Les Ch’tis font du ski (ou quand la fracture sociale devient contemplation)

Après une saison en 2011 à Ibiza, les Ch'tis de W9 partent au ski. Pour qui voulait une seconde opportunité de rire de la fracture sociale, c'est par ici.

Les Ch’tis font du ski (ou quand la fracture sociale devient contemplation)

Ambiance Les Bronzés font du ski droit devant. Alors que Les Ch’tis à Ibiza se terminait en octobre dernier, W9 a décidé de remettre le couvert avec l’édition hivernale de l’émission de télé-réalité. C’est parti, les Ch’tis troquent bermudas et lunettes de soleil pour combinaisons matelassées et bonnets.

Un vrai succès commercial

Quand on sait que c’est grâce à ce programme que la chaîne de « la vie en violet » a réussi à s’imposer comme leader de la TNT chez les 15-24 ans, on comprend que la tentation commerciale ait été grande. La productrice Alexia Laroche Joubert a donc décidé d’emmener à la montagne les anciens (Gaëlle la gogo-danseuse, Vincent le barman, Céline l’apprentie mannequin…. et bien sûr, Christopher, star anti-héros de la première édition) mais aussi de nouveaux candidats.

Comme pour son alter-ego estival, cette émission se propose de suivre les Ch’tis dans un milieu qui n’est pas le leur. But du programme : déterminer qui sera le meilleur, et les accompagner dans leurs petites tranches de vie. Nul doute que ceux qui avaient suivi avec passion les Ch’tis à Ibiza seront curieux de savoir si Christopher osera les pistes noires et si Gaëlle maîtrisera le chasse-neige.

En attendant, le programme de télé-réalité que Télérama avait qualifié d’ « aussi affligeant qu’insultant » — épithètes pertinents, bien que je ne sois pas fan du titre — est sûrement attendu au tournant par les amateurs comme par les détracteurs : les premiers vérifieront que le concept de l’émission se renouvelle bien (jurisprudence : Le Roi Lion II < Le Roi Lion) quand les seconds continueront à regretter que la réputation des nordistes ne suscite que dérision.

Le rire nauséabond des inégalités sociales

De mon côté (et je précise que je suis née à Lille), la critique première ne va pas dans le sens du régionalisme : le programme ne me dérange pas parce qu’il représente les Ch’tis, mais parce qu’il met en scène des anti-héros (qui aurait sincèrement envie d’avoir la diction de Christopher ?).

En fait, tout se passe comme si nos rires naissaient exactement là où le constat de la fracture sociale s’impose. Je vous le donne en mille : la majorité des Ch’tis sélectionnés n’est probablement jamais partie aux sports d’hiver (pour rappel : un forfait remontées mécaniques + une location de matériel et de chalet, c’est tout un budget) et leurs maladresses sur les pistes constitueront la matière première de l’émission.

Dans le teaser de l'émission, Christopher emmène ses camarades devant un terril pour « s'entraîner à skier ». Allô Radio cliché.

Les anti-héros sont des exutoires, ceux que l’on est rassurés de « ne pas être »

Vous me direz, Jérôme, Gigi et Popeye des Bronzés sont tout autant sublimés dans leur médiocrité. Mais Les Bronzés font du ski, à l’instar de Bienvenue chez les Ch’tis, sont des fictions. Et là où la fiction impose le recul, la distance, l’esthétisation… la télé-réalité, elle, veut contempler le vrai, et donc, ici, stigmatise et ricane.

Cette émission ne laisse à la pauvreté (sociale, intellectuelle) que son côté fantasque (le comique de situation, l’absurde), soit le seul que la doxa bien-pensante peut accepter de visionner sans trop d’efforts. Autrement dit, il est beaucoup plus réconfortant et déculpabilisant de rire de la pauvreté (ça veut au moins dire qu’on la représente dans nos médias) que d’en parler sérieusement.

Colère et révolte vs. cynisme et spectacularisation

Faut-il en conclure que ma critique est vive uniquement parce que l’émission me laisserait de marbre ? Pour tout vous avouer, je ne promets pas qu’aucune scène des Ch’tis font du ski ne me ferait potentiellement rire (ce serait sûrement mentir).

Ce que je déplore va au-delà – je trouve dangereux le glissement sémantique des images à la télé : comme si observer des gens vivre en captivité ne nous suffisait plus (Loft Story, Secret Story), après les musicos (Star Academy), les intrépides (Koh Lanta), les lubriques (Greg le millionnaire) et j’en passe, le contemplatif veut jouer sur une autre de nos fibres les plus naturelles : la capacité à se moquer.

Et la moquerie est salvatrice, mais quand elle vise les inégalités entre les catégories socio-professionnelles, il me semble malheureusement qu’elle est malsaine et (pour utiliser un mot galvaudé) anti « progressiste ».

En bref.

En fait, sans vouloir tenir un discours de classe, je pense que les Ch’tis font du ski tient moins de la private-joke régionale que du mépris du fossé social. Un peu comme si la capacité à se révolter qu’avaient nos aînés est en train de se diluer dans notre besoin marketé de tout spectaculariser.

Aujourd’hui, les inégalités sociales ne nous font plus descendre dans la rue pour crier : elles nous enfoncent un peu plus au fond de nos canapés pour rire.

NB : je précise si besoin est, que je n’ai pas pour but dans la vie de tabasser quiconque se fend la poire devant cette émission. Paix et amour.

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