L’université d’été du féminisme, c’était quoi au fait ? Et qu’est-ce qui s’y est dit ?

Tu as peut-être entendu parler de l'université d'été du féminisme, sans savoir en quoi ça consiste ou avoir pu t'y rendre ? madmoiZelle y était, et te propose un compte-rendu de ces deux jours de réflexion.

L’université d’été du féminisme, c’était quoi au fait ? Et qu’est-ce qui s’y est dit ?

Jeudi 13 et vendredi 14 septembre 2018, Clémence Bodoc, Louise et moi avons assisté à la première université d’été du féminisme.

Organisée par le secrétariat d’État en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes, elle a été la scène de débats et échanges qui ont permis d’esquisser un état des lieux du féminisme, en France, en 2018. Voici un retour sur quelques uns des éléments marquants.

Qu’est-ce qu’une université d’été ?

Durant ces journées, de nombreux débats et échanges sont organisés : des tables rondes aux sujets variés, des interventions de personnalités, des échanges plus musclés ponctués de quelques traits d’humour.

En quelques mots, il s’agit d’un rassemblement de convaincu·es — puisque pour y consacrer deux jours, il faut a minima que le sujet nous intéresse — qui exposent leurs convictions et débattent, mettant ainsi plus ou moins en exergue les problématiques et désaccords que soulève le féminisme.

Tu peux comparer, sur son fonctionnement, l’université d’été du féminisme avec celles organisées par divers syndicats, partis, courants politiques.

En plus de rassembler des militant·es, c’est une occasion idéale pour remettre ses positions en question, les confronter à d’autres membres du même courant de pensée.

Car les personnes conviées pour intervenir ont des expertises toutes différentes : professionnel·les, bénévoles, membres de la société civile ; expert·es du droit ou artistes ; chacun·e apporte un regard et une expérience différents du féminisme. C’est ce qui provoque parfois des incompréhensions, des désaccords, tout comme ce qui fait la richesse et l’intérêt de moments comme celui-ci.

Université d’été du féminisme : le programme et l’ouverture par Marlène Schiappa

La première journée, jeudi 13 septembre, a été ouverte sur un discours de Marlène Schiappa, secrétaire d’État en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Avec conviction, elle a choisi de commencer par répondre aux critiques sur le coût de l’organisation d’un tel événement :

« Pourquoi les échanges sur les innovations technologiques se feraient toujours dans des endroits magnifiques, et pourquoi les débats sur le féminisme auraient lieu dans des deuxièmes sous-sols avec douze chaises pliantes ? Donc cet événement coûte cher, j’en suis très fière […]. »

Elle a détaillé une université d’été sur trois axes : réflexion, opinion et action ; et est revenue sur la nécessité d’être uni·es et solidaires, face à des obscurantistes et ultra-nationalistes qui, eux, font bloc. Ce qui ne signifie pas pour elle être gentille à proprement parler, puisqu’elle a indiqué :

« Jamais dans l’Histoire aucune conquête des femmes n’a été obtenue en battant des cils et en demandant gentiment. »

Et d’enchaîner en mimant : « Bonjour, ce serait pour le droit de vote s’il vous plaît, mais si c’est pas possible ce n’est pas grave, je me rassois ».

C’est ainsi que s’est lancée la première journée, dont tu peux retrouver le programme en cliquant ci-dessous.

« #MeToo, et après ? », première table ronde de l’université d’été du féminisme 2018

La première table ronde a été peut-être la plus emblématique de cette matinée.

Les cinq intervenant·es étaient amenée·es à se questionner sur les suites de #MeToo, et comment ce mouvement a pu et pourra transformer le combat féministe, ou, plus profondément, la société en elle-même.

Le débat a commencé fort, puisqu’il réunissait l’une des signataires de la tribune parue sur Le Monde, et intitulée « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle », face à une farouche opposante des idées qui y étaient exposées.

#MeToo fait-il peur aux hommes ? À cette question, soulevée par le premier débat, Laurent Boyet, capitaine de police, a répondu :

« #MeToo ne fait pas peur aux hommes. #MeToo fait peur aux agresseurs. »

Il a renchérit : « La présomption d’innocence ne peut pas systématiquement se transformer en présomption de mensonge contre ceux qui osent dénoncer ».

Selon lui, « pour que #MeToo change vraiment notre société, il faut qu’il soit ailleurs que simplement sur un hashtag », car « ce n’est pas sur les réseaux sociaux que les victimes peuvent avoir justice ».

Laurent Boyet, en plus d’être policier, a écrit un livre, Tous les frères font comme ça…, dans lequel il raconte avoir été victime de viol de la part de son frère durant 3 ans.

Il a expliqué qu’en tant que victime, il ne demande pas la pitié mais le respect, et le respect de ses douleurs. Car lui aussi s’est senti appartenir à quelque chose de plus grand que son simple cas individuel avec #MeToo. Et lui aussi a souffert de l’indifférence de témoins, puisqu’il a affirmé, plongeant la salle dans une émotion intense :

« Ça s’est arrêté au bout de trois ans car ma mère a eu l’idée brillante de nous changer de chambre, mon frère et moi.

Lorsque je le lui ai dit, elle m’a répondu « Je te crois, parce que je m’en suis toujours doutée ». »

Voilà pourquoi il invite à ce que #MeToo soit un mouvement mixte, dans lequel la parole des hommes aurait aussi sa place :

« N’empêchons pas les hommes de libérer aussi leur parole juste parce qu’ils sont des hommes. »

Je crois que c’est ce qui m’a le plus marquée pour ce premier échange, avec peut-être l’intervention d’Édouard Durand, magistrat, qui a pointé du doigt l’un des écueils d’une prétendue libération de la parole :

« C’est dire « vous devez parler, vous devez briser le silence, mais à condition qu’on soit prêts à l’entendre ». Et ensuite, ça se transforme en « vous n’auriez pas dû parler, nous ne pouvons pas vous entendre ». »

De part son rôle de magistrat, il a expliqué être régulièrement amené à prendre des décisions de justice qui, il le sait, impacteront la vie des personnes impliquées. Mais sur la présomption d’innocence, il a affirmé :

« Le risque le plus grand n’est pas d’inventer des victimes, mais de voir passer des être humains sans voir qu’ils sont victimes. »

« Peut-on être féministe et conservatrice ? », le débat attendu de l’université d’été du féminisme

Ce débat était, avant même qu’il débute, attendu et méprisé à la fois. Pour cause, une polémique au sujet du choix d’une des invitées, Elisabeth Levy, dont les opinions sont loin de faire l’unanimité.

Face à elle, Martine Storti, historienne, ancienne journaliste pour Libération, militante féministe, ou encore anciennement chargée de mission au cabinet du Premier Ministre ; et en tout 20 minutes pour qu’elles puissent échanger et exposer leurs réponses propres à cette question.

Si la forme du débat était peu propice à un réel échange, il a tout de même été le théâtre d’un historique du féminisme par Martine Storti, et a mis en exergue la force des divergences qui existent au sein même des féminismes.

Le droit et le féminisme : Valence Borgia à l’université d’été du féminisme

Valence Borgia, avocate et co-fondatrice de la Fondation des Femmes, est alors intervenue face à une salle encore échauffée par le débat qui venait d’avoir lieu.

Elle a choisi d’axer sa prise de parole sur le rôle du droit dans le féminisme, et présenté les victoires obtenues récemment, ces fois où la Justice a acté le refus du sexisme dans notre société.

Pour exemple, les sanctions appliquées à Touche Pas à Mon Poste récemment, ou encore aux publicités d’Yves Saint Laurent qui ont été retirées.

Sa prise de parole, simple et efficace, a rappelé l’importance des avancées du droit pour le combat féministe, mais aussi de son application. Elle s’est justement aperçue il y a peu du fait que « l’injure à caractère sexiste », pourtant bel et bien créée il y a plusieurs années, n’avait jamais été prononcée, appliquée.

Son combat se résume dans l’une des phrases qu’elle a prononcées :

« Les attentes sont immenses, nous demandons justice. »

Les partenaires de l’État représentés à l’université d’été du féminisme

Par la suite, plusieurs associations actives dans la lutte contre les violences sexuelles sont intervenues, présentant leurs actions et projets.

Le même schéma s’est répété l’après-midi, permettant de mettre en avant le rôle de ces « partenaires de l’État », cette fois-ci œuvrant plutôt pour la défense et la promotion des droits des femmes.

Une demande en particulier a été exprimée par ces associations, lorsque leurs projets étaient évoqués : plus de moyens de la part de l’État pour agir.

Le féminisme peut-il être non-mixte ?

L’après-midi a été agitée particulièrement par la question de la non-mixité et de l’engagement des hommes dans le combat féministe.

Elle a débuté sur une intervention à ce sujet par Raphaël Enthoven, dont la présence a également été le sujet d’une polémique sur cette université d’été.

S’en est suivie une table ronde, durant laquelle Grégoire Théry, membre du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, a indiqué que ce ne sont selon lui pas les réunions dans les associations féministes qui sont à qualifier de non-mixtes au point que cela soit problématique, mais les instances dirigeantes de manière globale, et que c’est là que se situe le vrai problème.

Les deux hommes qui participaient à cette table ronde ont en tous cas affirmé haut et fort leur engagement pour le féminisme, et rappelé à quel point l’égalité était primordiale pour les femmes comme pour les hommes.

L’université d’été du féminisme repense le féminisme au quotidien

Voilà les points les plus forts que j’ai retenus de cette première journée, et qui te donneront une idée globale de ce qu’il s’y est déroulé.

Le vendredi s’annonçait tout aussi chargé, et le fut.

La matinée a été axée sur le féminisme au quotidien : le tout premier échange traitait de la question « peut-on être femme au foyer et féministe ? ».

Sans trop de tergiversations, la réponse des intervenantes a été affirmative, mais a permis de faire un focus sur les « parents au foyer », et difficultés qu’ils et elles peuvent rencontrer.

L’idée de cette deuxième matinée était justement non pas d’opposer des situations qui ne sont pas à mettre sur le même plan (la vie quotidienne et les idéaux), mais de dégager les problématiques rencontrées au quotidien par celles qui les vivent.

S’en est suivi un échange sur l’égalité professionnelle au travail, conclu par Muriel Pénicaud, ministre du Travail.

Celle-ci est revenue sur les mères au foyer, puis a relaté les avancées et projets en termes d’égalité professionnelle par son ministère.

Elle a indiqué :

« L’égalité professionnelle et la lutte ou la prévention contre le harcèlement sexiste se rejoignent : comment construire sa propre liberté sans indépendance financière ? »

Selon elle, « l’égalité salariale est un des grands scandales de notre république », et elle compte bien y remédier en supprimant les obligations de moyens imposées aux entreprises, et en les remplaçant par des obligations de résultats. Son but : faire enfin appliquer la loi imposant l’égalité salariale, vieille de 45 ans.

La matinée a enchaîné avec quatre interventions individuelles puissantes. La première, par Rachel Khan, l’une des participantes au livre et mouvement Noire n’est pas mon métier. Celle-ci est revenue sur l’importance de la dimension internationale du féminisme et de la sororité.

Parmi les interventions, tu peux aussi compter la rédactrice en chef de madmoiZelle, Clémence Bodoc, dont le texte a été publié sur notre site. La question qui lui a été posée est « Peut-on être féministe et populaire ? ». Je te préviens DIRECT, c’est du grand art !


Pour voir le passage de Clémence, rends-toi à 2h02 de vidéo !

Noémie de Lattre, actrice et auteure, a aussi eu droit à ses dix minutes, qu’elle a utilisées avec humour. Les participant·es sont parti·es déjeuner dans la bonne humeur, suite à ces moments dynamiques et optimistes.

Les sujets controversés du féminisme à l’université d’été

La seconde après-midi a été particulièrement animée par un débat sur le féminisme et le voile. L’échange opposait une représentante de l’association Lallab et du Printemps Républicain, mouvements en forte opposition.

Peut-on être féministe et voilée ? Ce qu’exprimait l’audience semblait tendre vers un « non », en dépit de ce que la représentante de Lallab affirmait. Malheureusement, 10 minutes n’ont pas permis aux deux jeunes femmes d’aller au bout de leurs propos.

Enfin, deux tables rondes ont permis de repenser nos engagements et de les mettre en perspective : l’une portait sur « s’engager pour l’égalité femmes/hommes », et la seconde se questionnait sur la place des femmes dans le monde, faisant intervenir entre autres la présidente du Global Summit of Women, Irene Natividad.

Pour souffler entre les deux, Titiou Lecoq, journaliste, a eu droit à une carte blanche, durant laquelle elle avait prévu de faire quelque chose de « marrant ». Elle a finalement choisi, en réaction à sa colère de voir Raphaël Enthoven invité lors de la première journée, de partir sur un tout autre format.

Elle lui reprochait d’avoir utilisé ses 20 minutes de parole pour répondre aux attaques à son encontre, et d’ainsi adresser des critiques aux différents mouvements féministes présents à l’université d’été.

Alors elle a choisi d’en prendre le contrepied, en utilisant sa carte blanche pour féliciter les féministes présentes.

Car elle a indiqué que les féministes ne prenaient que peu le temps de s’arrêter, de regarder le chemin parcouru, et de s’auto-congratuler. Et elle l’a fait, puis a remercié l’ensemble de militant·es pour leur(s) combat(s).

Université d’été du féminisme : suite et fin

Ces deux journées ont finalement été clôturées par un discours de Marlène Schiappa.

Elle a rappelé qu’il s’agissait de la première fois qu’un gouvernement décidait d’organiser deux jours de débats, en assumant le terme « féminisme » comme tel.

Entre les remerciements d’usage, la secrétaire d’État a expliqué que les personnes qui la rencontraient lui demandaient régulièrement si elle « n’en avait pas marre » des insultes qu’elle reçoit régulièrement.

Elle a expliqué que si, bien sûr. Mais qu’elle en a aussi marre de l’inégalité salariale, du sexisme, des agressions, marre des violences sexistes et du harcèlement, marre d’entendre un président de syndicat de gynécologues qualifier l’IVG d’homicide — elle en a cité bien d’autres —, et que c’était justement ce qui l’amenait à ne pas abandonner.

J’ai senti beaucoup d’émotion dans sa voix, notamment à l’évocation de ses propres paradoxes, lorsqu’elle passe du rôle de féministe à celui de mère.

Puis elle a raconté n’avoir jamais été quelqu’un de complexé, et que cependant, depuis qu’elle passe dans les médias, elle remporte un nouveau complexe chaque jour. Et de s’indigner : « être belle et « de bonne présentation » ne doit pas être un prérequis à la prise de parole ! ».

Pour elle, « c’est important qu’on puisse se défendre les unes les autres, et ne rien laisser passer ». D’ailleurs, elle voit la France comme « le berceau du féminisme philosophique », qui « doit porter sa voix partout, dans tous les pays ».

« J’ai envie de dire à tous les pays « vous pouvez compter sur la France ». »

De mon côté, j’espère que tu as pu compter sur nous pour te faire vivre l’événement de l’intérieur via nos stories Instagram et cet article.

Avais-tu entendu parler de cet événement ? Qu’est-ce qu’il représente pour toi ? Aurais-tu aimé y participer ?

Viens me le dire dans les commentaires, et me poser toutes tes questions, puisque je n’ai bien sûr pas pu raconter tout ce qu’il s’est passé pendant ces deux jours dans cet article !

À lire aussi : Peut-on être féministe et populaire ? (Clémence Bodoc à l’université d’été du féminisme)

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Mathilde Trg


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Commentaires
  • Chips
    Chips, Le 18 septembre 2018 à 13h34



    Je suis assez d'accord avec lui sur le choix d'invités tels que Elisabeth Levy et Raphaël Einthoven...
    "Comme un torero au congrès des vegans" :rire:

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