« Fables », quand les personnages de contes vivent parmi nous – Interview

« Fables » est une BD géniale dans laquelle les personnages de contes sont forcés de s'exiler à New York. Elsa a pu interviewer l'auteur, Bill Willingham !

« Fables », quand les personnages de contes vivent parmi nous – Interview

Fables est sans contestes un des meilleurs comics que j’ai lu. Son scénariste, Bill Willingham, a inventé un univers dingue, hyper dense et génial, et on ne peut que devenir très vite accro à cette série.

À New York, une petite communauté d’apparence très normale semble couler des jours heureux. Ce sont en fait des personnages de conte, qui ont dû fuir leurs royaumes et se réfugier dans le monde des humains pour échapper à un ennemi sanguinaire. Pour autant, leur nouvelle vie n’est pas facile. Il y a les tensions entre les différents personnages, mais également bien des secrets, qu’il faut à chaque fois gérer au plus vite pour que leur équilibre précaire ne se brise pas. En effet, il n’est pas facile pour ces héros de désormais tous devoir vivre sur un pied d’égalité. Surtout que, pour ajouter un peu de piment, les personnages récurrents des contes (le Grand Méchant Loup, le Prince Charmant…) sont une seule et même personne. Difficile pour les princesses de bien s’entendre quand ce qu’elles partagent, c’est le même ex-mari.

Au fil du temps (17 tomes parus en France, et c’est loin d’être terminé), l’histoire a beaucoup évolué, mais Bill Willingham ne nous laisse jamais le temps de nous lasser, et joue avec tous les codes. Ça n’est pas juste une histoire basée sur les contes de fées, c’est tour à tour du polar, de la romance, de l’aventure…Et c’est à chaque fois excellent. Il donne surtout beaucoup d’humanité, et une forte personnalité à ses personnages, ce qui nous propose un éclairage nouveau sur les histoires qu’on lisait en boucle dans nos jeunes années.

Le dessin, classique et un peu rétro, est joli sans jamais noyer l’histoire, et on se retrouve rapidement à avaler les tomes les uns après les autres. Les couvertures sont, elles, signées James Jean, et sont absolument sublimes (encore une raison de plus pour avoir cette géniale série dans sa bibliothèque).

Bill Willingham, l’interview

J’ai eu la chance de pouvoir rencontrer Bill Willingham à Angoulême pour l’interviewer.

Bonjour, pouvez-vous vous présenter aux lecteurs-rices de madmoiZelle ?

Mon nom est Bill Willingham, j’écris une série qui s’appelle Fables, depuis dix ans, et j’espère encore pour quelques années.

Comment résumeriez-vous l’histoire de Fables ?

Fables est une histoire de réfugiés. Tous les personnages dont vous avez entendu parler, dans des légendes, des histoires, des chansons, ont émigré dans notre monde, plus exactement à New York, pour fuir un adversaire terrible qui est en train d’asservir tous leurs royaumes.

Qu’est-ce qui vous a inspiré pour créer Fables ?

Ça n’est pas venu comme un simple flash, ça a mis longtemps à se construire. J’ai toujours été un fan de contes et de mythologie, au point que même dans des comics qui ne parlent pas des contes, je mettais des personnages qui en sont issus. Je crois que Fables m’a fait prendre conscience que c’était sur ce sujet que je voulais vraiment écrire.

Comment travaillez-vous sur ce comics ? Faites-vous beaucoup de recherches ?

En quelque sortes. Je lis beaucoup, ce ne sont pas des recherches formelles, mais je lis autant de contes, de légendes que possible. C’est ce que je lisais déjà avant : la seule différence c’est que maintenant ça fait partie de mon travail. Je prends des notes quand je tombe sur quelque chose que je veux utiliser dans mes histoires, ou un personnage que je veux faire intervenir. En ce qui concerne mon travail concret sur Fables, la plupart des histoires sont écrites très en avance. Nous avons des plans sur un, deux, voire trois ans, à propos de ce que nous voulons faire. Ensuite sur chaque histoire, j’écris d’abord le dialogue, avant d’écrire les descriptions, etc. Les dialogues sont ce qui est le plus important pour moi. Parce que les gens ont besoin de se parler. Ensuite je rajoute les descriptions, et on en discute avec le dessinateur, qui propose des choses fantastiques. Et on fait un livre de tout ça.

La majorité des contes ont une version originale, mais aussi une version plus édulcorée. Laquelle des deux utilisez-vous pour écrire vos histoires ?

Je crois que j’aime les deux. Le secret pour raconter de bonnes histoires, pour autant que j’en sache, c’est de mettre du drame dans l’humour, de l’humour dans le drame, et ainsi de suite. Parce que quand vous avez une histoire très sombre, très dramatique, et qu’on met de la légèreté dedans, cela crée un effet de surprise. Et c’est la même chose pour une histoire très drôle, mais avec des aspects sombres. Le secret c’est de bien mélanger les deux, de ne pas faire les choses comme elles sont attendues. J’aime raconter des histoires très sombres, mais aussi des histoires très lumineuses. Je ne sais pas pourquoi, mais j’aime les deux.

À part les contes, qu’est-ce qui vous inspire pour vos histoires ?

Beaucoup de choses je pense. Même si les personnages de Fables ne sont pas complètement des humains, la série parle de leur côté humain.Et il y a toujours des scandales. J’aime lire à propos des gens horribles, je ne pense pas pour autant que j’aimerais les fréquenter. Nous écrivons la série sur Jack (Jack of Fables) depuis longtemps, et il est clairement une très mauvaise personne. Mais Matt, le co-auteur, comme moi, on adore écrire sur lui. Pour autant on n’aimerait vraiment pas être son ennemi, et pas plus son ami d’ailleurs, vu toutes les choses affreuses qu’il fait, et la manière dont il trahit tous les gens qu’il rencontre. Mais c’est son caractère humain qui fait qu’il agit comme ça. Et j’ai envie d’explorer chaque aspect de ça. Je crois que je suis un peu romantique. Je pense qu’il n’y a pas de magnifiques actions, institutions, projets, civilisations, sans qu’à un moment donné quelqu’un n’ait essayé de les détruire. Mais je suis plein d’espoir pour qu’on trouve quelque chose qui ne peut pas être détruit. On retrouve des scandales, des drames, des destructions, dans toutes les histoires. C’est la vraie vie.

Il existe énormément de contes : comment choisissez-vous les contes et personnages que vous allez utiliser dans votre série ?

Je n’en sais rien. Au début c’était facile. Quand nous avons commencé la série, nous avions juste à être certains que ce soient des personnages très connus. Par exemple tout le monde connaît Blanche Neige, mais il y en a beaucoup moins qui connaissent l’Homme-de-fer (Iron John), qui est un personnage tragique. J’aime ce personnage, mais il est tellement méconnu qu’on ne pouvait pas commencer l’histoire avec lui. Il fallait le faire avec Blanche-Neige, le Grand Méchant Loup, Cendrillon, le Prince Charmant… Maintenant, on peut utiliser des personnages moins célèbres. Je ne sais pas vraiment comment on fait nos choix. Au fur et à mesure l’intrigue est devenue très sombre, donc il faut aussi trouver des choses drôles pour se concentrer dessus un temps. Et d’un autre côté, il arrive que je lise quelque chose, et ça m’inspire pour le faire tout de suite. Mais ce n’est pas vraiment prévu comme ça. On pourrait le croire parce que l’histoire est écrite longtemps en avance, et qu’on y met plein de détails. En fait les choix des personnages naissent du hasard.

Fables est une histoire très longue maintenant, comment réussissez-vous à garder un univers aussi vaste à ce point cohérent ?

Tout est dans ma tête. Je ne prends pas beaucoup de notes, je devrais parce que je deviens chaque jour un peu plus vieux, mais je n’utilise pas ma tête pour des choses importantes, il n’y a que des histoires dedans. Je ne me souviens pas qu’il faut payer ma facture d’électricité, et on me coupe le courant, ce genre de choses. Il n’y a rien de pratique dans ma tête. Je me souviens de chaque histoire que j’ai lue depuis tout petit, des chansons des dessins animés d’il y a trente ans, mais de rien d’important. Mais je ne sais pas comment je garde ça cohérent. Peut-être que j’oublie plein de choses, mais je ne m’en rends pas compte puisque je ne m’en souviens pas.

Vous écrivez aussi plusieurs spin-off de la série. N’est-ce pas compliqué d’écrire d’autres histoires, en plus de la trame principale qui est déjà très dense, avec beaucoup de détails, et travaillez-vous différemment sur ces spin-off ?

Le spin-off que nous avons actuellement, Fairest, est écrit par d’autres auteurs, donc ce sont eux qui ont la responsabilité d’être cohérents. Nous travaillons ensemble très longtemps en avance pour planifier ce qui doit se passer, puis je n’ai plus à m’en soucier, c’est leur problème. Sur Jack, j’essaie de faire en sorte que ça sonne différemment. Nous sommes deux co-auteurs dessus, et la combinaison de nos deux écritures donne un ton différent. Mais parfois, même dans Fables, j’essaie de donner un ton différent. C’est parfois difficile, mais on n’a jamais envie d’écrire la même chose tout le temps.

Pour rester dans les spin-off, j’ai entendu parler d’un projet de jeu vidéo basé sur l’univers de Fables. Pouvez-vous en parler ou est-ce encore un projet top secret ? Et êtes-vous impliqué dans le processus créatif ?

Je peux en parler un petit peu. Je ne raconterai pas l’histoire, mais elle se déroule avant le tout début de la série. Il y a un meurtre mystérieux. Mon écriture n’est pas adaptée pour l’écriture d’un jeu vidéo. Mais la structure est vraiment complexe, et c’est là que je suis impliqué. Définir l’histoire. L’idée, c’est que les créatifs fasse des erreurs, que je corrigerais, comme « Non, Bigby ne parlerait pas comme ça, ne ferait pas ça. Vous n’avez pas compris ce personnage ». Mais le problème c’est que les écrivains ont tellement compris Fables qu’ils ne font pas d’erreurs du tout et que je n’ai quasiment rien à faire. Ma participation se résume à dire « C’est génial, continuez comme ça ! ». Donc je crois que l’histoire, l’expérience de jeu… rien ne sera de mon ressort.

Pour revenir à Fables, de quel épisode êtes-vous le plus fier ?

C’est un peu difficile, parce que je crois que cet épisode n’a pas encore été publié en France. Je peux donc vous dire que c’est un épisode qui parle de Boy Blue, et dont je suis très fier. Parce que, je ne sais pas comment on le ressentira à la lecture, mais on a voulu quelque chose de profond et nous avons mis tout notre coeur pour l’écrire. Je crois que tous les auteurs du monde, et même moi qui ne suis pas un vrai écrivain, mais qui prétend l’être, essaient de mettre des moments de vérité, qui illuminent la condition humaine. Et je crois que dans l’histoire de Boy Blue, je me suis un peu approché de ça. Mais vu que vous n’avez pas encore pu lire ce passage, je ne vais pas trop vous en dire.

Quel est, ou quels sont vos personnages préférés ?

Ça change souvent. Je crois que Blanche Neige et Bigby Wolf font partie de mes favoris, parce qu’ils font partie des bases de l’histoire depuis le début. Mais quand on commence à écrire à propos d’un personnage particulier, je pense que ce personnage, homme, femme, enfant, animal, devient notre favori, parce qu’on doit vraiment bien le connaître.

Quel était votre conte favori quand vous étiez enfant, et maintenant ?

Mon conte préféré quand j’étais enfant… En fait il y en avait deux : Le Petit Chaperon Rouge et Les Trois Petits Cochons, parce que le Grand Méchant Loup était dans les deux. Et c’est la première fois que j’ai réalisé que, bon, ça n’est pas censé être le même personnage, mais dans mon esprit ça l’était. Et c’était la star de deux histoires différentes, j’ai adoré ça. Maintenant, mon conte préféré, c’est Le Joueur de Flûte de Hamelin. Avez-vous déjà entendu parler de cette histoire ? À Hamelin, en Allemagne, qui est une vraie ville, dans le passé, au XVème siècle je crois, les habitants se sont réveillés un jour et ont découvert que 120 enfants avaient disparus dans la nuit. Ça c’est la réalité, et ils n’ont jamais réussi à découvrir ce qui s’était vraiment passé. Ça a cassé quelque chose dans la ville, c’est le pire désastre qu’ils aient jamais vécu. Et il y avait toutes ces rumeurs : qu’ils avaient été volés pour devenir esclaves, que des vampires avaient contrôlé leur esprit pour les faire sortir de la ville…

Une de ces légendes racontait qu’ils avaient quitté la ville envoûtés par ce joueur de flûte magique, qui était venu. D’abord il l’avait fait pour les rats, et vu que les habitants n’avaient pas voulu le payer pour ça, pour les punir, il l’avait fait avec les enfants. Et c’est la légende qui est restée, et que l’on connaît. Mais c’est basé sur une histoire vraie. Et ce qui est impressionnant, c’est que dans la ville d’Hamelin, cette histoire a énormément d’importance. C’est comme s’ils aimaient la chose la plus horrible qui soit arrivée à leur ville. Il y a des animations inspirées de ce joueur de flûte partout dans la ville, chaque boutique a des mises en scènes avec le joueur de flûte faisant partir les rats…Ils ont un festival où les gens se déguisent, et jouent avec les enfants. Ils adorent cet événement très dur, et cela me fascine complètement. J’espère que ça ne fait pas de moi une personne horrible, mais c’est pour ça que j’adore cette histoire.

Un grand merci à Bill Willingham, mais également à Charlène et Louise pour l’organisation de cette interview.

La série Fables est disponibles du tome 1 au tome 17 sur Amazon, mais aussi chez votre libraire préféré !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Akkan
    Akkan, Le 10 mars 2013 à 11h20

    OOOOUUUIII :banana:

    Fable c'est la bd ultime, celle que tu commence par lire par hasard sur internet (pas taper) et que tu fini par acheter tout les tomes parce que mon dieu c'est trop bon et il faut ta dose.
    Quand je l'ai découverte j'ai disparue pendant 3 jours de la circulation vivant de Fable et d'eau fraîche.
    Super article et je me sens trop dégoûté d'avoir été à Angoulême sans savoir qu'un dieux vivant y était

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