Je suis une ninja au quotidien (à cause du harcèlement de rue)

Le harcèlement de rue, toujours là, toujours sous-estimé. Une épuisante banalité qui fait pourtant des femmes de véritables ninjas au quotidien. Est-ce bien normal ?

Je suis une ninja au quotidien (à cause du harcèlement de rue)

La première fois qu’un homme m’a fait comprendre que j’étais une femme, j’avais onze ans. Je portais un pantalon noir informe et un col roulé, mais il faut croire que ma puberté précoce ressortait suffisamment pour lui permettre quelques remarques enjouées et appuyées sur l’arrondi timide de mes seins…

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« Oh, c’est bon, c’est un compliment innocent ! Bourrin, mais innocent », me diront certains. Croyez-moi, des années se sont écoulées depuis, et je les connais, ces justifications à deux ronds. C’est vrai, se faire jauger de haut en bas avant de recevoir le verdict d’un parfait inconnu dans la rue, c’est sympathique, dites-moi. Mais si je me souviens avec autant de précision de ma toute première confrontation au harcèlement de rue, c’est parce qu’il n’y avait alors que lui et moi dans une rue déserte, qu’il était trop près, et que j’ai instinctivement cherché un moyen de lui échapper.

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La première fois qu’un homme m’a fait comprendre que j’allais être une ninja, j’avais donc onze ans.

Ninja, les premiers réflexes

C’est tout un art, et qui s’apprend dans la rue. Au-delà des « simples » remarques sexistes que va lâcher un pignouf en passant, il faut savoir se tirer des mauvais pas… et des mauvais pas, il y en a. Le but ? Ne pas se faire agresser, ne pas se faire violer, survivre. La méthode à suivre ? Savoir appliquer les bons vieux conseils de maman à la situation. Évite les lieux déserts. En cas de problème, fais du bruit. Si tu as le moindre doute, file. Mets-toi à l’abri. Cache-toi.

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Effectivement, parfois, faire du bruit est la solution. La dernière fois qu’un illustre porc m’a mis la main aux fesses en passant derrière moi, me faisant bien sentir ses doigts dans mon intimité (et vomir et pleurer intérieurement), je lui ai hurlé dessus tandis qu’il prenait la fuite. Il faut dire qu’il y avait du monde, sur le quai : le but était alors de le faire virer du métro, et ça a fonctionné. Mais si je suis entièrement honnête, je dirais que ça m’a aussi fait du bien. De pouvoir extérioriser ma rage, ma haine, contre lui et tous ceux qui, par le passé, ont estimé pouvoir disposer de moi comme d’une poupée. Je l’ai insulté, je l’ai poursuivi, je l’aurais frappé si j’avais pu l’atteindre.

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Si seulement.

Mais parce que dans cette situation-là, je pouvais me le permettre…

La plupart du temps, la clé, c’est de rivaliser d’ingéniosité pour disparaître. Oui, disparaître. Personne ne me l’avait jamais dit, mais lorsqu’un beau soir, dans mon propre quartier résidentiel, deux types en scooter ont commencé à ruiner ma promenade (très) solitaire, ça m’est venu instinctivement. Le doute, d’abord.

« Ils sont repassés dans l’autre sens en m’appelant… Bon, ils ne se sont pas arrêtés, mais j’avais traversé et j’étais du mauvais côté. Ça ne veut peut-être rien dire. Dans le doute, retraversons au cas où ils repasseraient. Ah, ils repassent. Ils ont l’air blasés d’être encore du mauvais côté. S’ils repassent encore, ils vont comprendre que la route est déserte et qu’ils peuvent la traverser pour m’atteindre. Je fais quoi ? »

Et puis, l’action.

« J’ai bien fait de me planquer dans ce buisson, ça va faire bien cinq minutes qu’ils me cherchent à pied. C’est ça, criez « salope » tout ce que vous voulez mes cochons, vous ne m’aurez jamais. »

C’était la première fois que je me cachais dans la rue, et que je tirai une certaine fierté de mes réflexes qui allaient pourtant devenir une horrible banalité.

Femme le jour, ninja la nuit (enfin… le jour aussi)

Parce que des anecdotes de ce genre, j’en ai. Pas de viol ou d’agression majeure, non : quelques accrochages et attouchements repoussés tout au plus. Je fais partie de celles qui ont réussi à passer entre les mailles du filet, mais pour combien de temps encore ? Quand tant d’autres « combattantes », chaque jour, tombent sur le front… ou quand pas une matinée ne passe sans qu’une histoire de viol ne garnisse un journal… Comment suis-je censée dissocier ma condition de femme d’une guerre au quotidien ?

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« J’vais acheter du pain, à toute. »

Je n’avais même pas dix-huit ans lorsque je suis passée à côté d’un mec qui se branlait dans sa voiture, et qu’en l’entendant démarrer le moteur, j’ai compris que j’étais dans la merde. Je n’étais pas loin de chez moi, mais je me suis cachée derrière un cabanon pendant qu’il faisait le tour du pâté de maison plusieurs fois à ma recherche, pour ne pas qu’il voie où j’habite.

Et puis cette fois où deux types avaient passé une bonne partie de l’après-midi à nous filer le train dans le centre-ville, à une amie et moi, qu’ils se sont mis à courir quand on a commencé à courir. Qu’en désespoir de cause, on a sonné chez un ami qui était absent, et qu’on a escaladé sa barrière pour se cacher dans son jardin. À travers les interstices des planches, on les a vus passer, égarés, et s’engueuler. « Putain elles sont passées où ? »

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Par quel miracle ai-je eu cette présence d’esprit, ce soir où un inconnu a profité que je tape le code pour rentrer avec moi, de simuler un appel téléphonique au lieu de m’engager dans le couloir sombre avec lui ? J’ai rouvert la porte en faisant mine d’indiquer le chemin à un pote au téléphone, et si sur le coup je me suis fait la réflexion que j’étais paranoïaque… quand j’ai vu l’homme ressortir presque aussitôt sans avoir tapé le second code, j’ai aimé ma paranoïa. Avant de filer m’enfermer chez moi.

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Quelques mois plus tard, je découvrais sur madmoiZelle Les Vigilantes, un court-métrage dans lequel une jeune femmes est violée dans le couloir de son propre immeuble par un mec rentré en même temps qu’elle.

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Alors, oui, parfois, je m’interroge sur cette situation. Cette aptitude à repérer les mecs louches, ce vieux réflexe de scanner les environs où que j’aille… Cette main serrée sur mes clés, tandis que cet enfoiré qui m’a filée à pied pendant dix minutes m’aborde en voiture à un rond-point désert, prête à… Prête à quoi, au juste ?

À lui crever un oeil ?

Tout ceci est-il bien normal ?

Étrangement, j’ai mis beaucoup de temps à réaliser que ce n’était pas normal. Peut-être parce que j’étais trop concentrée sur le moment, et trop satisfaite d’avoir eu les bons réflexes par la suite, pour me faire la réflexion. C’était devenu tellement habituel, comme une seconde nature…

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Le déclic s’est fait il y a quelques semaines. Un mec me suivait dans le centre commercial, persuadé d’être d’une discrétion formidable. Comme d’habitude, je l’avais repéré avant même qu’il songe à me filer. Comme d’habitude, j’ai fait mine de rien. Et comme d’habitude, je l’ai semé à un tournant, en le regardant passer comme un blaireau qui a perdu son joujou. Sauf que cette fois, au lieu de ricaner, j’ai vu la situation sous un angle nouveau.

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par Jenkins

Je me suis vue, jeune femme adulte, en train de se cacher pour se protéger en pleine journée, comme si c’était la chose la plus banale du monde.

Oui, pour ma vie. Et non, je ne suis pas une exception. Non, je ne suis pas plus « bonne » que la moyenne, je n’attire pas les ennuis plus qu’une autre, mon cul n’est pas d’une rondeur irrésistible et ma tenue, qui ne devrait même pas être un facteur, n’est pas forcément légère. Je suis juste une femme, une meuf, une gonzesse de plus, et je sais que nous avons toutes une moins une de ces histoires. Je le sais, parce que c’est un sujet de discussion récurrent.

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Mais le pire, c’est qu’on accepte cette situation. Que peut-on y faire ? Ben écoutez, moi je ne sais pas, si je me cache, c’est bien parce que je pars du principe que je ne sortirais pas forcément gagnante d’une confrontation, et que je préfère ne pas le risquer. Rapport que j’ai le droit de vivre. J’ai bien mis des baffes, des coups de pieds bien placés et même des gnons de temps en temps, mais bon, ce n’est pas plus normal de devoir se battre dans la rue que de devoir se planquer.

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par Jenkins

Non, ce qu’on peut y faire, je vais vous le dire : c’est commencer à reconnaître une bonne fois pour toute que le harcèlement de rue est une réalité, et que ça peut aller très loin. Oui, même chez nous, petite société moderne et propre sur elle.

C’est commencer à considérer la femme comme un être humain à part entière, qui n’a pas à être traitée comme un objet et moins bien qu’un homme. « Ohlala, mais ça va, les femmes sont pas mal traitées… » : oui, ben la preuve.

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C’est se mettre à éduquer nos gosses sur un plan d’égalité et leur enseigner le respect le plus élémentaire, parce que merde, je n’ai pas à me cacher, j’en ai marre d’avoir peur, et surtout j’en ai marre d’avoir le réflexe de jauger le risque que représente une rue déserte.

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par Jenkins

Parce qu’en attendant, où qu’on aille, être une femme signifie être entraînée à éviter le pire depuis sa plus tendre puberté. Et être une ninja au quotidien, croyez-moi, ça n’a rien de cool.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Neito
    Neito, Le 23 août 2016 à 13h16

    La première fois que j'ai subi du harcèlement de rue je devais avoir entre 14 et 16 ans. Pour une des rares fois de ma vie je portais une robe de ma propre initiative (on me reprochait souvent de ne pas être féminine... Une autre forme de sexisme là encore) et j'étais avec mes amies, elles aussi en robes, ce qui était donc exceptionnel pour chacune d'entre-nous. Et là un type s'arrête à notre niveau en voiture pour nous faire des gestes obscènes et donc très explicites avec ses doigts et sa langue. Je me suis jamais sentie aussi mal de ma vie, aussi humiliée. J'avais mal au ventre, partagée entre la peur et l'envie de vomir. J'ai mis un peu de temps avant de porter une robe à nouveau, parce-qu'après tout ce n'était pas moi la fautive dans l'histoire, je m'en suis rendue compte bien assez tôt. Maintenant quand je repense à tout ça je me dis qu'en plus de s'être comportée comme une belle ordure, cette personne était terriblement lâche ! C'est facile bien en sécurité dans sa caisse !
    Heureusement pour moi, ma mère m'a parlé assez tôt du harcèlement de rue, car c'est quelque chose qui l'avait marquée et tout comme moi, elle se souvient jusqu'au moindre détail de cette première expérience désagréable. Elle m'a donc soutenu quand je lui ai raconté des années plus tard cette histoire.
    Entre-temps, j'ai changée de ville pour mes études et j'ai jamais été aussi tranquille pendant 4 ans.
    Je reviens donc ensuite dans ma région natale et bim ! Ça ne loupe pas : je me fais emmerder toutes les semaines, si ce n'est pas tous les jours depuis.

    Récemment, j'ai découvert à quel point j'avais intégré ce problème banal (mais anormal) et ça m'a choquée. Je me baladais dans la rue aux côté de mon copain et je vois deux mecs louches (je me fie à mon instinct qui m'a plutôt très bien servie jusqu'ici), et là je me rends compte que sans réfléchir je me décale du trottoir et commence à filer sur le parking pour ne pas être a portée de vue. C'est à ce moment là que mon copain me demande ce que je fais, et nous réalisons tous les deux que c'était une attitude de fuite face au harcèlement de rue. Pour moi c'était "normal", une habitude même.

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