Je suis médecin, et je soigne les femmes victimes d’excision


Pour les victimes d’excision, le parcours de soin est difficile et demande une prise en charge complexe. Entre reconstruction du corps et reconstruction de soi, Charles Botter et Arnaud Sevène les accompagnent.

Je suis médecin, et je soigne les femmes victimes d’excision

Je m’appelle Charles Botter, j’ai 28 ans et je suis interne en chirurgie plastique, reconstructrice et esthétique à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil, en région parisienne.

J’ai toujours voulu faire de la chirurgie. J’ai choisi cette spécialité particulière car j’aimais l’art, et l’aspect psychologique de la prise en charge des patients. Souvent caricaturé dans les séries, mon quotidien de chirurgien est en réalité bien différent. Nous proposons évidemment des actes de chirurgie esthétique, mais aussi de reconstruction : pour les grands brûlés, les personnes accidentées, celles qui portent les séquelles d’un cancer, les greffes de visage… et la réparation du clitoris.

L’hôpital dans lequel j’exerce s’occupe particulièrement de la chirurgie intime. C’est là que j’ai découvert la réparation du clitoris, et que j’ai décidé d’en faire ma spécialisation.

L’excision, qu’est-ce que c’est ?

L’excision touche une partie spécifique de la vulve : le clitoris, un organe multidimensionnel. Aujourd’hui, pour le désigner, on parle plutôt de complexe clitoridien divisé en plusieurs segments : le prépuce, le gland, le corps, le genou, les racines, les piliers, les bulbes clitoridiens et le ligament suspenseur du clitoris.

Dans la grande majorité des cas que nous soignons, l’excision a consisté en l’ablation rituelle du capuchon et du gland, ainsi que des petites lèvres.

Cette pratique, issue de coutumes (il n’y a pas de lien entre religion et excision), est classifiée par l’Organisation mondiale de la santé parmi les mutilations sexuelles. Ce terme regroupe l’ensemble des interventions incluant l’ablation partielle ou totale des organes génitaux externes de la vulve, et toutes autres lésions des organes génitaux pratiquées pour des raisons non médicales. Les mutilations sexuelles féminines sont internationalement reconnues comme une violation des droits des femmes.

Dans le monde, l’excision concerne 200 millions de victimes en vie aujourd’hui. On estime à 60 000 le nombre de femmes qui vivent excisées dans notre pays.

Le lien entre chirurgien et patientes

Lorsqu’elles arrivent jusqu’au chirurgien, après un parcours long et difficile, les patientes n’ont souvent qu’une seule idée en tête : se faire opérer.

Cependant, il est capital de prendre son temps : la part psychologique est très importante dans le soin. Avant de prévoir l’opération, il est nécessaire d’aborder ensemble leur histoire, mais aussi leur sexualité, sujet parfois tabou pour elles.

Il est important pour moi de connaître ces patientes, leur vécu et leurs attentes. Je ne peux pas opérer une femme sans connaître son histoire. Pour elles, qui vont me confier leur corps, il est très important de savoir que leur chirurgien les comprend au-delà du geste technique qu’il va réaliser.

Bien entendu, nous devons offrir une écoute bienveillante et sans jugement. Cette thérapie par l’écoute, la parole et l’éducation débute en consultation avec le chirurgien mais est approfondie avec un psychologue et un sexologue dont les rôles sont primordiaux.

Tous les motifs de consultations sont légitimes

En premier lieu, il faut que ces femmes soient informées des possibilités de reconstruction et de prise en charge pour les inciter à franchir le cap de la consultation. C’est pour cela qu’il est important d’en parler autour de soi.

Ensuite, elles peuvent consulter pour plusieurs motifs, tous légitimes : même lorsqu’elles éprouvent du plaisir sexuel, elles peuvent ne pas supporter le regard de leur(s) partenaire(s), par exemple.

La plainte peut être aussi psychologique, liée au traumatisme de l’excision, ou au parcours souvent difficile des patientes, qui peut avoir été marqué par un mariage forcé, des violences sexuelles, la guerre…

Lorsque les victimes ne ressentent aucun plaisir ou des douleurs au moment des rapports, le problème peut parfois être d’ordre sexologique. Dans d’autres cas, elles peuvent vivre une sexualité au top et simplement revendiquer de réparer le préjudice qui leur a été causé.

Comment reconstruire un clitoris excisé

La plupart du temps, lors de l’excision, seule une toute petite partie du clitoris  ̶  la plus visible, le gland  ̶  est coupée. C’est le corps du clitoris qui va nous permettre de réparer ce qui a été retiré.

L’opération se fait sous anesthésie générale ou sous une anesthésie locale qui ressemble à la péridurale de l’accouchement.

On fait une toute petite incision là où doit se trouver le gland, puis on va chercher le corps du clitoris que l’on amène à l’extérieur. Pour cela, on doit couper le ligament suspenseur qui retient le clitoris au pubis, puis on le suture.

Et voilà : la patiente a retrouvé la partie externe de son clitoris. Après un mois de cicatrisation, elle peut se réapproprier son corps et retrouver des sensations.

Attention cependant: la chirurgie ne guérit pas tout. La psychologie joue un rôle très important, et des consultations psychologiques et sexologiques sont nécessaires.

S’engager dans la lutte contre les inégalités

Pratiquer cette chirurgie me donne le sentiment d’être utile aux autres. Elle me permet de participer à réduire les inégalités et compenser, à mon niveau, les atrocités que les êtres humains peuvent s’infliger entre eux. Ma femme Mégane m’aide beaucoup. Ensemble, afin de soutenir les victimes de manière plus concrète, nous avons décidé de créer l’association La Maison d’Agnodice. Elle permettra de reverser, lors de chaque opération de chirurgie esthétique, un pourcentage des bénéfices aux victimes d’excision.

Ces fonds serviront à les aider à accéder aux consultations dont elles ont besoin. En effet, si la chirurgie de transposition du clitoris est depuis 2005 entièrement remboursée par la sécurité sociale, tout ce qui tourne autour de l’opération n’est pas pris en charge à 100%. Cela inclut les soins post-opératoires, les infirmières, les consultations psychologiques, sexologiques ou sociales, etc.

Or les sommes à débourser pour ces soins peuvent être très difficiles à assumer pour des femmes qui vivent parfois sans ressources. Pour les accompagner, des structures publiques telles que La Maison des femmes, à Saint Denis, travaillent à assurer une prise en charge globale des soins liés à la réparation de l’excision. En dehors de ces structures, il n’existe aucune solution concernant la médecine et la chirurgie « de ville » (c’est-à-dire pour les médecins qui n’exercent pas à l’hôpital).

C’est dans ce contexte que notre association agirait : elle permettrait de financer toutes les dépenses qui ne sont pas remboursées par la Sécurité sociale et de prendre en charge la totalité des soins pour les personnes n’ayant pas de protection sociale, comme les patientes étrangères.

La chirurgie ne guérit pas tout

Comme l’a affirmé Charles, l’accompagnement ne peut se contenter d’être physique : d’autres facteurs sont à prendre en compte dans le soin. La complexité des vécus des victimes implique de les mettre en lien avec différents soignants, dont chacun des apports peut être capital pour leur permettre de se réapproprier leur corps.

Pour mieux comprendre ce processus, nous avons donc complété le témoignage de Charles avec celui du Docteur Arnaud Sevène, sexologue à la Maison des femmes et membre de la chaire « Santé sexuelle et Droits humains » de l’UNESCO. Il a accepté de répondre à nos questions, et de mettre en lumière les besoins multiples de ces parcours si particuliers.

Une prise en charge plurielle

Si la question de l’excision peut paraître lointaine, elle est pourtant bien ancrée dans les problématiques de la France contemporaine, tant par ses aspects sociaux que médicaux. C’est ce qu’affirme le Dr Sevène en ces termes :

La prise en charge des victimes d’excision est à l’intersection de nombreux problèmes de société : les questions de droits humains, les questions féministes, la précarité, les violences… Pour ces raisons, elle nécessite un accompagnement global et multidisciplinaire. La Maison des femmes, à l’épicentre d’un des endroits les plus défavorisés de France, permet de réunir en un seul lieu des professionnels de la santé, de l’accompagnement social, sexologique et psychologique afin de prendre en compte tous les aspects indispensables à l’aide aux victimes.

Le rôle du sexologue

Pour mieux accompagner et diriger les patientes, le rôle du sexologue est d’intervenir très tôt dans ce parcours, et d’évaluer si les soins proposés aux patientes correspondent à leurs besoins. En effet, les mutilations sexuelles peuvent avoir de nombreuses répercussions différentes.

La proposition chirurgicale est souvent la première offre faite aux patientes. Cependant, les professionnels ont constaté qu’elle les conduisait à penser qu’elles n’avaient plus de clitoris, et que la chirurgie allait en recréer un.

Leur première demande est donc de reconstruire ce qui aurait disparu. En réalité, dans la plupart des cas, le clitoris est encore présent, et c’est seulement une partie de celui-ci qui va être reconstruite. Il est donc important de présenter la chirurgie comme une possibilité dans le parcours de soin, et non un passage indispensable.

Les troubles sexuels ne sont pas tous dus à l’excision

Le lien entre excision et troubles de la sexualité peut sembler évident, et les patientes peuvent alors imputer tous leurs troubles sexuels à ce vécu. Ces raccourcis, le Dr Sevène travaille à les déconstruire.

Il est important de comprendre qu’il existe des femmes excisées avec une vie sexuelle épanouie, et que les troubles sexuels peuvent avoir des causes différentes : une absence de désir peut venir d’un conflit conjugal, par exemple, que la chirurgie réparatrice ne pourra pas résoudre.

Si elles pensent qu’elles n’ont plus de clitoris du tout, les victimes ont tendance à croire qu’elles ne peuvent pas avoir de vie sexuelle ou de désir. La première étape est donc de les encourager à s’explorer.

Parfois, au cours de ces explorations, elles réalisent que leur sexe est “fonctionnel”, qu’elles peuvent avoir de l’excitation sexuelle ou des orgasmes. Dans ce cas, si la raison initiale de la chirurgie était de retrouver la possibilité d’une vie sexuelle épanouie, le projet peut être abandonné. Cela arrive : des patientes découvrent que “tout fonctionne très bien”, et ne ressentent plus le besoin de se faire opérer.

Un accompagnement psychologique nécessaire

Les praticiens de La Maison des femmes se sont par ailleurs aperçus que les parcours des victimes pouvaient être marqués par des violences généralisées : certaines d’entre elles ont fui leur pays d’origine pour s’échapper d’un système de domination masculine coercitif, des guerres, et/ou de traumatismes. Ces violences se poursuivent souvent pendant leur parcours migratoire, et parfois aussi à leur arrivée en France. Les mutilations génitales s’accompagnent alors de conséquences psychotraumatiques graves, qui nécessitent un accompagnement psychologique approprié.

C’est donc une dimension entière sur laquelle il faut travailler : leur situation immédiate, sociale, la précarité. Ensuite, il faut soigner les psychotraumatismes, évaluer les besoins psychologiques de la patiente et sa situation, puis agir là où il est possible de le faire.

Revendiquer son corps

Quel que soit le parcours de soins choisi par les victimes, il leur permet d’exprimer leur désir d’intégrité corporelle : celui de réparer, physiquement ou psychologiquement, la mutilation qui a été commise, et de restaurer leur rapport à leur corps.

Pour certaines patientes, la réparation chirurgicale est une revendication féministe : l’excision représente une étape dans un parcours qui les a privées de leur pouvoir de décision.

S’engager dans ce processus de guérison sonne alors comme une affirmation de leur liberté, de leur droit à décider ce qu’elles veulent faire de leur corps et de leur sexualité. Grâce à ces actes, elles accèdent à une réparation de leurs droits et à l’autonomie.

Si vous souhaitez vous informer, ou que vous avez des inquiétudes pour vous ou pour une proche, vous trouverez des ressources sur le site de l’association Excision, parlons-en et sur celui de La Maison des femmes.

Pour lutter contre l’excision, vous pouvez participer à la cagnotte de l’association de Charles et Mégane, la Maison d’Agnodice. Vous pouvez aussi soutenir financièrement les actions d’Excision parlons-en ou encore de la Maison des femmes.

Aïda Djoupa

Aïda Djoupa


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Commentaires

PetitePaille

@grenouilleau

Je ne l’ai pas vu mais si tu lis la description du documentaire, ils disent qu’elle suit plusieurs femmes au 4 coins du globe.
Donc je suppose que les hommes en questions sont dans le pays où cela est pratiqué de manière courante.
 

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