Je suis sportive de haut niveau — Témoignage

Albane n'a que 22 ans et elle fait partie d'une équipe de haut niveau de 49er FX, un bateau reconnu au niveau olympique. Alors, c'est comment d'être une sportive de haut niveau ?

Je suis sportive de haut niveau — Témoignage

Je m’appelle Albane, j’ai 22 ans et demi, et je suis au Pôle France de Marseille où je navigue sur un 49er FX (prononcer « forty-niner ») avec une coéquipière, Marie. Le 49er est un bateau généralement peu connu du grand public, mais reconnu au niveau olympique. Il s’agit d’un dériveur (un monocoque) de type skiff, léger et puissant qui permet de planer très rapidement. Les sensations que procure ce bateau mélangent celles du dériveur et de la planche à voile.

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Comment je suis arrivée au sport de haut niveau

Mon rêve d’enfant n’était pas de faire partie de l’équipe de France de 49er : je suis arrivée en filière de haut niveau très progressivement. Je n’ai même jamais été en sport-études ! J’ai passé un bac général ES, puis j’ai fait quatre ans d’études de kiné à l’issue desquelles j’ai obtenu mon diplôme.

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Depuis la fin de l’école primaire, j’ai fait mon entrée « classique » dans le monde de la voile : j’ai eu la chance de pouvoir faire des stages de catamaran et de planche à voile à la base nautique locale pendant les vacances. Petit à petit, le temps que je consacrais à la navigation a augmenté : j’ai passé mon diplôme d’aide-monitrice au début du lycée, puis celui de monitrice en 2010. Très tôt, j’ai encadré des groupes d’élèves en stage.

J’ai pu naviguer sur tous types de supports : des catamarans de différentes tailles, des dériveurs, des chars à voiles, des planches à voiles, du stand up paddle (une planche sur laquelle on se tient debout pour avancer avec une pagaie), et même un peu de supports dits « habitables », utilisés traditionnellement pour les longues régates. Mon niveau a ainsi monté petit à petit.

À la fin de mes études, j’ai commencé à accompagner des groupes de jeunes sportifs en stage/compétition, en tant que kiné. C’est lors d’une de ces compétitions que j’ai entendu parler d’une journée de recrutement pour une équipière de 49er FX au pôle France de Marseille. Ayant de l’expérience et le physique qui convient (je suis grande et musclée), j’ai décidé de tenter ma chance, même si je n’avais pas fait de filière sport-études ni beaucoup de compétitions auparavant.

Lors de cette journée, j’ai rencontré l’équipe d’encadrement, avec Marie, la barreuse du bateau (celle qui le dirige, quoi) et j’ai effectué des mises en conditions d’entraînement, testé le bateau… J’ai appris que le coach était plutôt favorable à mon intégration. Il fallait cependant encore passer une batterie de tests médicaux, avec une visite médicale classique, une ECG (une électrocardiographie), une épreuve d’efforts, une échographie cardiaque…

J’ai ensuite eu le feu vert, et j’ai quitté mon Nord natal pour emménager à Marseille. J’ai trouvé une chambre dans une coloc occupée par des athlètes du Pôle, et j’ai plongé dans le monde du sport de haut niveau !

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Ma semaine-type

Comme vous vous en doutez, nos semaines sont très chargées. De mon côté, j’ai un emploi de kiné salariée à mi-temps, pour avoir une rentrée d’argent stable, et mon équipière poursuit des études en IUT en parallèle de nos entraînements.

Certains sportifs de haut niveau prennent la décision de mettre leurs études de côté jusqu’à leur arrêt du haut-niveau ou de suivre des cours par correspondance, se réservant le soir pour travailler un peu. Marie a quant à elle choisi de suivre les cours en présentiel tout en dédoublant ses années, pour alléger un peu son emploi du temps : elle va aux cours quand elle ne navigue pas, et elle rattrape ceux qu’elle manque seule, ou avec l’aide des profs.

Nous devons donc jongler entre mes 25h de travail par semaine, réparties sur trois jours, et son emploi du temps d’étudiante, en plus de l’entraînement que nous faisons à deux. L’une comme l’autre, nous n’avons donc pas de réel jour de pause dans la semaine — au mieux une demi-matinée ou deux le jeudi ou le vendredi matin de mon côté. Le samedi et le dimanche, c’est aussi entraînement, quoi qu’il arrive !

Pour le moment, on réussit à tout gérer, même si c’est assez fatiguant. Le coach peut décider de nous donner un jour de pause le week-end si nous avons vraiment besoin de récupérer ; dans les faits, ça arrive rarement, moins d’une fois par mois. Nos vacances sont par ailleurs toujours courtes, quelques jours tout au plus.

Nos heures d’entraînement sont partagées entre de la préparation physique, où on travaille le gainage, la muscu et la cardio, et la navigation pure sur plan d’eau où on améliore nos différentes techniques. Pour vous donner une idée, du lundi au mercredi, je travaille comme kiné salariée de 8h30 à 17h, puis j’enchaîne avec deux heures de préparation physique de 18h à 20h. Le reste de la semaine, c’est navigation, de 14h à 19h le jeudi et vendredi (en comptant les débriefs du coach en fin d’entraînement), et toute la journée de 10h à 17h le week-end. Et cela été comme hiver. Mais je vous rassure, avec nos combinaisons nous ne ressentons pas vraiment le froid, même en plein mois de décembre !

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Parfois, le temps ne nous permet pas de naviguer : c’est dangereux si le vent est trop fort, car notre modèle de bateau dessale vite, c’est-à-dire qu’il se retourne dans l’eau. Dans ce cas, nous n’annulons pas l’entraînement, et consacrons ce temps soit à de la préparation physique, soit à du travail en « simulateur », un bateau au sol, ou encore à de la gestion de projet (planning, organisation de la saison, recherche de financement…). Il nous arrive aussi de visionner des vidéos de références pour étudier les déplacements, les gestes effectués sur le bateau par des athlètes ayant un meilleur niveau.

À ces semaines « types » s’ajoutent parfois des périodes de stage, plus intenses, où nous nous entraînons avec les autres équipages et d’autre coachs. En cas de compétition, l’emploi du temps est également modifié.

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Il est très important de maintenir un rythme de vie sain, car les blessures arrivent vite. Nous essayons de dormir 8h par nuit quoi qu’il arrive, ce qui limite les sorties nocturnes — un sacrifice à accepter. Niveau alimentation, notre option préférée reste, comme pour la plupart des sportifs, le plat de pâtes bien consistant qui donne assez de sucres lents pour l’entraînement. Malgré toutes les précautions qu’on peut prendre, les soucis physiques arrivent vite.

Un encadrement de qualité

Être en pôle, c’est aussi être très entouré•e : ma partenaire et moi sommes suivies par cinq personnes au quotidien. Il y a en effet le coach, le préparateur physique, le kiné, le médecin du sport et la préparatrice mentale qui est également psychologue.

C’est une équipe presque exclusivement masculine, comme le pôle qui est lui aussi en majorité masculin. Dans ma catégorie, celles des 49er, il n’y a que quatre équipages féminins en France, contre une dizaine pour les hommes… Malgré tout cela, l’ambiance au pôle est excellente, et nous n’avons jamais reçu de blagues déplacées de la part de nos collègues masculins ou de remarques sexistes. Lors des stages et des régates où nous rencontrons les autres équipières, l’ambiance est également bonne, sans compétition malsaine entre les équipages.

Cependant, la fédération de voile cherche à féminiser ses équipes : le pôle de Marseille nous a donc mis à disposition le bateau avec lequel nous naviguons. C’est très attractif, car les équipages masculins doivent se procurer leur matériel en intégralité, ce qui n’est pas négligeable quand il s’agit d’un bateau… Nous ne payons pas non plus le coach qui nous entraîne. Ce sont des aides précieuses : espérons que le nombre d’équipages féminins s’étoffe grâce à ça dans les prochaines années !

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Les financements

Ma partenaire et moi, comme les autres équipages, ne touchons pas de salaire pour nos heures d’entraînement. J’ai eu de la chance d’entrer en pôle juste après avoir reçu mon diplôme de kiné, qui m’assure un petit revenu stable grâce à mon travail à mi-temps — revenu qui part généralement dans mon loyer et le budget alimentaire.

Pour tout ce qui est remplacement du matériel (ça peut arriver qu’un mât se casse, que la grand-voile soit à changer), achat des tenues d’entraînement et frais de déplacements et d’hébergement en compétition qui sont à notre charge, nous comptons sur les aides et le sponsoring. Les aides peuvent venir du département, de la municipalité d’origine, de la région… Dans tous les cas, il faut déposer soi-même un dossier détaillé expliquant le projet et l’usage qui sera fait de l’argent touché. Ensuite il n’y a plus qu’à croiser les doigts !

Cependant, ces aides ne dépassent que très rarement les quelques centaines d’euros, ce qui ne couvre qu’une petite partie de nos dépenses. Pour le reste, nous devons avoir recours aux sponsors. Et là, c’est un peu la petite débrouille : mon équipière et moi n’avons pas reçu de formation spécifique pour démarcher les potentiels sponsors, alors on y va un peu au culot. On se renseigne sur une marque ou un grand magasin qui pourrait être intéressé, on rédige une lettre et on y joint notre dossier explicatif. On a toujours un dossier prêt sur nous, au cas où…

En plus d’une visibilité en compétitions nationales et internationales, on peut proposer à certaines marques de sport des retours sur la qualité de leurs produits en conditions de haut niveau. Nous avons encore beaucoup à apprendre dans ce domaine.

Cela reste parfois un peu juste pour tout financer, car une compétition seule peut coûter 1000 ou 2000€, voire plus, surtout si elle se situe à l’étranger : il faut payer le transport de notre matériel par voie routière, par ferry ou container si besoin (comme on part avec notre bateau), l’hébergement, les frais d’inscriptions à la compétition qui peuvent aller jusqu’à 300€, parfois le remplacement d’une partie du matériel…

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C’est vrai que ce n’est pas le sport le plus pratique.

Mais nous progressons vite et espérons de bons résultats, ce qui nous permettra d’être mieux subventionnées, à la fois par les sponsors et par la fédération. Les sportifs des pôles sont inscrits sur des listes ministérielles faites par la fédération, où ils sont répartis selon leurs talents et résultats : il y a les Espoirs et les Haut-Niveau, statut appréciable car il permet une certaine reconnaissance et amène certaines compensations financières supplémentaires.

Les membres de l’Équipe de France A, qui représentent la France dans les plus grandes compétitions internationales (Jeux Olympiques), ont la chance d’avoir leurs frais de déplacement et d’hébergement pris en compte par la fédération et de toucher une indemnité mensuelle. En attendant, nous avons eu recours au financement participatif sur Ulule qui a très bien marché !

L’importance du soutien des proches

Notre objectif final est la qualification aux JO de Tokyo en 2020, ce qui nous fait au moins six ans d’entraînements quotidiens à assurer coûte que coûte. La route est longue, et nous avons bien conscience que beaucoup de choses peuvent arriver en six ans, sur le plan physique comme psychologique. L’année prochaine, les mondiaux sont à Buenos Aires, ce sont les qualificatifs pour les jeux de Rio en 2016 : si nous réussissons à financer le déplacement, nous tenterons notre chance pour être bien classées et représenter la France à Rio. Nous sommes un jeune équipage mais nous progressons vite et sommes pleines d’espoir !

La plupart des donateurs de notre campagne de financement participatifs faisaient partie de nos connaissances (c’était essentiellement des membres de nos familles et nos amis). Leur soutien nous est très important, notamment sur le plan psychologique. Pour aider à maintenir le lien avec eux, nous avons créé notre page Facebook où nous publions régulièrement nos activités de la semaine, nos progrès, nos futurs projets…

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Selinde
    Selinde, Le 19 février 2015 à 11h10

    Je veux faire la même chose :puppyeyes:

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