Le jour où j’ai réalisé que ma vie n’était pas un film

La vie n'est pas un film, c'est évident. Mais Clémence Bodoc a longtemps vécu selon la trame d'un scénario imaginaire. Jusqu'au jour où...

Le jour où j’ai réalisé que ma vie n’était pas un film

Ça peut vous paraître stupide, comme révélation. Bien sûr que ma vie n’est pas un film, voyons. Je l’aurais remarqué, si une équipe de tournage avait suivi mes moindres faits et gestes depuis mes plus jeunes années !

Et pourtant, n’avez-vous jamais eu l’impression, par moments, de vivre à travers un écran ? Ne sommes-nous pas tou•te•s les héro•ïne•s de nos propres histoires, le personnage central de notre propre existence ? En toute logique, je suis belle et bien l’héroïne d’un film, celui de ma vie.

Combien de fois ne me suis-je pas imaginée prise en contre-plongée dans mes moments de doute les plus intenses, face à mes pires dilemmes, en proie aux plus sérieuses difficultés ? Je pouvais presque entendre la bande-son angoissante que j’aurais conseillée au réalisateur, si ma vie avait été adaptée au cinéma.

Le scénario parfait

Toutes ces années, j’ai l’impression d’avoir suivi le script d’un scénario parfait : celui d’une petite fille modèle, mais surtout bien chanceuse. À tous les carrefours de ma vie, il y a toujours eu des opportunités intéressantes, et même quelques risques à prendre. Je suis partie vivre à l’étranger, à l’aventure, à 16 ans, pensant m’éloigner du texte comme on se lance dans une improvisation.

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De retour en France, c’était retour au script, au déroulé « normal et attendu » : le bac, les études (dans une grande école), une année Erasmus (le must de cette classe étudiante privilégiée), le diplôme, le stage de fin d’études qui débouche sur un CDI de cadre dans une grande entreprise, à la moquette grise et aux murs feutrés.

Un film, je vous dis !

Alors forcément, quand tout a commencé à se casser la gueule, quand j’ai vu les premiers accrocs dans la pellicule, j’ai cru à des rebondissements. On me teste. Je serais morte d’ennui, étouffée par la routine sans ces quelques rappels à la réalité, à travers cette adversité scénarisée.

J’étais devenue adulte sans m’en rendre compte. Sans pleurs, sans cris, sans douleur, presque sans échecs, j’étais passée d’adolescente rêveuse à étudiante ambitieuse, et désormais de jeune cadre dynamique motivée à jeune adulte blasée.

Engourdie par le métro-boulot-dodo, engoncée dans mes tailleurs, perchée sur des chaussures ridicules, il m’arrivait de lever les yeux au ciel, à la recherche des caméras, à l’écoute d’une voix off qui viendrait trahir la supercherie, et m’annoncer que je suis prisonnière d’une fausse réalité, façon The Truman Show.

Ma vie d’adulte

En bref, rien ne tournait plus rond dans ma vie, et pourtant, j’avais suivi le script à la perfection. Quel scénariste sadique avait imaginé ce twist cruel ? Est-ce que c’était vraiment ça « être adulte » ? Comment pouvais-je me sentir aussi inadaptée à cette vie, alors que chacune de ses étapes m’avait semblée si naturelle jusqu’alors ?

J’ai tout envoyé valser il y a deux ans. Il m’aura fallu un burn out en bonne et due forme, dos bloqué et estime de moi-même au trente-sixième dessous, pour enfin claquer la porte et quitter le tournage de ce mauvais spin-off pour lequel je n’avais jamais signé.

Il y a eu énormément de culpabilité. Cette « vie d’adulte » à laquelle je renonçais, c’était pourtant le graal qu’énormément de gens (y compris des jeunes !) convoitent.

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C’était vivre seule et plus en coloc, c’était parler investissement et emprunt immobilier avec le conseiller à la banque, c’était le plan de carrière, le treizième mois, le compte épargne-investissement, les actions, les miles Air France et Europcar, au lieu de la carte 12-25 ans. C’était une autre vie, dont au final, je ne voulais pas.

La quitter, c’était un acte de rébellion comme je n’en avais jamais fait dans ma vie. Mais comme à chaque fois que j’étais passée par un changement de voie, j’étais toujours retombée sur mes pieds d’une manière ou d’une autre, je m’attendais une fois encore à retrouver une forme de confort. C’était sûrement écrit quelque part, et j’allais finir par savoir quelle décision je devais prendre, quelle voie je devrais désormais suivre.

« C’est pas ça, la vie »

Alors, je profitais du présent, en attendant que « quelqu’un » m’envoie le script. J’en ai profité pour faire ma crise d’adolescence et kiffer ma vie, comme une parenthèse de folie en attendant que « la vie d’adulte » me rattrape, qu’« on » me propose d’y revenir par un autre chemin. Ça passerait par un autre travail, et je recommencerais sans doute sur les mêmes pas : sortir de la coloc’, lisser mes habitudes et mon hygiène de vie, hausser mon niveau de confort matériel.

Mais les mois passèrent, et rien ne vint. C’est comme si j’étais aux commandes de ma propre vie, comme si le scénariste « bonne étoile » qui m’avait fourni le script parfait m’avait désertée.

Et puis, il y a eu un déclic. En regardant la vidéo Le Règne des Enfants, une réplique prononcée par le personnage de Raphaël Descraques m’a touchée en plein coeur :

« Mais c’est pas ça la vie, la vie c’est chiant, on a des responsabilités, on fait pas ce qu’on veut. »

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Cette phrase faisait douloureusement écho aux justifications que je me donnais, quand ma « vie d’adulte » pesait trop, par moment, puis de plus en plus souvent.

Si « être adulte », c’est renoncer à son âme d’enfant, alors je ne serai jamais adulte, parce que c’est une partie de moi à laquelle je refuse tout simplement de renoncer. Je refuse de renoncer à ma naïveté, à ma spontanéité, à mon imagination, à ma créativité, à ma nonchalance, à ma légèreté.

Ma part d’enfant ne m’empêche pas d’être responsable et de faire des choix réfléchis. Mais ma part d’adulte m’a déjà empêchée d’être épanouie.

Je ne sais pas ce que c’est « qu’être adulte » dans notre monde et à notre époque. J’ai suivi le script qu’on m’a donné, celui de l’enfance idéale, des bonnes études comme il faut, du premier job qui fait bien sur le CV.

Ce script, c’est celui de toutes ces familles parfaites dans les films américains. Si j’avais continué sur cette lancée, j’imagine que j’aurais fini par avoir un mari, deux enfants et un chien !

En balançant ce script à la poubelle, j’ai quitté le fil conducteur de cette histoire déjà écrite par mes parents, et une bonne partie de leur génération. Sans avoir l’ébauche d’un plan B à suivre ensuite.

Même pas peur !

Au passage, j’ai fait une croix sur cette fille que mes parents auraient sans doute aimé que je devienne. Sans regrets.

Et maintenant ?

L’improvisation libre

Je suis allée voir Boyhood au cinéma, et j’ai enfin réussi à mettre un mot sur l’angoisse dormante que je refoulais depuis plusieurs mois (sans doute depuis que j’ai quitté mon corporate job).

Boyhood, c’est l’histoire d’un garçon, de ses six à ses dix-huit ans. Allez le voir, c’est une sacrée claque.

Ce qui m’a touchée, c’est que le film donne l’impression de ne pas avoir de scénario. On dirait un documentaire, sans voix off et sans mise en scène. Et pourtant c’est un film ! Il est sciemment scénarisé, mais les personnages ont l’air de l’ignorer, tant ils semblent sincères, perclus de doutes et d’angoisses si banales, évidentes, réalistes.

C’est là que j’ai réalisé que ma vie n’avait jamais été un film. « On » ne m’a jamais donné de script à suivre, c’est moi-même qui ai décidé de calquer mes choix sur ceux des adultes de mon entourage, d’écouter leurs conseils, de suivre les opportunités.

Si j’avais été croyante, j’aurais prié les cieux de m’envoyer des signes. Si j’avais été superstitieuse, j’aurais joué mes choix à pile ou face. C’est sans doute un mélange de foi et de superstition qui m’a amenée à croire en « ma bonne étoile », comme si ma vie avait déjà été écrite et que je n’avais plus qu’à en suivre la trame.

Et tant que mes choix de vie étaient conformes aux attentes sociales (et familiales), tant que « le public » y réagissait favorablement, je n’avais aucune raison de douter. Jusqu’à ce que je prenne conscience que je n’avais aucune envie d’avoir le happy ending que ce chemin promettait.

Si je vivais en suivant le script d’un scénario, je réalise aujourd’hui que désormais, j’improvise. Mes doutes et mes angoisses sont les produits logiques de l’incertitude totale qui pèse sur l’issue de cette prise, et des suivantes.

Sans filet

Je n’ai jamais eu peur sur scène, mais je me souviens avoir dû gérer davantage de stress avant les matchs et les spectacles d’improvisation. Apprendre et s’approprier un texte avant de le jouer, c’était confortable. Improviser, c’était flippant. C’était toujours une forme de violence, que de se jeter au-devant d’une scène sans savoir ce que j’allais y faire.

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C’est désormais mon quotidien. Plus de répétitions, plus de souffleurs en cas de trou noir, pas de deuxième prise en cas de raté, pas même de partenaire régulier sur qui s’appuyer, avec qui construire une relation de confiance qui permette de passer plus facilement les périodes de doute.

Désormais, tout est sans filet.

J’ai retrouvé une certaine sérénité, simplement par le fait d’avoir réalisé tout ça. Non, je ne suis pas « adulte » selon les termes dictés par une certaine vision de la vie. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais je n’essaie même pas de me justifier : je n’ai pas à le faire.

Cette réalisation me libère du même coup de toutes les critiques que j’ai pu essuyer quant à mes récents choix de vie. Je ne juge pas ceux et celles qui s’en tiennent aux scénarios écrits et réalisés par leurs parents avant eux, ceux et celles qui suivent les sentiers battus. Je les juge d’autant moins que ces choix ne sont pas forcément plus faciles : même lorsque l’on sait où l’on va, on joue toujours contre les aléas de la vie.

Mais je n’accepte plus de critiques de la part de tou•te•s celles et ceux qui ont acquis une forme de stabilité dans leur vie. Peut-être ont-ils oublié, peut-être n’ont-ils jamais connu le chaos, l’imprévisible et l’inconstance, cette sensation de flou et d’inconnu qu’on ressent dès qu’on essaie de se projeter dans un futur indéfini.

Ne pas avoir de plan, c’est à la fois libérateur et flippant.

Parfois, je rencontre encore des gens qui pensent pouvoir me spoiler le film de ma vie, avec leurs « tu verras, tu changeras d’avis », « tu finiras par rentrer dans le rang » (lequel exactement ?) ou plus, péremptoire, « tu ne pourras pas vivre comme ça indéfiniment ! ».

Chiche ?

Sincèrement, si vous avez lu le script, brûlez-le. Je ne veux plus savoir. Je n’en ai plus besoin.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Bananou
    Bananou, Le 7 janvier 2016 à 17h03

    En ce qui me concerne, j'ai plutôt l'impression qu'on m'a volé le script de ma vie. Je me rappelle plus à quel moment tout est parti en vrille, ce que je sais, c'est que j'avais rien demandé...
    Et là, c'est franchement le fond tu trou en ce moment. Quand tu regardes en avant, que tu te dis, "Qu'est-ce que je vais faire dans 10 ans ? 2 ans ? 3 mois ?" et que rien ne vient, ben c'est dur.
    En étant étudiante, ça ne me gêne pas de ne pas avoir de plan pour l'année prochaine. Non, ce qui me fait peur, c'est que si je n'ai pas de plan pour l'année prochaine, je n'en ai plus pour dans 5 ou 10 ans...
    Pas sûre de devenir adulte un jour pour le coup :erf:

    Arf, j'viens de réaliser que je déterre un vieux post là, déso :taquin:

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