« Mignonnes », « Énorme » : et si on arrêtait de juger les films sans les avoir vus ?

Les films Mignonnes et Énorme ont été ciblés par des polémiques et largement descendus par des gens qui... ne les avaient pas vus. Une nouvelle façon de voir la critique ciné.

« Mignonnes », « Énorme » : et si on arrêtait de juger les films sans les avoir vus ?

L’image a fait le tour des réseaux sociaux : Marina Foïs, l’air déconfit sur le plateau de Quotidien où elle faisait la promo du film Énorme, dans lequel elle tient le premier rôle féminin. La machine s’emballe, les RT et les likes pleuvent, les commentaires aussi.

Le long-métrage est largement critiqué par des gens qui ne l’ont, pour la plupart, pas vu. Qu’est-ce qui s’est passé ?

La polémique autour d’Énorme, avec Marina Foïs

Les acteurs Marina Foïs et Jonathan Cohen forment un couple dans Énorme, un film sur la parentalité au scénario pour le moins atypique. C’est l’homme, Frédéric, qui décide d’avoir un enfant, outrepassant le consentement de son épouse Claire en remplaçant ses pilules contraceptives par des placebo, et en l’empêchant de réaliser qu’elle est enceinte tant que le délai légal pour avorter n’est pas dépassé.

Ces actes d’une violence inouïe ont fait hausser bien des paires de sourcils ; et sur le plateau de Quotidien, la chroniqueuse Maïa Mazaurette a rappelé qu’ils sont illégaux. Devant la mine sévère de Marina Foïs, beaucoup ont conclu qu’elle « découvrait » le caractère pénalement répréhensible des actions perpétrées par Frédéric dans le film. Ce tweet, par exemple, a beaucoup circulé :

Il est à noter que dans Énorme, une avocate explique texto à Frédéric que la justice pourrait le poursuivre pour ce qu’il a commis.

Jonathan Cohen, dans un tweet partagé par Marina Foïs mais à présent supprimé, avait d’ailleurs isolé cette séquence du long-métrage, y ajoutant la légende « Le film parle de lui-même ».

L’emballement médiatique n’est pas sans rappeler la polémique qui avait enflé autour de Mignonnes, un film subtil de Maïmouna Doucouré qui dénonce l’hypersexualisation des jeunes filles. Pour sa diffusion aux États-Unis, Netflix avait opté pour une affiche mettant en scène les héroïnes préadolescentes dans des poses provocantes, ce qui avait donné lieu à un déchaînement de critiques envers le film, mais aussi envers sa réalisatrice, visée par des insultes et menaces de mort.

Là encore, le film a été jugé sur un élément externe avant même sa sortie sur la plateforme de streaming.

Mylène Frogé, chercheuse en éducation aux nouveaux médias qui étudie notamment la critique de films sur YouTube, décrypte pour madmoiZelle :

Actuellement, avec les réseaux sociaux sur Internet, on va plutôt rechercher une critique ciné « punchline » qui va faire du buzz et faire parler d’elle, parfois plus que du long-métrage en question. Démonter un film, ça marche. On le voit sur YouTube aussi : quelques rares vidéastes essaient de parler plutôt de ce qu’ils aiment, mais ce qui fait le plus de vues, ce sont souvent les critiques négatives.

Les bandes-annonces sont-elles fidèles aux films qu’elles promeuvent ?

Avant cette séquence dans Quotidien, la bande-annonce d’Énorme avait déjà généré beaucoup de mécontentement, notamment chez des militantes féministes. Pourtant, les trailers des films ne sont pas toujours fidèles aux œuvres qu’ils promeuvent…

Dans son article Pourquoi il faut en finir avec les trailers ! publié sur Vodkaster en 2014, le journaliste Chris Beney écrivait ces mots qui résonnent toujours six ans plus tard :

Les articles sur les teasers ou les trailers sont bien plus lus, partagés et commentés que n’importe quelle critique de film. La raison ne tient pas seulement à la désaffection globale vis-à-vis du texte critique, mais à la facilité d’accès au débat proposé. Pas de crainte de se faire spoiler, pas besoin de prendre 2 heures de son temps pour voir un film avant et savoir de quoi on parle : 2 minutes suffisent pour regarder en entier ce dont tout le monde est en train de parler et participer au débat, en étant aussi légitime que n’importe qui.

C’est la même chose avec les affiches de films ou les interviews de celles et ceux qui l’ont fait : elles ne représentent pas forcément le long-métrage, et ce pour diverses raisons (un twist à ne pas gâcher, une double lecture possible, une volonté de surfer sur une vague marketing en raccrochant tant bien que mal le film à un gros succès récent…).

Mylène Frogé est encore plus catégorique.

Franchement, je pense qu’il faudrait purement et simplement arrêter de regarder les bandes-annonces, car trop souvent, elles ne reflètent pas du tout le film.

Je comprends qu’on veuille avoir un aperçu de ce pour quoi on va peut-être payer une place de ciné, mais actuellement il y a trop de triche au niveau des trailers. Pour prendre le cas d’Énorme, la bande-annonce promet une franche comédie, alors qu’au final ce n’est pas exactement le film qui a été réalisé. Il y a des passages comiques sur un sujet très lourd, il y a Jonathan Cohen et Marina Foïs qui sont connus pour des rôles comiques, mais ça ne veut pas dire que c’est une comédie pure.

La promo classique des films VS l’ère des réseaux sociaux

Attention, question de rapidité : quelle interview d’acteur ou d’actrice, en promo pour un film, vous a VRAIMENT marquée ?

Si vous n’avez pas de réponse, c’est normal. Quand les « talents » font la promotion de leur dernier produit culturel en date, le résultat est rarement mémorable : les éléments de langage se suivent et se ressemblent, les questions des journalistes restent généralement consensuelles et on peut parfois déceler, dans le regard d’un acteur, la lassitude de devoir raconter pour la 18e fois de la journée cette anecdote de tournage rigolote — qui est peut-être ou peut-être pas réellement arrivée.

Le jeu de la promo est, traditionnellement, bienveillant ; les médias ne posent pas les questions qui fâchent, sous peine d’être persona non grata auprès des talents, des distributeurs, des attachés de presse, et de ne pas être convié dans le prochain train de la hype qui fera vibrer le cinéma.

Avec cette intervention dans Quotidien, Maïa Mazaurette disrupte l’exercice classique. Elle met Marina Foïs et Jonathan Cohen face à des problématiques qui ne font pas forcément partie de leur briefing de promo, et c’est probablement pour ça qu’ils sont pris de court, ne savent pas quoi répondre.

Nous sommes en 2020, et les schémas traditionnels s’effritent les uns après les autres. Nous n’avons plus besoin d’une interview à la télé pour avoir envie ou non de voir un film : nous avons déjà notre avis, basé sur les bandes-annonces, les affiches, mais aussi et surtout la façon dont les internautes que nous suivons sur les réseaux perçoivent l’œuvre.

Le grand public se fait une opinion bien avant les interviews ; cette opinion est postée publiquement, parfois très largement partagée, et devient donc… un sujet à inclure dans les interviews. Même quand elle est négative.

Mylène Frogé analyse ce moment de promo pas comme les autres :

De nos jours, on va plutôt écouter les avis de nos pairs (ceux qui ont les mêmes goûts, valeurs, opinions que nous) que ceux des critiques professionnels. Vous connaissez beaucoup de gens qui choisissent leur programme ciné en fonction de Télérama ou des Cahiers du Cinéma ? Moi non plus…

C’est pour ça, par exemple, qu’on finit par avoir des projections presse où sont invités autant d’inflenceurs et influenceuses que de journalistes spécialisés en cinéma : leur opinion va peser autant, voire plus lourd aux yeux du public.

À mes yeux, cette séquence de Quotidien permet de faire le buzz, ça rejoint le goût de la « critique punchline » dont je parlais plus tôt. Ce passage qui tourne beaucoup permet à l’émission d’exister sur Internet, sur les réseaux sociaux, donc hors de son terrain de jeu habituel qui est la télévision. Ça lui amène aussi un nouveau public.

Quotidien a toujours eu cette volonté de faire un peu d’éducation aux médias, donc ce n’est pas spécialement étonnant que Maïa Mazaurette aille au-delà du film en lui-même pour poser un regard sociétal sur son intrigue. C’est intéressant de voir une émission de cette ampleur taper (gentiment) du poing sur la table, et dire « Votre film est peut-être très bien, mais au niveau des actions du personnage, il y a un problème ».

Prudence, patience et rigueur afin d’éviter les erreurs

Ce qui ressort de ces polémiques — au sujet de Mignonnes, au sujet d’Énorme — c’est un besoin de rigueur, et ce à tous les niveaux.

Il est essentiel que les distributeurs de films soient prudents dans leur communication, ne desservent pas l’œuvre à force de jouer la provoc, surtout avec des sujets sensibles sur lesquels la marge d’erreur est très faible. Mylène Frogé, au sujet d’Énorme, rappelle que le film se lançait déjà sur un terrain miné :

Sur les réseaux sociaux, il y a un rejet de la comédie française. C’est devenu un réflexe. Personne ne vante les films comiques français, personne ne s’enthousiasme quand ils sont annoncés, à de très rares exceptions près.

Alors si on a une comédie dont le pitch ne convainc pas, c’est déjà mort, et si en plus c’est sur une thématique sensible comme Énorme, les réactions sont encore plus négatives.

Il est également essentiel, côté public, de faire la différence entre un a priori et une opinion tranchée. On peut avoir un a priori négatif au sujet d’un film, bien évidemment, à ne pas confondre avec une opinion sur l’œuvre toute entière, quand on ne l’a pas vue !

Ainsi, dans des stories Instagram, Fiona Schmidt, journaliste féministe, a exprimé sa colère face au pitch d’Énorme… avant d’aller le voir et de mettre de l’eau dans son vin, expliquant à sa communauté que le film n’est pas le fiasco qu’elle craignait. Dans la même veine, le thread ci-dessous compare les a priori négatifs qu’on peut avoir sur deux films, Jumanji et Tout le monde debout, se révélant bien moins problématiques au moment du visionnage.

Au sujet des a priori sur une œuvre culturelle, voici une lecture précieuse signée Ta-Nehisi Coates dans The Atlantic : Don’t Give HBO’s ‘Confederate’ the Benefit of the Doubt (N’accordez pas à la série HBO Confederate le bénéfice du doute), qui défend le fait d’avoir une idée assez négative d’une œuvre pour ne même pas lui donner sa chance.

Il y condamne fermement le projet (maintenant annulé) de série HBO imaginant un monde post-guerre de Sécession dans lequel le Sud des États-Unis, donc les Confédérés pro-esclavage, auraient gagné. Une création confiée à… David Benioff et D.B. Weiss, les showrunners de Game of Thrones, qui n’ont pas brillé par leur subtilité ni par leur engagement pour l’égalité. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’annonce de cette nouvelle série n’avait pas été bien accueillie. Coates écrit :

HBO a exprimé « un grand respect » pour les critiques mais a aussi dit espérer que ces derniers « réserveront leur jugement jusqu’à ce qu’ils puissent voir l’œuvre ».

Une requête pertinente au premier abord — ne devrait-on pas, en effet, « réserver notre jugement » sur une œuvre jusqu’à ce qu’on l’ait vue ? Mais HBO ne veut pas vraiment que le grand public réserve son jugement : HBO veut que le grand public ait un jugement positif. Une entreprise de divertissement de cette ampleur n’annonce pas en grande pompe une nouvelle série dans l’espoir de générer de vagues haussements d’épaule.

Les personnes haut placées chez HBO ont bien jugé « Confederate » avant de l’avoir vue, elles — sans aucun doute possible, vu que le scénario n’est même pas encore écrit.

Avoir un a priori, avoir une opinion, ne pas avoir envie de voir un produit culturel parce qu’on n’y croit pas, c’est bien sûr tout à fait naturel.

Mais dans cette polémique autour de Marina Foïs chez Quotidien, il y a aussi une idée fausse : celle que l’actrice découvre sur le plateau que les actes montrés dans le film sont pénalement répréhensibles.

Une idée qui n’a pas été vérifiée avant d’être postée, puis relayée. Ce que Mylène Frogé explique en rappelant que la France, comme beaucoup de pays, n’est pas à la pointe au niveau de l’éducation aux médias et aux réseaux sociaux.

On commence à se demander comment former les jeunes à avoir un esprit critique sur les nouveaux médias, alors que les adultes qui sont censés dispenser ces formations n’ont pas, eux non plus, les bons réflexes lorsqu’ils utilisent les réseaux sociaux.

Actuellement, les cours d’éducation aux médias vont être dispensés par des professeurs documentalistes (les gens du CDI) ou intégrés dans des matières comme le français ou l’éducation civique, à l’initiative d’un ou une prof agissant sur la base du volontariat. Vous le constatez, on est TRÈS en retard.

En gros, en France, on apprend à avoir un avis et à le donner. Mais sur les réseaux sociaux, on devient acteur d’un média, et la prudence qui devrait aller avec n’est pas enseignée à l’école.

Cette courte séquence de Quotidien aura en tout cas permis d’ouvrir un fourmillement de questionnements passionnants, qui interrogent notre rapport à l’art, la façon dont fonctionne le marché du cinéma, et nos habitudes sur les réseaux sociaux. De quoi, peut-être, redonner le sourire à Marina Foïs, malgré la virulence de la polémique.

À lire aussi : Et si on arrêtait de se moquer d’autrui sur Internet ?

Mymy Haegel

Mymy Haegel

Mymy est la rédactrice en chef de madmoiZelle. Elle est aussi dans la Brigade du Kif du super podcast Laisse-Moi Kiffer. Elle aime : avoir des opinions, les gens respectueux, et les spätzle.

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Commentaires

ChochanaRose

Pour Énorme, au vu des critiques et de ce que j'ai pu lire de certaines madz, il est hors de question que j'aille mettre ne serait-ce qu'un centime dans un film malsain. Comment peut-on cautionner le contenu de ce film sous prétexte de l'humour ?

Cet article parle très bien de pourquoi ce film est dérangeant : https://inglouriouscinema.blogspot.com/2019/10/enorme.html

Après chacun est libre de son opinion mais moi très clairement, je refuse de perdre de l'argent pour un film nauséabond ainsi que 1h30 de ma vie qui ne me seront jamais rendu.
 

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