Racisme et cuisine, ma découverte nocturne

Il y a quelques semaines, lilicybulle s'est brusquement souvenu d'un détail dans son livre de cuisine, un détail particulièrement raciste.

Racisme et cuisine, ma découverte nocturne

Il y a un instant, fragile, presque insaisissable, où juste avant de sombrer dans l’état de veille que nécessite le sommeil, notre esprit jouit d’une lucidité exemplaire. Un pouvoir étrange lui permet, dans ce moment éphémère, de voyager dans le temps, de comprendre l’humanité, de comprendre la vie, de comprendre ton chat.

Ces micro-secondes de clarté sont le terreau fertile des illuminations soudaines, parfois les plus importantes de nos existences.

C’est ainsi qu’alors que vos yeux se ferment, vous frappe sans crier gare (GARE !) la cruauté de « Barbe-bleue » que vous lisait votre mère pour vous endormir, surgit de nulle part la réelle signification de la scène à laquelle vous avez assisté hier en entrant sans frapper dans la salle de bains, se dévoile sans pudeur le sens de cette blague que vous pensiez n’avoir pas saisie (mais elle était juste nulle en fait), ou encore s’impose sans retenue la fameuse formule de création de neuroprotons exponentialisés bifluorés qui soignent tous les types de cancer, ainsi que les mycoses vulvaires…

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Une gêne indéfinie

C’est ainsi qu’un beau jour, ou peut-être une nuit, sur la toile vierge de mon cerveau ouvert tous azimuts, s’est projetée l’ombre d’un souvenir (et l’ombre de ton iench aussi, mais ça, c’est une autre histoire) jusqu’alors enfoui sous une pile de linge sale. Plus qu’un souvenir, une sensation.

Celle d’avoir eu, un beau jour (ou peut-être une nuit, mais ça m’étonnerait), une révélation sur le bout de la langue, mais de l’avoir perdue de vue avant même de pouvoir en comprendre la portée. Dans mon petit cinéma mental, j’assiste à une projection privée et décousue : un livre, des blancs en neige, un gâteau au yaourt, du chocolat, et un mot. Un mot gênant. Mais je ne le vois pas encore, il est en filigrane.

Mon instinct d’enquêteur ne fait qu’un tour. Ou deux. Avant de m’endormir comme une souche et d’oublier ce simulacre d’épiphanie, je m’élance, telle la gazelle, l’antilope de Thomson et la maman ourse, et dévale les escaliers pour atterrir dans la cuisine. Farfouillant dans les placards, vidant les tiroirs, je cherche un livre. Un livre de recettes. Celui-là même qui m’a permis, et pour leur plus grand plaisir, de gaver mes parents de gâteau au yaourt durant les premières années de ma vie.

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Après de longues explorations, je le trouve enfin. C’est un livre de recettes pour « apprentis pâtissiers » nous dit-on, en lettres bleues d’imprimerie. Tout ce qu’il y a de plus banal. Mais je le sais, je le sens, j’en ai l’intime conviction : il contient la clé du mystère de la gênance.

Un souvenir qui se révèle…

Je l’ouvre, fébrile, et tombe avec bonheur sur la recette du gâteau au yaourt susnommé, unique victoire pâtissière sur ma liste, encore à ce jour. Le papier est en piteux état, couvert de pâte séchée antédiluvienne, de farine préhistorique, de blancs d’œufs mérovingiens… Et c’est pour moi une véritable Madeleine de Proust.

Je me souviens, avec fracas, des heures passées, fascinée, devant les photographies et les illustrations de toutes ces recettes que, pour le bien de tous, je ne ferai jamais que lire. Ha ! Les tartelettes à la fraise ! Les amandines au chocolat ! Les petits sablés ! Les beignets aux pommes ! Et leur mise en scène, sommaire mais efficace, sur une table de pique-nique couverte de cotillons, ou dans les wagons d’un petit train en bois…

C’est alors que, sans transition aucune, après m’être longtemps ébaudie devant les « Biscuit à la Pompadour » et leur crinolines gracieuses, je le vois. Il est là, devant moi !

Sous mes yeux d’adulte pour la toutoute première fois, sur une page immaculée, de sorte que je peux lire sans peine (mais avec de la peine), il est écrit noir sur blanc :

« NÈGRE EN CHEMISE »

En chemise seulement. Il avait perdu le beau manteau d’ignorance dont je l’habillais jadis, chaque fois que je me léchais les babines avec gourmandise devant l’appétissante création chocolatée, rêvant d’avoir, un jour, l’audace d’en tenter la réalisation.

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Dur dur d’être grand-e.

Vous reprendrez bien un peu de racisme ?

Je parcours le texte infâme, parsemé d’absurdes consignes : « Badigeonnez votre nègre », « pesez votre nègre », « posez votre nègre sur une assiette », « demandez à un adulte de vous aider à habiller votre nègre » (Oui, il est en chemise, si tu as bien suivi. Fais un effort.)…

Déjà quelque peu affligée par ces directives troublantes, je tente de me raccrocher tant bien que mal à l’idée que cette appellation n’est que la nomenclature archaïquement et traditionnellement (quand le terme « tradition » devient le laissez-passer pour du grand n’importe quoi…) utilisée pour désigner cette pâtisserie, et qu’elle a perdu de ce fait son sens hautement péjoratif (mouais c’est ça, c’est ça… De qui me moque-je ?).

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Mais voilà que je me décompose (car je suis biodégradable) devant la photo outrancière qui accompagne la recette : un bonhomme en chocolat au design grossièrement négroïde, digne du fameux « Y’a bon Banania… ». (Si tu souhaites voir l’image, elle est ici, mais attention, c’est vraiment insultant.)

J’en reste sur mon séant. Je m’apprête finalement à refermer le livre maléfique, quand un détail (d’importance) me saute aux yeux. Rien ne me sera épargné, le directeur de la photographie dans un trop-plein de créativité nauséabonde, persiste et signe : sur le bord de l’assiette, délicatement posée près du « Nègre en chemise », il y a une branche de fleurs de coton…

Après cette lugubre découverte sur mon passé d’enfant idiot, et après m’en être voulu à mort d’avoir eu si longtemps trouvé cette photo adorable et gustativement parlante (ne me jetez pas la pierre, il s’agit tout de même d’une boule de mousse au chocolat, recouverte de chantilly et de cerises confites !), j’ai compulsé fiévreusement l’intégralité de mes ouvrages de pâtisserie, tremblante, craignant de tomber au passage sur la recette du « Feuj à kippa » accompagné de son « Bosh en redingote de cuir », du « Bougnoule en djellaba » ou du « Niakoué en kimono » …

Soyez rassuré-e-s : ce ne fut pas le cas. Mais cette page recevra maintenant ce qu’elle mérite : la poubelle.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Himi
    Himi, Le 23 décembre 2014 à 17h06

    Otch
    Et @Olimeli :
    Enfin, moi je le ressens un peu comme le mot "nègre", avec une très forte connotation péjorative et avec tout le foutage de gueule qu'on passe à se ramasser, en tant qu'asiatique. Non, les asiatiques ne subissent pas le racisme, c'est juste ouvertement accepté de se foutre de leur gueule :lol:
    Mais gentiment quoi hein :lol:
    Pour moi aussi "jaune" ça a un vieux relent de colonialisme bien dégueulasse.J'ai des amis asiatiques (les fameux amis :d ) qui s'auto-qualifient parfois comme ça, tout comme des fois je dis être une "négresse" mais de moi-même ça me viendrait pas à l'idée de leur dire qu'ils sont jaunes et vice-versa, ça semble normal.D'ailleurs pour rebondir sur la phrase que j'ai mise en gras, je pense à une anecdote.
    Spoiler: 3615 MA VIE
    En fait, ça aurait plutôt sa place sur la VPR, désolée du HS :lunette:

    Edit:
    @Farane Comme je l'ai dit plus haut c'était pas le but. Je n'ai juste pas apprécié le ton des messages, pour moi le combat pour les libertés de ce style en France oui,c'est d'un autre siècle.

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