Décryptage : la crise syrienne

Depuis mars 2011, la Syrie est au coeur de l’actualité. Secouée par une révolte violemment réprimée qui a déjà fait près de 12 000 morts, le pays semble dans l’impasse. Retour sur cette dramatique situation.

Décryptage : la crise syrienne

Située au croisement de l’Afrique, de l’Asie et de l’Europe, la République arabe syrienne est un petit État de 23 millions d’habitants dirigé depuis 1964 par la famille el-Assad. Bordée par l’Irak, Israël, le Liban, la Turquie et la Jordanie et placée à proximité de l’Iran, l’Arabie Saoudite et l’Égypte, la Syrie est dans une région particulièrement stratégique et sensible.

Son économie est essentiellement tournée vers le commerce international, puisque 70% de son PIB provient des exportations de fruits et légumes, de pétrole et de bétail, mais est fortement corrompue.

La population syrienne est jeune (77% de moins de 35 ans), essentiellement urbaine et éduquée, composée de 90% de musulmans (dont 74% de sunnites et 10% de alaouites, dont sont issus les el-Assad) et 10% de chrétiens.

On est là !

La Syrie a accédé à l’indépendance en 1946 et a vu 21 gouvernements se succéder pendant les 24 années suivantes, jusqu’au coup d’État ayant porté Hafez el-Assad (le père de Bachar) au pouvoir en 1964. Celui-ci rédige alors une nouvelle Constitution instaurant un régime républicain dans lequel le Président, qui bénéficie d’importants pouvoirs, est nommé par le Parlement et doit être plébiscité par référendum tous les 7 ans. Mais Hafez el-Assad déclare rapidement l’état d’urgence, en le justifiant par la menace représentée par Israël, et peut ainsi promulguer des lois sans les soumettre au Parlement, détruisant ainsi la nature républicaine dont se prévaut pourtant son pays. En réaction, des insurrections menées par les Frères Musulmans éclatent dès les années 1970 et aboutissent au siège de Hama en 1982 qui fait près de 20 000 morts civils.

Bachar el-Assad, "en phase avec les préoccupations du peuple"

Bachar el-Assad, qui ne se destinait pas à une carrière politique (il est ophtalmologiste de formation), est « élu » président en 2000 à la mort de son père. Les espoirs de démocratisation nés de son arrivée au pouvoir sont rapidement balayés. Bachar el-Assad est entouré par le parti Baas et par un monde des affaires complètement corrompu. L’armée syrienne, particulièrement puissante, est l’un des piliers du pouvoir. Férocement opposée aux réformes, elle est la 5ème armée mondiale en terme de recrues et dispose du soutien du Hezbollah libanais.

En 2005, les relations historiques entre la Syrie et son voisin libanais prennent un tournant complexe : l’ancien premier ministre libanais Rafiq Hariri est assassiné et la Syrie est accusée de cet attentat. Elle est ensuite contrainte par la communauté internationale à retirer ses troupes du territoire libanais dont elle influençait la politique depuis des années. La Syrie est alors mise au ban des relations internationales jusqu’en 2007, date à laquelle la diplomatie française décide de faire du régime syrien l’un de ses alliés pour maintenir la stabilité au Proche-Orient.

La révolte

Le Printemps arabe, qui a débuté en décembre 2010, incite les Syriens las de 48 ans de dictature à faire valoir leurs revendications de démocratisation. Contrairement à l’Egypte, la Tunisie ou encore la Libye, il n’est d’abord pas question pour la population de faire chuter le régime, simplement de pousser le gouvernement à engager des réformes. Bachar el-Assad affirmait en janvier 2011 que les révolutions arabes n’atteindraient pas la Syrie car le gouvernement prenait en compte « la dignité et les sentiments du peuple, qui participe aux décisions de son pays » et qu’il « faut rester en phase avec les préoccupations du peuple« .

Mais les promesses du gouvernement ne convainquent pas, et après plusieurs appels à manifester vivement sanctionnés en février, des milliers de personnes descendent dans les rues à partir du 15 mars. Des groupes de manifestants recourent finalement à la violence en incendiant des bâtiments publics, et l’armée réprime de plus en plus brutalement les rassemblements. La révolte prend de l’envergure et l’escalade de la violence continue. Le gouvernement tente d’apaiser les troubles en relâchant des prisonniers politiques ainsi qu’en abrogeant l’état d’urgence en vigueur depuis 48 ans, mais le point de non-retour est atteint et les manifestants réclament sa chute. La rébellion s’organise difficilement. Des comités locaux se fédèrent en Conseil National Syrien, et une Armée syrienne libre se met en place, mais sans faire le poids face à l’armée régulière.

Terminator party à Damas

Au cours des 14 mois qui suivent, la protestation ne faiblit pas malgré la disproportion des moyens utilisés par l’armée face à la population. 12 000 personnes sont mortes depuis le début des troubles et des dizaines de milliers d’autres sont arrêtées, souvent torturées par les forces loyales au régime. Les civils, y compris les enfants, ne sont pas épargnés. L’armée syrienne pilonne lourdement les villes (notamment Homs), et l’ONG Human Right Watch rapportait dès juin 2011 qu’elle n’avait « jamais vu pareille horreur ». Amnesty International recense quant à elle 31 formes de tortures utilisées par les forces syriennes.

Pourquoi la communauté internationale n’agit-elle pas ?

L’expert Michael Weiss constate que la révolte syrienne est « la plus libérale et la plus pro-Occident de tous les soulèvements du printemps arabe. C’est aussi celle qui est la moins soutenue par l’Occident« . Alors comment expliquer l’inaction de la communauté internationale ?

La Syrie occupe une place stratégique au Proche Orient. Sa place au carrefour de trois continents, son accès direct à la Méditerranée, sa frontière avec le Liban, Israël et l’Irak et la proximité de l’Iran poussent l’historien français Olivier Roy à affirmer que « la Syrie est presque le seul pays où le printemps soi-disant arabe pourrait changer le concept géostratégique de la région« . Le maintien ou la chute du régime de Bachar el-Assad est donc un enjeu considérable, non seulement pour le Proche et Moyen-Orient, mais également pour tous les États ayant un intérêt dans la région… Et ils sont nombreux !

La Russie, par exemple, a perdu  un certain nombre d’alliés dans cette zone du monde à cause du Printemps arabe et attache une importance particulière au maintien de ses liens historiques avec la Syrie et les el-Assad. Entre 2007 et 2010, elle aurait vendu au régime syrien du matériel militaire pour 4,7 milliards de dollars, et continuerait à fournir à Damas des armes (malgré l’embargo international), de la nourriture et des médicaments. Au Conseil de sécurité, la Russie bloque systématiquement tout projet des Nations-Unies évoquant une intervention armée, et empêche donc toute action internationale légale.

C’est également le cas de la Chine, qui, prônant comme à son habitude la suprématie du principe de droit international qu’est la non-ingérence dans les affaires d’un État, s’appuie sur l’échec qu’a représenté pour elle l’intervention militaire en Libye (l’OTAN aurait dépassé son mandat de protection de la population en n’arrêtant les hostilités qu’à la mort de Kadhafi) pour refuser un nouveau recours à la force.

Kofi Annan, l'homme de la situation ?

L’Organisation des Nations Unies, dont le Conseil de sécurité est contraint à ne prendre que des déclarations sans réel impact pour le régime syrien, a peut-être trouvé un début de solution en nommant son ancien Secrétaire Général Kofi Annan au poste de médiateur. Celui-ci a proposé un plan de paix en 6 points (fin de la violence, dialogue politique, aide humanitaire, fin des détentions arbitraires, liberté pour les journalistes et libertés civiques pour les Syriens) et l’envoi de 300 observateurs sur place, mais sans effets positifs pour le moment. Un convoi d’observateurs a d’ailleurs été attaqué hier matin, faisant au moins 40 morts et 170 blessés.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Luschka
    Luschka, Le 13 mai 2012 à 17h58

    J'ai mis du temps à lire cet article. Et parce que j'en ai marre de lire des inepties (comme j'ai pu en voir dans Grazzia ou autre magasine hautement intellectuel) (mais je fais un minimum confiance à Madmoizelle et j'ai sauté le pas).
    Je te rejoins Scapula sur plusieurs points.
    Bachar El-Assad est décrit de partout comme un horrible dictateur, on ne prend pas assez le temps de comprendre la différence qu'il y avait entre lui et son père, et les choses positives qu'il a amené petit à petit au pays.
    Je pense aussi qu'il est dans l'intérêt de beaucoup de puissances que le gouvernement tombe, en grande partie pour sa position contre l'état d'Israël qu'il a toujours clairement affiché.
    Enfin, et si j'ai arrêté de lire/d'écouter ce que les médias avaient à dire sur le sujet, c'est que effectivement selon les sources les informations diffèrent énormément, et que j'ai le sentiment avec cette histoire plus que jamais d'être parfois manipulée par les médias, et que l'on ne nous dit qu'une partie des infos, quand ce ne sont pas des informations erronées.

    Scapula;3177591
    Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai pas dit que la théorie du complot n'était pas sortie, simplement qu'elle est arrivée plus tard, quand les choses ont dégénérée. Je ne la soutiens pas mais je ne suis pas sûre qu'elle soit totalement fausse, je ne pense pas être en mesure de me prononcer la dessus.
    .
    Un ami de mes parents est allé là-bas à plusieurs reprises, et a rencontré beaucoup de manifestants qui avaient été payés pour le faire, et encore plus s'ils acceptaient de porter une arme. Ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres qui me donnent le même avis que toi : la théorie du complot peut sembler facile, mais je ne la crois pas si surréaliste que ça.
    Le peuple syrien est conscient, je pense, que si le gouvernement tombe, le pays risque soit de plonger dans la guerre civile, soit de ne plus leur appartenir si l'Occident décide de s'en mêler.

    Bref, je m'exprime mal, j'ai un goût amer, et surtout de plus en plus peur pour ma famille, et pour le pays de mes origines.

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