J’ai avorté, j’en veux à mon mec, et à la Terre entière

Cette madmoiZelle a eu recours à un avortement par voie médicamenteuse, et cet évènement a fait remonter en elle beaucoup de colère. Elle s'exprime sur son sentiment d'injustice vis à vis de la contraception dans le schéma type du couple hétérosexuel.

J’ai avorté, j’en veux à mon mec, et à la Terre entière© @badass.blue
Le témoignage version audio

Pendant toute ma vie de femme, et ce bien avant la puberté, j’ai toujours fait attention.

Fait attention à comment je m’habille, fait attention à ce que je dis, fait attention à ne pas être seule dehors trop tard le soir, fait attention à ne pas m’asseoir près de n’importe qui dans les transports.

Avec la puberté et le début de ma vie sexuelle est arrivée une autre charge de dangers potentiels.

Il fallait désormais faire attention à ne pas tacher mes vêtements de sang, faire attention à ne pas choper d’IST ni de MST et surtout, faire attention à ne pas tomber enceinte.

Endosser la charge mentale de la santé sexuelle et de la contraception

Pendant toute ma vie, j’ai toujours trouvé ça normal d’avoir toutes ces responsabilités, toutes ces entraves qui rendaient ma vie parfois si pénible, si culpabilisante, si lourde à porter.

C’est normal, je suis une fille.

Alors comme énormément de filles de mon âge, quand il a été temps, je suis allée écarter les jambes devant un inconnu pour qu’il me contrôle (quand bien même ce n’était pas nécessaire et que tout allait bien).

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J’ai commencé à gober une pilule contraceptive sans qu’on ne me propose d’autre choix, et sans qu’on ne me prévienne de tout ce dont elle allait me priver.

Pendant 6 ans, j’ai pris la pilule, et j’ai eu des relations sexuelles.

Je me suis parfois protégée, parfois non. J’ai parfois été en couple, parfois non. J’ai couché avec des mecs qui se préoccupaient de ma contraception, et d’autres qui s’en foutaient.

Certains qui insistaient pour mettre une capote, d’autres beaucoup plus nombreux qui insistaient pour l’enlever.

Quasiment à chaque fois, j’ai dû faire de la pédagogie auprès de ces partenaires sexuels masculins, qui rechignaient à la moindre invitation à aller se faire dépister, faire une prise de sang, faire pipi dans un bocal.

Comment pouvaient-ils rechigner à faire pipi dans un bocal alors qu’un inconnu insère ses doigts dans mon vagin tous les six mois ?

Ma contraception, ma souffrance

Et puis j’ai grandi, j’ai lu, je me suis informée, et les scandales autour des pilules et des hormones contraceptives aidant, j’ai décidé de dire stop à la pilule.

Je me suis alors rendu compte avec effroi du nuage brumeux dans lequel elle nous avait gardé, moi, ma tête et mon corps.

Tout à coup je ressentais chaque période de mon cycle, je sentais mes ovaires, je savais précisément quand mes règles allaient arriver.

Ma libido a été en constante augmentation pendant six mois, elle était beaucoup plus présente, beaucoup plus intense, je devenais vivante.

Comment un comprimé que je croyais être mon allié avait pu me priver de toute cette partie de moi, sans même qu’on m’en avertisse ?

Comment peut-on donner des médicaments qui diminuent le désir des femmes, tout en les culpabilisant pour leur manque de désir, alors même qu’elles demandent justement à pouvoir faire l’amour en toute liberté ?

J’ai donc arrêté la pilule. Dégoûtée à l’idée de remettre des hormones dans mon corps, je me suis rabattue sur le DIU au cuivre, et je suis repartie pour deux ans à souffrir silencieusement.

Mon copain de l’époque ne « supportant pas la capote » (comprenez par là qu’il n’apprécie pas d’avoir moins de sensations quand il en porte une : il n’y a pas de réel blocage, il préfère juste sans), j’ai pris rendez-vous chez une sage-femme.

J’ai souffert jusqu’à l’évanouissement lors de la pose du DIU, puis pendant deux mois de manière aiguë, culpabilisant d’avoir mal, et de ne pas être prête à copuler comme monsieur le voudrait.

Et me convainquant que ce moyen de contraception me convenait parfaitement.

Pendant deux ans j’ai eu mal, mais c’était mieux que de manger des hormones, et de toute façon : je n’avais pas le choix.

J’avais mal pendant les rapports sexuels, j’avais très mal pendant mes règles qui étaient devenues hémorragiques, et ce n’est que quand j’ai commencé à avoir mal tous les jours sans interruption, même hors règles, que je me suis décidée à dire stop.

Stop.

Je m’en fous que tu n’aimes pas les capotes, je n’ai plus à continuer à souffrir pour deux.

La contraception, source de déséquilibre dans le couple hétérosexuel

Avec le retrait libérateur du DIU, il y a très vite eu la fin de mon couple.

Et pour la première fois j’étais vraiment libre : je n’avais plus de contraception hormis le préservatif avec mes partenaires occasionnels, et je me suis habituée à cette extrême liberté.

Juste être moi. Sans penser à ma fécondité, sans penser aux ordonnances, au gynéco. Sans me faire introduire des objets froids dans l’intimité.

Mais malgré tout, pendant tout ce temps une question perdurait : comment ferais-je le jour où j’aurai de nouveau une vie de couple ?

8 mois plus tard, je suis tombée sur ce mec. Être séparés semblait ne pas avoir de sens, alors nous ne nous sommes pas quittés.

Au début de notre relation, avant d’avoir fait les tests sanguins et urinaires pour vérifier que nous étions en bonne santé, la question de la contraception ne s’est pas posée, ni de son côté ni du mien.

C’était capotes.

Et rapidement j’ai dû lui dire : je n’ai pas de contraception, aucune ne me convient, je n’ai pas de solution.

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Faisant lui aussi partie de cette catégorie d’hommes qui « n’aiment pas les capotes parce qu’on ne sent rien », et ayant toujours eu des relations longues avec des jeunes femmes qui prenaient une contraception, cela a (je pense) été difficile à intégrer pour lui.

Pourquoi est-ce qu’avec moi le schéma de relation était soudain perturbé ? On couche avec un préservatif, puis on fait les tests, puis elle prend la pilule, alors je peux arrêter de penser à la contraception.

C’est comme ça que ça se passe, normalement.

Tomber enceinte : les limites de la « contraception » naturelle

Ont suivi… de nombreuses mauvaises décisions.

Le fait est qu’il existe très peu de moyens de contraceptions non-hormonales, qu’il était pour moi inenvisageable de retourner à des hormones, et qu’aucune autre contraception masculine n’est accessible en dehors du préservatif.

Il y a la vasectomie, mais son aspect réversible n’est pas garanti. Et tout le monde n’a pas envie de se faire définitivement stériliser, surtout à nos âges.

Moi aussi je voulais retirer les capotes, moi non plus je n’aimais pas ça. Alors, désemparée et déjà en colère, j’ai commencé à me tourner vers la contraception dite « naturelle », et donc à surveiller mon cycle.

Pendant six mois de relation, j’ai veillé à ne pas prendre de risque en période d’ovulation.

Cela voulait dire, en prenant en compte les 5 jours pendant lesquels les spermatozoïdes peuvent rester vivants dans le corps, faire attention 7 à 10 jours par mois.

J’observais mes pertes, j’étais attentive à mes ressentis, mes humeurs, mes douleurs d’utérus et d’ovaires, et j’étais capable de savoir assez précisément (à 1 ou 2 jours près) quand j’ovulais.

Mais les méthodes naturelles de suivi de fécondité n’étant pas contraceptives, et le cycle menstruel étant influencé par tout un tas de facteurs émotionnels, ça a foiré.

Au bout de six mois sans problème, il est arrivé un mois de grosse fatigue et de voyage où mon cycle s’est rallongé de 15 jours.

Mon ovulation s’est donc décalée, je n’ai pas été assez vigilante, et je suis tombée enceinte.

Le corps fait ce qu’il veut, quand il veut, et la « contraception » naturelle, surtout sans aucune formation, est loin d’être une méthode fiable.

Contraception et avortement : ma colère et mon sentiment d’injustice

La question ne s’est même pas posée, il n’était pas question de poursuivre cette grossesse.

Dans mon malheur, j’ai eu de la chance : mon copain a été d’un soutien sans faille, il m’a accompagnée, a été présent autant qu’il a pu, et mon employeur s’est montré plus que compréhensif.

Je ne suis tombée que sur des femmes attentionnées et respectueuses pendant mon parcours d’avortement.

Je n’étais pas seule, et même si j’ai eu pas mal de complications qui ont rendu l’IVG très douloureuse et beaucoup plus longue que prévue, tout s’est à peu près bien passé.

À lire aussi : Une IVG, concrètement, ça se passe comment ?

Mais petit à petit une colère sourde et puissante a grandi en moi.

En plein avortement médicamenteux, que j’ai effectué à domicile, alors que je saignais, accroupie dans la douche avec mon copain qui me passait le jet d’eau chaude sur le corps, je lui ai dit en pleurant :

« Est-ce que tu te rends compte que c’est violent pour moi que tu oses me dire que le préservatif ne te convient pas ?

Est-ce que tu te rends compte de tout ce que j’ai enduré depuis mes 16 ans, de tout ce que j’ai fait subir à mon corps, de toute la douleur ?

Est-ce que tu te rends compte qu’on nous met des bouts de plastique, du cuivre, des hormones tous les jours dans le corps alors qu’on n’ovule qu’une fois par mois et que c’est vous les hommes qui êtes féconds à chaque éjaculation ?

Est-ce que tu te rends compte que je ne veux plus jamais que quelqu’un mette quoi que ce soit à l’intérieur de moi, et que toi, ton argument c’est « je ne sens rien avec une capote » ? »

Au fond, je n’étais pas en colère contre lui.

J’étais en colère contre cette société qui n’éduque pas assez les hommes à la santé sexuelle ; qui se contente de contrôler, réguler, surveiller l’intimité des femmes et de leur donner toute la responsabilité de la contraception.

J’étais en colère contre toutes les générations de médecins et de chercheurs qui n’ont jamais commercialisé largement d’autre contraception masculine que la capote.

En colère contre tous ces scientifiques qui expérimentent des pilules pour hommes non-commercialisées parce qu’elles ont « trop d’effets secondaires », alors que les femmes découvrent souvent sur le tard les effets des pilules qu’elles ingèrent.

La charge mentale de la contraception

Mais à ce moment-là, cette colère, c’est contre mon mec qu’elle était dirigée.

Parce que pour moi, à ce moment-là, avorter était comme une énième punition qu’on m’infligeait pour la seule et unique raison que je suis une femme, et que j’ai osé prendre le temps de respirer librement.

Parce que peu importe comment je retournais la situation dans ma tête — les solutions de contraception, la suite après l’avortement, notre future vie sexuelle… dans tous les cas, c’est moi qui allait souffrir.

C’est moi qui allait potentiellement encore tomber enceinte, encore ingérer des médicaments invasifs pour mon corps, encore pleurer, encore saigner, encore rater le travail, faire des prises de sangs, et laisser de nouveaux inconnus mettre la tête et les doigts entre mes jambes.

Comment pouvait-il se rendre compte, lui qui n’a pas d’utérus et qui est né libre de toute cette charge mentale, à quel point ce qui se jouait à ce moment-là était lourd et douloureux pour moi ?

Comment pouvait-il comprendre d’où venait toute ma colère, ressentir ce que j’avais enduré comme douleurs psychologiques et physiques pendant toutes ces années où il n’était pas dans ma vie ?

Et puis pour la première fois, il a prononcé ces mots, dans cette douche, pendant que je saignais, en me passant le jet d’eau chaud sur le corps :

« Il est hors de question que tu continues à souffrir, on va prendre le temps, et on mettra des capotes aussi longtemps qu’il le faudra. »

J’aurais pu à ce moment-là m’autoriser à souffler, arrêter d’y penser, prendre le temps de reposer mon corps, d’arrêter de me torturer. Mais on n’se refait pas, et on ne met pas à bas des années d’éducation en une demi-seconde.

Dès que j’ai repris mes esprits, j’ai recommencé à penser à la contraception, et j’ai réussi à me remettre en tête que j’allais essayer le DIU hormonal.

Quand bien même ça voulait dire revivre toute cette douleur, qui me faisait froid dans le dos rien que d’y penser. Quand bien même ça voulait dire remettre des hormones dans mon corps alors que je n’en voulais plus.

Je ne vais quand même pas lui infliger de mettre une capote pendant trop longtemps : après tout, c’est à moi que revient la charge de la contraception.

Après tout, c’est moi la femme du couple.

Lâcher prise et observer mes propres paradoxes

Finalement, après deux mois de procédure longue, éprouvante et douloureuse, j’ai fait le bilan de cet avortement particulièrement compliqué pour mon corps :

  • Plus de 10 prises de sang
  • Deux cures médicamenteuses
  • Plusieurs semaines de saignements hémorragiques
  • De nombreux rendez-vous médicaux
  • Un bassin bloqué à cause des contractions utérines à répétition
  • Une tendinite à cause de mon bassin bloqué
  • Et une cure de fer et de vitamine D.

Ça y est, je peux enfin commencer à tourner un peu la page « avortement » de ma vie.

Et il m’a fallu plusieurs semaines, et plusieurs discussions avec mon mec me disant qu’il fallait que j’arrête d’envisager la pose d’un DIU pour l’instant, pour qu’enfin je lâche prise et que j’envisage moi-même la capote comme une solution durable dans le temps.

Pendant ce temps, j’ai réalisé toutes les contradictions de mon fonctionnement de pensée.

Toute ma colère contre mon copain et tous ceux d’avant rechignant tant à mettre un pauvre bout de plastique sur leur bite, alors que moi j’ai enduré tellement.

Et en même temps mon impossibilité à me dire que je pouvais passer le flambeau de la contraception, et me reposer un peu sur lui.

La colère, elle, elle est toujours là.

Et même si j’essaye de me rappeler que mon mec n’y est pour rien, ou du moins qu’il n’est pas plus coupable que moi de ce qui s’est passé, et qu’il n’est surtout pas coupable de tout ce que j’ai enduré avant qu’il soit dans ma vie…

Il m’arrive encore d’être en colère contre lui.

En colère qu’on ne puisse pas partager la souffrance physique des conneries que nous avons faites en duo. En colère qu’il n’ait pas d’utérus.

Et finalement, je crois qu’à ce moment précis, je suis surtout en colère d’être une femme.

À lire aussi : Mon avortement s’est bien passé, pourtant depuis je vis un enfer

Merci à Mélody pour sa superbe illustration, rendez-vous sur son Instragram @badass.blue pour voir son travail !

Edit : Suite à de nombreux messages reçus sur son compte, il est nécessaire de préciser que Mélody n’est pas l’autrice de ce témoignage. En tant que graphiste illustratrice chez madmoiZelle, elle a simplement réalisé l’illustration de l’article.

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Commentaires

Victoria M

Bonjour, je ne sais pas vraiment par où commence ce commentaire ... Parce que j'ai vécu la même situation que toi, à l'identique ! J'ai même pris peur en le lisant, car on dirait vraiment mon histoire dans les détails. Egalement passée par une phase de colère avec toutes les pilules hormonales du monde, j'ai refusée le stérilet pour la destruction de mon propre corps que j'aimais tant avant. Lorsque j'ai appris cette grossesse non désiré (que je ne pensais jamais arriver dans ma vie) j'ai ressenti une sorte de bouillit de sentiments en moi : De la tristesse, du trouble, un choque émotionnelle, des douleurs physiques liées au moral, et de la colère, beaucoup de colère envers celui que j'aimais tant. Je me suis mise à détester le monde, cette société patriarcal qui m'a fait passer pour la fautive du couple, celle qui féconde un problème, celle qui est irresponsable. "Mais vous ne prenez aucune contraception ? C'est ridicule voyons, on ne peut pas faire d'algie aux hormones. C'est totalement irresponsable de ne pas prendre de contraception" disait le médecin. Alors quoi ? Mon copain est un pot de fleur ? Et moi je suis la coupable ? La pécheresse ? L'irresponsable et stupide femme ? Je suis tombée dans 3 longs moi de dépression violente où j'ai malheureusement pensée plusieurs fois au suicide. Aujourd'hui, cela fait 2 semaines que je ne saigne plus (après 2 mois de saignements, au lieu de 2 semaines comme le disait le médecin), et je me remet peu à peu à avoir confiance en moi, en mon copain, mais certainement pas en cette société dépravante pour la femme. Il faut que les choses changent. La femme ne pourra pas éternellement souffrir ainsi. Ce n'est pas une martyre.
 

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