Ok, la fast-fashion c’est mal, mais a-t-on le budget pour payer plus de transparence dans la mode ?


Les modes de production de la fast-fashion ont de nombreux travers, dont changer nos habitudes de consommation et le sens des prix dans la mode. D’où l’importance d’aussi changer nos comportements individuellement, et exiger plus de traçabilité et transparence structurellement.

Ok, la fast-fashion c’est « mal », mais a-t-on le budget pour payer plus de transparence dans la mode ?pexels-vitória-santos / @vitoriasantosph

Vous voyez comment au marché, dans les grandes surfaces, ou même au restaurant, les commerçants affichent la provenance des matières premières de ce qui pourrait finir dans votre assiette ? Ça permet de donner des indices de la fraîcheur des produits plus ou moins de saison, de savoir s’ils sont locaux ou viennent de l’autre bout du monde, mais aussi de se faire une idée sur les conditions de travail (de récolte de fruits et légumes ou d’élevage des animaux), par exemple.

Autant de critères de plus en plus importants dans la tête des consommateurs, depuis les scandales sanitaires et/ou médiatiques de la vache folle, de la grippe aviaire, du cheval retrouvé par erreur dans des lasagnes Findus, ou encore les possibilités d’esclavage moderne derrière les bas prix de certaines fraises espagnoles.

Et si on se souciait du contenu de notre garde-robe comme on se soucie de celui de notre assiette ?

En fait, tous ces questionnements éthiques devenus des réflexes dans la tête des industriels et des consommateurs pourraient-ils s’appliquer dans la mode ?  C’est la question que je me pose en lançant une nouvelle mini-série podcast made in Madmoizelle, Matières Premières, avec un premier épisode qui sort ce 31 mai 2021. Ce podcast décrypte avec pédagogie les enjeux de traçabilité dans l’industrie textile afin qu’on s’habille de façon plus durable et éthique. Parce que depuis l’hécatombe de l’effondrement d’ateliers de misère au Bangladesh, ou les inondations  meurtrières de Tanger, l’industrie du rêve n’a que trop peu changé.

La traçabilité de nos vêtements a un prix, et il n’est pas donné (littéralement)

Car s’interroger sur la santé de la planète et celle des travailleurs textile — qui sont surtout des travailleuses d’ailleurs — passe forcément par être capable de tracer de bout en bout comment et par qui sont produits, transportés et transformés ces matières : le cuir de nos chaussures, la laine de nos pulls, la soie de nos chemisiers, le coton de nos jeans, le caoutchouc de nos semelles de baskets, ou encore le polyester de nos robes…

Sauf qu’être capable de tracer tout ça, forcément, ça coûte cher. Et c’est peu motivant pour une industrie qui adore cultiver les secrets de fabrication, à destination de consommateurs consommatrices qui ne s’en soucient pas forcément autant que pour la nourriture qu’ils ingèrent. D’autant qu’on a complètement perdu le sens des réalités et des coûts en matière de mode, comme le démontraient bien l’édifiant documentaire The True Cost, réalisé par Andrew Morgan, ou le plus récent Fast fashion – Les dessous de la mode à bas prix de Edouard Perrin et Gilles Bovon.

Exiger traçabilité et transparence, jusqu’à ce que ça devienne un réflexe

En fait, ces documentaires contribuent à la pédagogie nécessaire pour que tout le monde puisse y voir plus clair dans cette nébuleuse industrie. Et plus on exigera de transparence et de traçabilité, plus les marques de mode n’auront d’autres choix que de s’y coller. Pour l’instant, c’est une minorité de consommateurs qui exigent de savoir où et qui a fabriqué leurs vêtements.

En attendant, les marques n’ont aucun intérêt à dépenser du temps, de l’énergie, et donc de l’argent, à le faire d’elles même au nom de la beauté du geste si cela ne leur rapporte pas. C’est ce que résume parfaitement l’autrice de plusieurs essais sur la mode Dana Thomas, dans Fashionopolis: The Price of Fast Fashion & The Future of Clothes :

« Si elles peuvent se faire plus d’argent en devenant transparente, se faire plus d’argent en se montrant durable, alors elles le feront. Mais aucune entreprise ne va changer sa manière de fonctionner sous l’unique prétexte que c’est la bonne chose à faire. Elles doivent avoir une incitation économique. »

Gouvernements et technologies s’en mêlent pour rendre la mode plus sustainable

Et dès qu’on parle d’économie, la politique n’est jamais bien loin. Quelques gouvernements tentent également de contribuer à rendre la mode plus sustainable (comprendre : moins jetable, plus durable).

Par exemple, en France, une loi dite économie circulaire interdit aux marques de brûler leurs invendus non alimentaires à partir de 2022. D’ici là, l’industrie tente de s’organiser pour lutter contre le gaspillage vestimentaire qui lui coûtait bien moins cher que de chercher à produire la bonne quantité, mieux gérer ses stocks, et recycler ses invendus plutôt que de les lacérer, les brûler, ou les enfouir. Et peut-être que c’est nous, consommateurs, qui allons payer la différence…

D’autres solutions émergent également pour une mode plus traçable, transparente, et donc éthique. Eon, une startup new-yorkaise, développe une sorte de passeport numérique universel pour vêtements afin de pouvoir mieux les identifier et les tracer. Car on peut galérer à comprendre une étiquette physique rikiki de vêtement, quand celle-ci n’a pas été coupée ou rendue illisible par le temps avant de finir sur le marché de la seconde main, par exemple. Donc tant mieux si son pendant numérique (accessible grâce à un QR Code ou une puce NFC) peut s’avérer plus pédagogique et ineffaçable. Cela aurait aussi l’avantage de lutter contre les contrefaçons.

Mais la gestion des invendus et ce genre de technologie auront là encore un coût. Que les marques vont sûrement nous faire amortir…

Réapprendre le juste prix de la mode, et surtout à aimer ce qu’on a déjà

Les marques éthiques capables de tracer la provenance de leurs matières premières et ateliers de confection coûtent forcément plus chères que les enseignes de fast-fashion qui cultivent le flou. C’est aussi à nous de comprendre ces prix, savoir ce sur quoi on est prêt à transiger, et faire preuve de bon sens !

Évidemment qu’on n’a pas forcément les moyens de s’acheter un sac Hermès des milliers d’euros au nom de l’artisanat fait-main en France. L’achat une fois tous les cinq ans d’un T-shirt H&M, Zara ou Mango qu’on gardera une décennie ne causera pas de trou dans la couche d’ozone à lui seul. Et s’acheter des fringues de seconde main tous les deux jours, c’est reproduire les mauvaises habitudes de la fast-fashion, donc bon…

« Je ne sais pas qui a besoin d’entendre ça mais une personne avec de petits revenus qui achète quelques affaires chez H&M ou une autre entreprise de fast-fashion et les garde pendant des années a une démarche beaucoup plus durable que des gens qui s’achètent plein de fringues auprès de « marques sustainable » et en font des hauls tous les mois »

Une garde-robe éthique, ce n’est pas qu’une question de marques inscrites sur l’étiquette, ni de méthodes de production : ça se joue aussi et beaucoup chez nous avec ce qu’on a déjà. Pendant qu’on demande sur les réseaux et dans les rues, aux marques, entreprises et gouvernements, d’agir pour le climat à l’échelle structurelle, prolonger la durée de vie de nos vêtements, chaussures et accessoires, c’est à notre portée individuelle.

Et ça tombe bien, parce qu’un dressing durable, sustainable, c’est aussi le meilleur moyen d’éviter d’avoir à raquer pour payer l’inévitable prix de davantage de transparence dans la mode.

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Anthony Vincent

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Commentaires

Iseult la rousse

Chez moi, le prix d'un vêtement, c'est tissu+fil+mercerie et surtout le temps que j'y passe. La, je viens de faire un tee-shirt qui me va bien, bonne matière, Jersey epais, belles finitions bonne coupe. Parfait, quoi. Mais ça fait un mois que je fais des tests pour adapter mon patron... J'ai donc utilisé, pour obtenir UN tee-shirt et un patron adapté, 12 mètres de jersey (ouais, gloups). Ça va que j'ai une mine de tissus pas cher dans ma ville...
 

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