Le harcèlement sexuel au travail est bel et bien l’affaire de tous

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« Harcèlement sexuel au travail : l’affaire de tous ». C’est le nom du documentaire Infrarouge diffusé sur France 2. Des femmes harcelées témoignent à visage découvert, pour lever l’omerta sur ces violences trop courantes.

Le harcèlement sexuel au travail est bel et bien l’affaire de tous

Mise à jour du 23 octobre 2017 — Le documentaire d’Infrarouge Harcèlement sexuel au travail : l’affaire de tous est toujours disponible en replay (lien ci-dessous). Un extrait de l’émission a été publié sur YouTube.

On peut y voir la session de questions-réponses co-animée par Guillaume Meurice, et Marilyn Baldeck, responsable de l’Association contre les Violences faites aux Femmes au Travail (AVFT).

Publié le 12 octobre 2017 — Mercredi 11 octobre, France 2 a consacré sa soirée au lourd sujet du harcèlement sexuel au travail. À 20h55, c’est par un téléfilm que la réflexion était ouverte. « Harcelée » mettait en scène Karine, une mère de famille cherchant à retrouver un travail après son congé parental.

Elle rencontre par hasard Antoine, le père de la meilleure amie de sa fille, à un match de basket de l’équipe de leurs filles. Antoine propose à Karine de venir passer un entretien dans son entreprise. Il l’embauche.

Mais voilà, le comportement d’Antoine est… étrange, vis-à-vis de Karine. Il la regarde, l’approche, lui parle et la touche de manière insistante, de plus en plus intrusive, jusqu’à l’agression.

Karine est d’abord mal à l’aise, puis choquée, sidérée, désemparée. Blessée.

J’ai vu ce téléfilm avant sa diffusion, et j’ai trouvé certaines situations sans doute caricaturales, sans doute exagérées… Et puis, j’ai écouté les témoignages de réelles victimes de harcèlement sexuel au travail.

Ce ne sont plus des comédiennes, ce sont des femmes qui ont décidé de porter plainte, de poursuivre leurs harceleurs.

J’ai compris que ce téléfilm n’était pas caricatural. Il était réaliste.

Infrarouge donne la parole aux victimes de harcèlement sexuel au travail

Elles s’appellent Annabel, Julia, Isabelle… Elles ont l’air ordinaires. Elles n’évoluent pas dans des milieux professionnels spécialement « macho », spécialement compétitifs, et quand bien même, ce ne serait pas une excuse.

Andrea Rawlins-Gaston a recueilli leurs témoignages, pour donner des visages et des voix à ces mêmes situations que je trouvais « exagérées » dans le téléfilm.

En France, en 2017, on en serait encore là ?

Le harcèlement sexuel au travail, entre tabou et omerta ?

Les témoignages de ces femmes sont difficiles à entendre. Comment, en France, à notre époque, peut-on supporter, tolérer de pareils comportements dans un milieu professionnel ?

Pourquoi personne ne réagit, autour d’elles ? Pourquoi craignent-elles tant le jugement des autres, pourquoi doutent-elles parfois elles-mêmes de leur légitimité à faire cesser les situations clairement délictuelles ?

Des éléments de réponses sont amenés au cours de ce documentaire. En effet, entre les témoignages, on assiste à une séance de questions-réponses posées à un panel de volontaires.

Des hommes et des femmes de tous âges et toutes origines sont rassemblées dans un amphithéâtre. Maître de cette étrange cérémonie, Guillaume Meurice leur pose une question, et les invite à y répondre par un boîtier électronique : vrai ou faux, pour chacune de ces affirmations ?

Regardez le replay de ce documentaire. Écoutez les témoignages des victimes de harcèlement sexuel au travail. Entendez les réponses de ce panel de « Français•es moyen•nes », écoutez-les expliquer, commenter ces réponses. Et comprenez pourquoi la lutte contre le harcèlement sexuel au travail est bel et bien l’affaire de tous.

Le harcèlement sexuel au travail, un concept flou dans l’opinion publique ?

Ces questions sont celles que Marilyn Baldeck, de l’ AVFT (Association contre les Violences faites aux Femmes au Travail) utilise pour mener des ateliers de formation en entreprise.

Celle-ci m’a particulièrement marquée :

« Pensez-vous qu’à force de trop parler de harcèlement sexuel au travail, on risque de tuer la séduction ? »

Les réponses ? Elles sont partagées : 51% de vrai, ça va tuer la séduction, 49% contre.

Comment est-ce possible de ne pas voir la différence entre harcèlement et séduction, au point de penser que lutter contre l’un risque d’éradiquer l’autre ?

Joint par téléphone, Guillaume Meurice me commente ce point de la discussion qu’il a animée, lors du tournage. Quel est le rapport entre le harcèlement sexuel et la séduction ?

« Le harcèlement sexuel n’est pas une question de séduction, c’est un rapport de domination, de prédation. »

Mais alors pourquoi cette « peur » de voir la séduction « tuée » par les débats sur le harcèlement sexuel ?

« Peut-être que les Français•es craignent une « américanisation » de la société » me répond Guillaume Meurice, faisant référence à sa chronique du 11 octobre. C’est effectivement un commentaire qu’il avait reçu durant son micro-trottoir.

C’est la peur de voir le moindre rapport de séduction, la moindre invitation à « aller boire un verre » désormais poursuivie en justice comme un harcèlement sexuel.

Sauf que d’une part, la loi française distingue clairement le harcèlement sexuel de la séduction, ne vous faites pas de souci à ce sujet. Et d’autre part, les deux n’ont absolument rien à voir. Il n’y a guère que dans l’imaginaire qu’on peut les confondre.

Le harcèlement sexuel est un rapport de pouvoir, de domination. La séduction est une invitation à la rencontre, à l’échange. Ce sont deux langues étrangères, qui n’ont aucune racine commune.

C’est là sans doute que se situe l’une des pires incompréhensions sur le sujet, au sein de la société : penser que le harcèlement sexuel est un jeu de séduction qui va trop loin.

Le harcèlement sexuel est un rapport de pouvoir, pas de séduction

C’est en réalité un abus de pouvoir, une volonté de dominer l’autre. Le harcèlement sexuel ne commence pas par des flatteries incomprises, des compliments indésirables. Ses prémices sont une tentative de retirer à l’autre la propriété de son corps et de son image.

Le harceleur commente, critique, enjoint, interdit à sa victime certaines attitudes, certains vêtements, certaines façons d’être dans le but d’assoir son emprise sur elle.

Les victimes racontent avoir changé leurs habitudes vestimentaires et leur attitude, dans le but d’éviter de s’attirer encore davantage d’attention indésirée. Le piège s’est déjà refermé sur elles : elles remettent en cause leur propre comportement au lieu de dénoncer celui de leur harceleur.

La lutte contre le harcèlement sexuel au travail progresse dans les mentalités ?

Le décalage est saisissant, entre les témoignages des victimes de harcèlement sexuel, et les réponses du « panel » de Français•es interrogé par Guillaume Meurice.

Les unes font état d’une violence qui brise, les autres débattent d’incompréhensions, de différences de tempérament et de caractères, de qui pro quo, de suspicions…

J’avais 24 ans lorsqu’un collègue, dont je n’avais absolument pas eu à me plaindre jusqu’alors, m’a gratifiée un matin de cette exclamation, les yeux plongés dans le décolleté qu’on devinait par transparence, sous mon chemisier :

« Clémence ! Tu es TRÈS en beauté, ce matin ! »

Je me demande comment il aurait réagi si un homme de son âge, et dans sa position hiérarchique, avait fait cette remarque à sa fille, de mon âge, dans ma position hiérarchique. Les yeux dans son décolleté, l’emphase sur ce « TRÈS en beauté ».

Je me demande s’il aurait fait cette remarque, sur ce ton, les yeux rivés sur les pectoraux de Dwayne « The Rock » Johnson : c’est un excellent test, au passage. Si vous ne traiteriez pas The Rock de cette manière, ne traitez pas votre collègue ni votre subordonnée de la même façon.

Le harcèlement sexuel au travail est vraiment l’affaire de tous

Il y a encore quelques mois, j’aurais été plongée dans une colère noire, après le visionnage de ce téléfilm, l’écoute de ces témoignages croisés avec l’ignorance de la gravité du sujet, dont ce panel est l’illustration.

Mais aujourd’hui, je suis optimiste, parce qu’avant de montrer tout le chemin qu’il reste à parcourir dans les mentalités, pour que ce problème de société soit un jour éradiqué, je mesure surtout tout le chemin qui a été parcouru.

Le service public a consacré toute une soirée au traitement de CE sujet, le harcèlement sexuel au travail, à travers les témoignages de celles qui l’ont vécu, dans le but de sensibiliser à ce fléau, pas de mettre en doute sa réalité.

Il y a quelques semaines, c’était Le viol qui recevait ce traitement, très juste, très pédagogique.

Rien que le titre de cette soirée spéciale est un symbole fort : c’est l’affaire de tous, ce n’est plus un problème de femmes, un tabou, une honteuse faiblesse.

Coïncidence, la diffusion de ce téléfilm suivi du documentaire Infrarouge intervient quelques jours à peine après les révélations du New York Times au sujet d’Harvey Weinstein, magnat d’Hollywood, accusé de harcèlement, d’agressions sexuelles et de viol par des très nombreuses femmes.

Quelques hommes ont également pris la parole pour témoigner d’agressions qu’ils ont subies, et ces témoignages viennent renforcer le schéma de pouvoir et de domination du harcèlement sexuel.

En quelques années, la parole s’est considérablement libérée. Tous ces témoignages composent une mosaïque qui rend compte d’une réalité toujours actuelle, qu’il est grand temps de changer.

Quand je regarde une nouvelle fois le chemin parcouru en si peu de temps, à l’échelle de la société, je suis véritablement optimiste. Certes, il reste encore beaucoup de travail devant nous. Mais on avance, justement. 

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Clemence Bodoc

Anciennement Marie.Charlotte, Clémence Bodoc a été jeune cadre dynamique dans une autre vie, avant de rejoindre la Team madmoiZelle. Elle s’intéresse à l’actualité et à l’écologie, aime la politique et les débats de société. Grande fan de sport (mais surtout à la télévision), et de cinéma (mais seulement en VO), son nom de scout est dinde gloussante azurée. Elle ne mord pas mais elle rit très fort.


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Commentaires
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  • Littlerudy
    Littlerudy, Le 13 octobre 2017 à 18h13

    Vous savez si un lien pour les gens à l'étranger est dispo ? :fleur:

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