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Féminisme

« Ça fait partie de la tradition » : excisées par nos mères, nous tentons de comprendre

25 août 2021 2

Excisée en Guinée à 19 ans, Fenta Savane échange avec d’autres survivantes pour tenter de comprendre ce qui a pu pousser leurs mères et/ou leurs tantes à leur faire subir cette terrible mutilation génitale.

La première fois que ma mère m’a parlé d’excision, c’était pour exprimer à quel point elle détestait cette pratique. J’avais 13 ans à l’époque.

Un soir, à Conakry, une semaine après avoir fêté mes 19 ans, elle me dit par message vocal : « Tu n’es pas la première, tu ne seras pas la dernière ». J’étais mutilée le lendemain matin.

Une question m’obsède encore aujourd’hui : pourquoi ce retournement de veste ? J’ai demandé à plusieurs femmes ayant vécu ce traumatisme à quel point elles pensaient leur mère responsable de ce qu’il leur est arrivé, et quels facteurs ont pu influencer leur décision.

La responsabilité partagée des mères dans l’excision

Selon une des survivantes interrogées :

« Une mère qui ne veut pas que sa fille soit excisée ne l’envoie pas à “l’abattoir”. Ce n’est pas n’importe quoi de faire voyager sa fille de 11 ans pour prétendument rencontrer sa famille, et qu’au final on l’excise ».

Cependant, certaines cultures, comme les Peuls, offrent à la tante paternelle une place presque égale à celle de la mère. Une femme faisant partie de la première génération qu’on n’excise plus dans sa famille analyse que « si j’avais été excisée, je pense que ma tante aurait eu une responsabilité d’au moins 80% ».

Dans un second temps, il est aussi bon de rappeler que bien que les pères ont tendance à ne pas se mêler des histoires d’excision, « l’autorité que mon père a sur ma mère ne lui a pas laissé le choix de refuser », selon une survivante interrogée.

Bien que les mères soient considérées comme responsables de l’excision de leurs filles, on peut se demander pourquoi elles voudraient perpétuer cet acte, qu’elles ont elles-mêmes vécu — et souvent à des degrés encore plus extrêmes que ce que nous connaissons aujourd’hui…

En effet, il était commun que les femmes à l’époque subissent une infibulation, une technique qui s’est raréfié de nos jours, tant elle est dangereuse. Elle désigne l’ablation du gland du clitoris et des petites lèvres, ainsi que la cousue des grandes lèvres, ne laissant qu’un petit orifice afin de laisser l’urine et autres fluides vaginaux s’écouler.

Ne pas suivre les traditions revient à s’ostraciser et déshonorer sa famille.

L’importance du qu’en-dira-t-on qui mène à l’excision

« Je ne pense pas que ma grand-mère soit pour la pratique, je pense que c’est du mimétisme. Elle a arrêté l’excision après la mort d’une de ses filles ; cela montre qu’elle a réfléchi et décidé que ça n’arrivera plus dans cette famille. »

Comme le dessine ce témoignage livré par une femme interrogée, beaucoup de sociétés ouest-africaines accordent une importance capitale au regard des pairs. Ne pas suivre les traditions revient à s’ostraciser et déshonorer sa famille.

Rappelons également l’écart en matière d’accès à l’éducation entre les femmes et les hommes : beaucoup de femmes, même aujourd’hui, sont peu voire pas instruites car elles sont élevées dans le but de devenir mères et femmes au foyer. Elles laisseront donc les personnes qu’elles jugent aptes (les hommes) à s’exprimer sur les sujets qu’elles ne maîtrisent pas, dont les us et coutumes.

Source : Le Monde (2018)
Source : Le Monde (2018)

Extrêmement sensibles au regard des autres, beaucoup de mères auront tendance à privilégier la réputation de leur famille au détriment du bien-être de leurs filles, ce qui aura, sans surprise, des conséquences désastreuses sur la santé tant bien physique que mentale des  survivantes.

La veille de ma mutilation, mes tantes m’ont dit :

« Tu dois le faire, ça fait partie de la tradition. Si tu ne le fais pas, tu ne pourras pas rester fidèle à ton mari. Si tu ne le fais pas, les gens diront que tu es une “bilakoro” [un terme péjoratif désignant une femme non excisée, ndlr]. »

Les mères font donc l’objet d’une forme endoctrinement, comme le confie une survivante :

« Quand on les écoute bien, nos mères ont toutes les mêmes excuses pour légitimer la pratique. Elles ont baigné dedans. »

En veut-on à nos mères de nous avoir excisées ?

La plupart des femmes interrogées ont eu du mal à définir ce qu’elles ressentent pour leur mère depuis leur excision. Une survivante issue de la culture peul affirme :

« Si j’en veux à une seule personne, c’est à ma tante, d’avoir voulu m’exciser alors que je n’étais pas sa fille et qu’elle savait que ma mère était contre. Je lui en veux beaucoup. »

« C’est un traumatisme et ça le restera toujours. »

Lorsqu’il s’agit de notre propre mère, plusieurs facteurs entrent en jeu. Une femme raconte :

« Je ne lui en veux pas pour moi, mais si elle venait à le faire à mes petites soeurs, alors là oui. »

L’âge auquel on a été mutilée peut également jouer, comme le raconte une femme excisée à 3 ans :

« Lui en vouloir, non. C’est une chose que j’ai vécue très petite, je n’en ai pas le souvenir. »

De plus, les circonstances dans lesquelles la mutilation a été effectuée sont également à prendre en compte. Une survivante explique :

« Une mise en scène a été réalisée pour me faire croire que ma mère était contre, sauf que quand je lui en parle maintenant, elle se permet de dire qu’ils n’ont “rien coupé”. C’est un traumatisme et ça le restera toujours, donc je pense que oui, je lui en veux. »

Pour ma part, j’ai prié pour avoir des complications, voire en mourir, tellement j’en voulais à ma mère d’avoir privilégié la réputation à mon bien-être.

Une femme qu’on excise est une femme qu’on veut laisser dans un état de souffrance perpétuelle.

Une femme qu’on excise est une femme qu’on tient à tenir exclue de la classe féminine. Une femme à laquelle on veut faire comprendre que le plaisir durant les rapports sexuels est réservé à l’homme. C’est une femme qu’on veut laisser dans un état de souffrance perpétuelle. Quel est l’intérêt de vivre librement sa sexualité si on n’y prend aucun plaisir ?

Voilà ce qui fait des mutilations génitales féminines une des armes les plus violentes du patriarcat.

Mais rien n’est perdu quand on sait que des jeunes femmes telles que Hadja Idrissa Bah et son association, le Club des jeunes filles leaders, se battent afin d’éduquer les populations et mettre fin à cette pratique en Guinée. En France, des organismes comme le Projet Ubuntu s’axent sur la sensibilisation dans les collèges et les lycées.

À mon retour de Guinée, la seule chose que ma mère m’a dite est « tu ne dois en parler à personne ». Problème : je suis déterminée à faire le plus de bruit possible afin de mettre fin à ce fléau.

Le fléau de l’excision
Selon Le Monde, en 2018 :

« L’excision est une forme de mutilation sexuelle qui vise à retirer le clitoris, ou du moins une partie, d’une enfant ou d’une adolescente. Cette mutilation est pratiquée de manière rituelle dans de nombreux pays d’Afrique (Egypte, Soudan, Somalie, Guinée, Mali, Mauritanie, Sénégal…), mais aussi en Indonésie et en Malaisie. Elle existe aussi au Pérou, en Colombie, en Inde…

En 2016, les Nations unies dénombraient 200 millions de filles et de femmes ayant subi une forme de mutilation génitale dans les pays les plus concernés. »

En France, « on estime à environ 53.000 le nombre de femmes excisées ».

Excision, parlons-en réunit plusieurs acteurs francophones actifs dans la lutte contre cette mutilation génitale. Vous y trouverez plus d’informations, notamment sur la page Comment agir ?.

À lire aussi : Je suis médecin, et je soigne les femmes victimes d’excision

Illustration : Aude-Line Bénazet

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Les Commentaires
2

Avatar de soshishi
26 août 2021 à 20h37
soshishi
Merci bcp pour cet article avec le point de vue direct des concernées.
Sur les oppressions patriarcales, on laisse "le soin" aux victimes de perpétuer ces oppressions. C'est vraiment le génie diabolique du patriarcat : ce sont les mères, grands mères, tantes qui portent la parole/le message et qui se l'approprient car la place qu'elles ont dans le système familiale repose sur leur capacité à "cadrer leur fille", à maintenir cette autorité. Sinon elles ont failli, perdent une "réputation", ont honte de leur fille et c'est une violence supplémentaire pour elles.
Que c'est dur de prendre du recul et d'arriver à pardonner au baton qui nous a battues pour se focaliser sur celui qui tient ce bâton (l'homme)..
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Voir les 2 commentaires

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