu devait être attribué à un genre, c’était même plutôt aux filles, puisqu’il faisait référence à la Vierge Marie, traditionnellement représentée en bleu dans l’imagerie chrétienne. Le rose, dérivé du puissant rouge donc, était plutôt mis en avant chez les hommes.

Comment le rose est devenu une « couleur de fille »

Dès la moitié du XIXe siècle, le vestiaire masculin devient beaucoup plus sobre, les couleurs foncées et le noir priment. La couleur s’efface de ce vestiaire et elle est laissée dans celui des femmes.

On pourrait alors se dire que n’importe quelle couleur aurait pu se retrouver connotée féminine…

Mais si ce fut le rose, c’est peut-être pour une raison simple soulevée par Michel Pastoureau dans Le Petit Livre des couleurs.

Le rose étant un dérivé du rouge, il peut certes d’abord être perçu comme une couleur puissante elle aussi. Mais il peut aussi être vu comme un rouge version fade. Un rouge auquel on a enlevé de sa puissance. Une couleur qui correspond donc mieux, finalement, aux femmes, bien moins considérées que les hommes.

Il s’avère que le rose a été en effet petit à petit associé davantage à la féminité. Il prend une nouvelle symbolique, celle de la douceur, de la tendresse. D’où l’expression « voir la vie en rose ».

Toujours selon Pastoureau, l’expression « à l’eau de rose », qui traduit la mièvrerie, a vu le jour au XIXe siècle. À priori donc, le rose était déjà perçu comme une couleur faible à ce moment-là.

Et à la fin du XIXe siècle, à l’ère des grands magasins et du commerce, ce côté féminin a davantage été affirmé par le marketing.

D’après Steele encore une fois, assigner des couleurs différentes aux filles et aux garçons aurait permis de vendre plus de vêtements pour enfant. En les départageant par couleurs et en amplifiant les différences d’âge et de sexe, on allait devoir en acheter plus.

Mona Chollet explique dans Beauté Fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine que c’est cependant dans les années 1980 que ce marketing genré va vraiment décoller. C’est notamment marqué par ce qu’elle appelle « la déferlante du rose girly ».

Les différentes féminités du rose

Le média américain Vox explique dans une vidéo à quel point le rose était présent dans les années 1950. Cette décennie marque un retour aux habitudes « confortables » après la guerre, comprendre par là que les femmes restent à leur place à la maison et que les maris travaillent.

Apartment Therapy explique que Mamie Eisenhower, première dame des États-Unis de 1953 à 1961, a contribué à associer le rose à la femme serviable.

Elle en portait énormément, et elle en a fait sa couleur emblématique.

Mamie était le symbole de l’élégance, de la féminité, la sobriété et du traditionalisme. Un exemple de la femme idéale à ce moment-là, en somme.

Cependant, pour les féministes de l’époque, la connotation traditionaliste qu’a alors pris le rose n’a pas vraiment plu, et c’est pourquoi ces dernières ne voulaient pas s’associer au rose, une couleur perçue par conséquent comme anti-féministe.

Cependant, toujours dans les année 1950, il y a un évènement qui semble avoir été, au contraire, l’origine de ce qui amena petit à petit le rose à être connoté comme une couleur non plus discrète, mais audacieuse, bien que toujours associé au féminin et de manière assez péjorative.

Il s’agit de la robe rose que porte Marilyn Monroe dans le film Les hommes préfèrent les blondes.

Cette robe de satin rose est probablement aussi populaire que la robe de cocktail blanche que revêt l’actrice dans le film Sept ans de réflexion de 1955. Les deux ont été créées par William Travilla.

Dans Les hommes préfèrent les blondes, Marilyn Monroe porte cette robe rose au cours d’une scène pendant laquelle elle assume ouvertement être attirée par les vêtements et les bijoux, tout en sous-entendant que les hommes sont tout aussi superficiels à leur façon. Toute la scène se passe en chanson, clamant « Diamonds are a girl’s best friend ».

Dans ce film, l’actrice interprète ce qu’on pourrait appeler une gold digger, et cette tenue rose est la plus emblématique du long-métrage. Ce qui ne donne pas au rose une image très positive. Elle a contribué, au final, à donner au rose sa connotation de « couleur pour fille superficielle ».

Madonna a rendu hommage à cette scène dans le clip de sa chanson Material Girl. Depuis, cette tenue rose de Marilyn a été recréée de nombreuses fois chez les célébrités, dans des clips, à des concerts, pour Halloween…

Normani 

Kylie Jenner 

Dans les années 1970, la culture punk et les groupes Sex Pistols, The Clash ou encore The Ramones ont également contribué à donner une image moins sage au rose, en l’utilisant beaucoup sur leurs pochettes d’albums notamment.

Puis dans les 2000s, le rose s’affiche de manière d’autant plus outrancière. Il est flashy, criard, est n’est plus que rarement considéré comme élégant ou délicat.

Cela dit, il reste très genré, même s’il se démocratise légèrement chez les hommes et notamment des célébrités qui commencent très doucement à en porter lors de leurs apparitions, comme le rappeur Cam’ron en 2002.

Slate rappelle que le rose a donné son nom à la « pink tax », appelée aussi « woman tax », qui sert à désigner les coûts supplémentaires abusifs appliqués à certains produits sans autre raison qu’ils sont destinés aux femmes.

En 2006, le rose est toujours aussi connoté girly, et on a pu voir à quel point avec les réactions divisées qui ont fait suite à la robe que porte Emma Watson dans Harry Potter et la coupe de feu, rose dans le film alors qu’elle était bleue dans le livre.

Le rose a aussi et continue d’être utilisé comme un leurre. La chaîne Youtube Clever and chic fait remarquer dans une vidéo que le rose et les couleurs délicates sont souvent adoptées par les mean girls (les pestes) dans les films et les séries.

En effet, les mean girls portent souvent des couleurs pastel et douces, comme on peut le voir dans Scream Queens ou encore Lolita malgré moi.

Elles portent d’ailleurs également des matériaux délicats qui symbolisent le calme et la douceur, comme de la fourrure et du satin. Il s’agit d’une astuce qui sert à contrebalancer leur nature négative.

Les mean girls se servent en fait des caractéristiques du féminin traditionnel pour mieux faire passer la pilule. Elle peuvent ainsi imposer leur côté girl boss, et il est alors plus difficile pour les autres de se rendre compte qu’elles peuvent être dangereuses et puissantes.

Vox rappelle d’ailleurs que Hilary Clinton semble elle-même avoir adopté cette technique. Elle a en effet très souvent été vue portant du rose, comme pour dire « je suis juste une femme, comme vous »…

L’arrivée du « millennial pink »

Le millennial pink est né en 2016 et a fortement décollé en 2017. Présent sur tous les défilés de mode, il s’est très rapidement imposé partout.

Mais le millennial pink n’est pas vraiment incarné par une seule et même nuance spécifique. Voilà comment on peut le définir, selon Apartment Therapy :

Le millennial pink n’est pas tant une couleur qu’une idée – d’où la grande difficulté à le cantonner à une seule nuance.

Le millennial pink, qu’il soit pâle, désaturé ou saumoné, est une sorte de rose qui n’en est pas un, c’est une distillation esthétique des idéaux du féminisme contemporain : une féminin sans vergogne, mais qui s’éloigne des associations contraignantes du passé.

Il est, à bien des égards, défini davantage par ce qu’il n’est pas que par ce qu’il est : pas Barbie. Pas bubblegum. Pas princesse.

D’après Valerie Steele encore une fois, le rose casse de plus en plus les codes genrés, et il devient petit à petit edgy et érotique au lieu de doux et innocent.

Un exemple est notamment sa représentation dans le clip de Janelle Monàe Pynk, qui fait référence à la féminité certes, mais pas dans un sens innocent.

Leatrice Eiseman, spécialiste des couleurs, explique à Slate :

La génération Y le traite comme s’il s’agissait d’une nouvelle couleur qui, tout en étant douce, n’est pas nécessairement super-féminine. C’est cette fluidité qui lui confère une toute nouvelle signification.

Le millennial pink est la couleur d’une génération et non plus d’un genre.

Le rose se détache de l’étiquette genrée qui lui a été collée

Le rose a pris bien des significations, il a été réapproprié plusieurs fois, et il a servi nombreuses revendications.

Il a souvent été associé au mouvement Queer, et récemment au mouvement anti-Trump des « pussy hats » que nous avons déjà mentionné.

Il a aussi été vu sur les saris du Gulabi Gang, militantes pour les droits des femmes en Inde.

Le millennial pink, bien que plus clair que les bonnets des pussy hats et que les saris des Gulabi, n’en est pas moins revendicatif.

D’ailleurs, bien plus qu’une couleur, le millennial pink est surtout une nouvelle façon de percevoir le rose.

Appartment Therapy parle d’une renaissance du rose :

Dans la troisième vague du féminisme, le rose connaît une sorte de renaissance. Les féministes de la deuxième vague ont cherché à se libérer de ce qu’elles considéraient comme la prison de la féminité traditionnelle, élargissant les rôles et les choix de vie disponibles pour les femmes.

Les féministes contemporaines embrassent la féminité, tout en remettant en question les hypothèses traditionnelles sur ce que signifie être féminine.

Veronica del Rosario, directrice de la marque Thinx qui a utilisé le millennial pink dans une campagne, explique à Racked :

C’est un autre type de rose. Nous changeons la façon dont les gens perçoivent l’expérience féminine. C’est le moment d’embrasser la féminité tout en la redéfinissant.

Le côté pas vraiment rose de ce nouveau rose est certes joli, mais il est aussi un peu politique – c’est la couleur d’un nouveau genre de féminité qui défie les attentes.

C’est ce que Roxane Gay défend également dans son livre Bad Feminist, que la quatrième de couverture décrit ainsi :

[Roxane Gay] rappelle que la défense de l’égalité des sexes ne dispense pas d’assumer ses contradictions : on peut aimer la télé-réalité, se peindre les ongles en rose et revendiquer le fait d’être féministe.

Cette phrase à elle seule peut être utilisée pour définir le féminisme, alors c’est sur celle-ci que l’on va finir.

Caroline Arénas

Caroline Arénas

Carotte est rédactrice Mode. Elle aime tout ce qui est les chiots, les graines et l'automne. C'est aussi elle qui écrit cette description à la troisième personne.

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Commentaires

Alexy

C'est vrai que c'est curieux, cette perception du rose et la façon dont elle a évoluée, et tant mieux d'ailleurs.
Ma couleur préférée à toujours été le bleu, et quand j'étais bébé, ma maman me mettais des habits aussi bien roses que bleus. Quand je suis entrée au collège dans les années 90, j'ai refusé les habits roses que je considérais comme "petit fille" alors que je me voyais comme une "grande", et personne n'en portais d'ailleurs, ça restait la couleur "barbie". Et bizarrement, c'est depuis que je suis adulte, que je me suis "réconciliée" avec cette couleur, que je porte régulièrement à présent, que ce soit du rose pâle, du fuchsia ou autre.
 

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