Un jour, j’ai voulu avorter…

Ève, un jour, est tombée enceinte par accident. Et elle a décidé d'avorter. Rien de bien exceptionnel, me direz-vous. Sauf que...

Un jour, j’ai voulu avorter…

Un jour, j’ai voulu avorter. Eh oui, c’est comme ça, ça arrive aux meilleures d’entre nous.

J’ai voulu avorter et il y a deux choses à savoir. Non pas parce que je tiendrais à me justifier (règle numéro 1 : ne jamais se justifier quant à son choix de recourir à une IVG) mais juste afin de poser un peu le décor.

La super-fertilité frappe toujours trois fois

Image via Choisir Sa Contraception 

La première, c’est que je suis du genre super-fertile. Il fut un temps où la vanne préférée de mes potes était « Alors quoi de neuf, t’es encore enceinte ? » voire « J’te fais pas la bise, j’ai peur de te mettre en cloque ! » : n’est-ce pas follement hilarant ? Je suis donc du genre très fertile, une sorte de super-héroïne à l’utérus bionique qui a tendance à tomber enceinte plus vite que son ombre, y compris sous contraceptif. Je sais qu’en 2013, on considère les risques de grossesse sous pilule quasi inexistants et pourtant, ça existe, c’est loin d’être une légende urbaine, des femmes qui tombent enceinte sous pilule, ça arrive tous les jours. Et ça ne résulte pas forcément d’une étourderie, j’insiste là-dessus.

Les médecins qui constatent la grossesse et s’empressent de déclarer : « Ah, vous étiez sous pilule ? Vous avez dû l’oublier » feraient bien de se rappeler que l’oubli n’est pas la seule raison d’un échec d’efficacité, qu’une femme qui tombe enceinte sous pilule n’est pas nécessairement une tête de linotte, une étourdie, une qui a déconné et qui ne peut s’en prendre qu’à elle-même et quand bien même. Ma pilule, je l’ai peut-être oubliée, ou peut-être pas. J’ai aussi pu la vomir ou la chier lors d’une gastro carabinée. J’ai pu mal l’avaler en la prenant sans eau, j’ai pu prendre un médicament incompatible sans avoir la moindre idée du risque, ou bien j’ai pu aussi manquer de chance car oui, le manque de bol, ça arrive parfois, parfois même souvent chez certaines personnes, et ça, ça ne s’explique par aucune incompatibilité, étourderie ou erreur de notice. Tout cela pour dire que les échecs de contraception, ça peut arriver de façon légitime, ce n’est pas aussi surréaliste qu’on le croit et ça n’implique pas que la victime de cet oubli ou de ce manque de bol soit forcément une petite écervelée irresponsable, j’y tiens.

La seconde chose qu’il faut savoir c’est que j’avais déjà deux enfants à cette époque. Deux enfants petits, l’un marchant tout juste et l’autre ayant à peine fait son entrée à l’école maternelle. Avec cela une situation professionnelle plutôt bancale pour ne pas dire quasi inexistante, puisque j’étais alors pigiste débutante grattant inlassablement du papier pour quelques centaines d’euros rarement payées à l’heure, pour ne pas dire rarement payées tout court.

J’étais donc là, sans un rond et avec deux mioches mais avec, tout de même, un nouveau compagnon plutôt chouette que je comptais bien garder pour un bon bout de chemin. Et la question d’avoir un bébé, nous ne nous l’étions jamais posée, jamais. Lui n’avait jamais eu envie d’un enfant et l’arrivée des deux miens lui était apparue comme une aubaine : il avait décidé que ces enfants seraient un peu les siens et qu’il n’avait ainsi pas besoin d’en avoir des « bien à lui ». Les mots « bébé » et « grossesse » n’avaient ainsi jamais été prononcés, nous étions l’un et l’autre assurés qu’il n’y aurait toujours que ces deux enfants déjà nés qu’il élèverait et aimerait comme les siens, sans que cela ne lui cause une frustration d’aucune sorte. Une question réglée, en somme.

IVG, culpabilisation et punition

Fig. 1 : la panique.

Tout cela pour dire que quand j’ai appris la nouvelle, on peut dire, à juste titre, qu’elle m’est littéralement tombée dessus. Techniquement, cela ne pouvait pas arriver. Et concrètement, cela n’avait jamais été à l’ordre du jour, jamais. Il paraissait donc évident que la seule issue envisageable soit l’IVG, pour toutes les raisons que vous pouvez imaginer : un job quasi inexistant, un mec qui n’avait pas envie d’enfants, moi qui pensais ne plus jamais en avoir, un passé sentimental chaotique (et si encore une fois, ça ne marchait pas avec cet homme-là, j’aurais l’air maligne avec tous ces bébés de pères différents ?)… bref, tous les arguments semblaient converger vers cette décision que nous estimions aussi raisonnable qu’évidente.

Alors bien entendu, le décider et le vivre, voilà deux choses bien différentes. C’est sans doute le type d’expérience que chaque personne traverse à sa manière et aucun récit ne me semble comparable à un autre. Chacune a ses raisons d’opter pour l’IVG, sa façon d’appréhender la chose et de la vivre. Pour ma part, autant la prise de décision fut aisée, autant les jours qui suivirent furent un enfer. J’avais déjà eu des enfants, je savais. Je savais comment se passent les choses. Je me suis rappelée du point qui semble scintiller sur l’écran lors de l’échographie et du médecin fier de le montrer du doigt en expliquant « Vous voyez, le coeur bat déjà ! ». Je savais qu’en quelques semaines, on passerait de la morphologie d’un pois sauteur à celle d’une crevette, que ça allait gigoter et se retrouver avec une paire de bras et de jambes, je savais tout ça. Et puis surtout, je regardais mes enfants rire, jouer, pleurer, vivre, et je ne pouvais m’empêcher de me torturer avec des considérations telles que « Et eux, imagine si tu avais avorté, tu n’aurais jamais eu la joie de leur rencontre, ils n’auraient jamais fait partie de ta vie, ils n’auraient jamais été rien d’autre que du néant, quelque chose qui n’aurait jamais existé ».

S’il est une chose que je peux retenir des jours qui précédèrent ma visite chez le gynécologue afin de solliciter une IVG, c’est bien celle-ci : cette obstination que j’avais à me poser jour et nuit ce genre de questions, comme pour me punir d’en être arrivée là, incapable d’accepter que les choses m’échappent ou que ma décision puisse ne pas être la bonne. C’est comme ça qu’en l’espace de quelques jours, voire quelques heures, l’assurance qui caractérisait notre prise de décision laissa la place au doute. À la peur. Peur de se tromper, peur de regretter, peur de ne pas réussir à surmonter, peur de ne pas pouvoir vivre avec cela. Ces jours-là sont les pires qui soient : on voudrait juste disparaître pour que le problème se règle de lui-même, la simple idée de devoir prendre cette décision semblait me tuer de l’intérieur.

Et puis mon rendez-vous est arrivé.

Repassez par la case départ, mais ne touchez pas 3000 €

Mon gynécologue habituel n’était pas là, une collègue le remplaçait. Pour la première fois de ma vie, j’entrais dans ce cabinet, pourtant familier, en regardant mes chaussures, avec autant d’embarras qu’une ado qui se serait fait gauler en train de jouer à touche-kiki avec son copain dans le lit de ses parents. J’y allais comme si j’avais fait une connerie que je devais désormais corriger, un peu honteuse et littéralement bouleversée. J’ai commencé par expliquer. Expliquer le test positif, la grossesse non désirée, les deux enfants déjà à charge, et puis vous savez j’ai pas un boulot fiable, je ne pense pas que ce soit raisonnable et le père ohlala, il est littéralement dépassé par ce qui est en train de se passer au point qu’il préfère ne pas en parler.

Et plus je parlais, moins je me rendais compte que j’étais en train de me justifier, comme si je devais rédiger un CV pour être retenue au casting des filles qui avaient des raisons légitimes d’avorter. En train de me justifier comme une pauvre conne. Alors que merde, avec ou sans raison, on ne devrait pas avoir à se justifier dans ces cas-là, jamais. On devrait se poser là et simplement dire « C’est mon choix, aidez-moi à faire ce qu’il faut » et au lieu de ça, on se retrouve comme une petite dinde à se trouver des circonstances atténuantes, comme une fillette obligée d’expliquer pourquoi elle n’a pas fait ses devoirs au maître d’école en redoutant de se prendre un coup de règle sur les doigts. Alors voilà, j’ai passé cinq longues minutes à me justifier (et à pleurer aussi).

Et la gynécologue m’a simplement dit ceci : « Vous n’êtes pas vraiment en état de prendre cette décision. Il faut absolument que vous en parliez avec le père. Parlez-en, faites le point et revenez d’ici une semaine, vous y verrez plus clair ». J’avais donc passé plusieurs jours à me préparer à l’idée que j’allais rentrer chez moi avec un cacheton, que j’aurais mal au ventre, que je saignerais beaucoup et que les choses reprendraient ensuite leur cours. Et au lieu de ça, je rentrais chez moi avec une simple recommandation : ouvrir le dialogue avec mon mec et revenir dans une semaine si jamais, bien entendu, je n’avais pas changé d’avis entre temps. Un retour à la case départ, en somme.

J’ai attendu une semaine. Pendant une semaine, j’ai suivi à la lettre la prescription du médecin : j’ai réfléchi et j’ai parlé. J’ai parlé à un homme qui vivait chaque jour un peu moins bien la situation car voyez-vous, je devenais peu à peu un inconsolable saule pleureur, convaincue que j’étais l’auteure d’une énorme connerie que je devais désormais soit assumer soit effacer, tout en ayant bien conscience de ce que cela représentait. En une semaine, je suis donc passée du statut de patiente décidée à subir une IVG (le fait d’être bouleversée n’empêche pas d’être néanmoins décidée et sûre de soi) au statut de loque incapable de décider de quoi que ce soit, errant désormais de forum médical en blogs sur l’avortement, tombant évidemment, au passage, sur l’immonde propagande pro-life qui se cache à chaque coin du Web, toujours prête à brandir ses photos truquées de restes de bébés avortés. J’étais censée avoir des discussions avec l’autre « coupable » de ce méfait, avec mon compagnon, celui que le médecin avait – sans doute maladroitement – désigné par « le père », histoire de bien ruiner tous les efforts que j’avais fait jusque là pour me convaincre que non, je n’allais pas commettre d’infanticide en me débarrassant d’un oeuf de quelques jours.

Un petit grain de riz qui ne scintille même pas

Après cette semaine pas franchement facile, je suis donc allée à mon second rendez-vous. Toujours seule, c’était ce que je souhaitais. Mon gynécologue attitré était présent ce jour-là, de quoi me rassurer. Ce gynécologue qui avait sorti deux enfants de mon corps et qui, avant cela, m’avait moi-même sortie du ventre de ma mère. Un type dont on ne doute pas donc, un médecin qui fait presque partie de la famille et en qui on a une confiance quasi aveugle, ce genre de médecin-là, oui. Je me suis assise, j’ai ré-expliqué, j’ai re-pleuré (un peu), je me suis déshabillée « jusqu’à la ceinture », je me suis allongée sur la table d’examen, j’ai senti le gel froid sur mon ventre et ai bien été forcée de regarder ce qui apparaissait à l’écran, lequel était vissé au mur bien en face de moi.

Et en l’occurrence, je ne vis rien. Rien ou presque. Je pensais d’abord « Chouette, c’est si récent qu’on ne voit rien » et l’idée d’avoir à évacuer ce quasi-rien me soulageait un peu. L’échographie ne révélait rien qu’un point immobile, pas plus gros qu’un grain de riz. Le gynécologue fixait l’image et me dit d’un ton rassurant : « Oh mais ne vous en faites pas Madame, cet oeuf n’est pas viable ! ». À cet instant, ce fut un peu comme dans les films, quand un personnage se sort d’une situation indémerdable, se retrouve dans un halo de lumière céleste et que l’on entend retentir un « AAAAA-LELLUIA ». En fait, tout se résolvait parfaitement. L’embryon n’était pas viable, il ne donnerait jamais de bébé, je n’étais techniquement pas enceinte, mon problème était réglé. Le gynécologue zooma et m’expliqua : « Vous voyez, cet oeuf est vide. Il n’y a rien à l’intérieur, rien d’autre que des débris bien visibles. C’est une grossesse déjà interrompue. Vous allez évacuer l’oeuf naturellement, vous allez tout simplement faire une fausse couche ».

J’étais sauvée. Plus de cas de conscience. Plus de justification. Plus de tension. Nous pouvions revenir à la normale. Je me suis rhabillée, j’ai rempli le chèque pour payer ma visite, demandé si j’avais besoin d’une ordonnance pour prendre un quelconque traitement afin d’évacuer cet « oeuf non viable », me suis vue répondre « Pas d’inquiétude, ça va se faire tout seul dans les semaines à venir » et je suis rentrée chez moi, soulagée.

On n’est jamais trop prudente…

J’ai passé les jours suivants avec une serviette hygiénique triple épaisseur collée au fond de mon slip. Parce que ce n’est pas le tout, mais aller travailler debout derrière un comptoir en sachant qu’une fausse couche est imminente, c’est loin d’être ce qu’on a trouvé de plus confortable. Les jours ont passé. Une semaine puis deux, puis trois. J’ai appelé le secrétariat du cabinet de gynécologie, ai fait part de mon inquiétude quant à cette fausse couche qui tardait, me suis entendue répondre que le docteur assurait que cela pouvait prendre un peu de temps, ai été rassurée, n’y ai quasi plus pensé.

Et puis tout de même, j’ai trouvé que cela commençait à tarder. Je m’en faisais pour des raisons purement techniques : je m’imaginais, à la caisse du grand magasin dans lequel je travaillais, soudainement traversée de contractions et sentant le contenu de mon utérus se répandre dans mes sous-vêtements. Et je ressentais certains symptômes de la grossesse, ces effroyables nausées que j’expliquais par la présence d’hormones HcG et que je refusais d’avoir à subir, n’étant techniquement pas enceinte. J’ai donc pris la décision de me rendre directement au service des urgences gynécologiques afin de solliciter un traitement semblable à celui administré en cas d’IVG, de façon à accélérer un peu le processus et à pouvoir être un peu sereine quant à cette fausse couche qui finalement, ne semblait pas vouloir se déclencher.

Reçue par une interne, j’exposai le problème en quelques mots : consultation pour IVG, diagnostic d’oeuf clair, retour à la maison sans aucune prescription, le temps qui se faisait long et enfin, le coup de pouce qui serait bienvenu pour accélérer la nature. Évidemment, ce médecin a tenu à me faire une échographie. Cette fois-ci, je notais qu’on avait l’égard de me faire grâce de l’écran en pleine face et que je n’étais pas en mesure de voir le résultat de l’échographie. Le médecin déplaçait l’appareil sur mon ventre sans rien dire. Me fit répéter. « Qu’a dit votre gynécologue au juste ? Vous avez un dossier ? Il ne vous a pas donné les photos de l’écho ? Rien ? ». Et puis soudainement, sur un ton agacé, elle a tourné l’écran vers moi et m’a juste dit ceci : « De mon côté, j’ai une grossesse parfaitement normale ».

Un polichinelle dans le tiroir et une poignée de jours pour se décider

Phrase que, sur le coup, j’aurais pu traduire par : « Tiens pauvre fille, prends-toi dans la gueule cette image d’embryon déjà doté d’ébauches de membres qui gigote dans ton utérus ». Pas d’oeuf clair, pas d’embryon non viable. Pas de « débris clairement visibles dans l’oeuf ». On m’a demandé si mon gynéco m’avait fait subir d’autres examens. Non, rien. Pas même ces prises de sang qui auraient dû confirmer son diagnostic en cas de réelle suspicion d’oeuf clair (en théorie, on mesure le taux d’hormone HcG le jour de l’écho puis quelques jours plus tard : si l’évolution du taux d’HcG est cohérente, c’est que la grossesse se poursuit, si sa croissance est anormale, l’oeuf n’est pas viable). Pas de double de l’échographie, pas de certificat, rien. Juste la confiance que j’avais eu en mon médecin, un gynécologue réputé, expert auprès des tribunaux, dont je n’aurais jamais remis en doute le diagnostic.

Il fallut encaisser la nouvelle. La datation de cette grossesse finalement parfaitement normale me laissait encore quelques jours pour recourir à une IVG. Étant donné le stade déjà avancé de la grossesse, on éclipsait donc la possibilité d’IVG médicamenteuse au profit de l’aspiration, ce qui n’aide pas franchement à se rasséréner. En l’espace de quelques semaines, j’étais passée de « Nom de Dieu, je suis enceinte » à « Youpitralala, fausse alerte, il n’y a pas d’embryon » pour finalement revenir à la case départ façon « Mais non ma pauv’ fille, c’est bien d’un polichinelle dans le tiroir qu’il s’agit ». Croyez-moi, ça n’a l’air de rien mais ce n’est pas franchement évident à gérer. Il y a ensuite eu le retour à la maison, l’explication confuse de cette histoire pas croyable que moi-même, je parvenais tout juste à gober. L’incompréhension. Le calcul du nouveau délai. La confrontation à ces quelques jours qui s’offraient désormais à moi pour remédier à cela. La peur de l’intervention. Et puis la vision de cet embryon gigotant qui me rappelait inévitablement les premières échographies de mes deux premières grossesses et que j’associais sans le vouloir à la joie de ces moments-là.

Du coup… on fait quoi ?

Finalement, ça n’a pas duré longtemps. On a discuté un peu et puis on s’est dit qu’on allait poursuivre cette grossesse et avoir ce bébé. Lui estimait qu’il fallait prendre ça avec philosophie, qu’il fallait voir ça comme une chance qu’on lui donnait d’avoir un môme, que de toute façon, l’idée d’une IVG à ce stade de la grossesse était plus compliquée à digérer et qu’il ne me demanderait pas de subir une intervention douloureuse et traumatisante. On est tombés d’accord et en l’espace de quelques minutes, nous avons réussi à nous faire à l’idée que nous serions prochainement parents.

La suite fut bien moins compliquée. Finalement, la joie d’avoir un bébé a bien vite éclipsé les angoisses et craintes de ces dernières semaines. Notre problème n’en était désormais plus un et cette situation qui s’imposait finalement à nous, nous décidions de la prendre avec joie et avec philosophie : il y avait désormais un enfant en jeu et il fallait l’aimer dès maintenant. Mon compagnon voulait que je porte plainte contre mon gynécologue mais je n’y tenais pas, je n’avais pas la force de me battre pour ça, je ne voulais pas que ma grossesse soit parasitée par cette histoire : j’avais déjà perdu un trimestre à me croire non-enceinte ou enceinte d’un quelque chose sans vie, je ne voulais pas passer les six mois suivants à ressasser cette histoire sordide qui, au final, me rappelait constamment que cet enfant à venir, j’avais bien failli renoncer à l’avoir… En outre, j’avais appris entre-temps que le médecin avait pris sa retraite, je n’avais pas envie de devoir lui courir après ni de le poursuivre d’aucune façon, non, pour le coup je décidai d’être égoïste et de ne penser qu’à la suite, bien que cette histoire de faux diagnostic aurait mérité que je me batte, je l’admets.

« Il aime son métier pour ça : voir les femmes avoir des gosses »

Quelques mois plus tard, alors que j’avais presque oublié mes péripéties avec mon embryon zombie, une amie proche de la famille, au courant de l’histoire du faux diagnostic, me confia ceci : vingt ans auparavant, elle était elle-même tombée enceinte et avait souhaité interrompre sa grossesse. Elle était alors suivie par ce même médecin qui m’avait établi un faux diagnostic, diagnostic que j’avais la naïveté de considérer comme une maladroite erreur. Elle m’expliqua qu’à cette époque, ce médecin avait tenté par tous les moyens de la dissuader d’avorter, l’avait reçu plusieurs fois mais avait refusé de procéder à l’IVG, tentant de la faire changer d’avis. Elle me dit : « Tu sais, son truc à lui, c’est de voir les gens avoir des enfants. Il aime son métier pour ça : voir les femmes avoir des gosses. L’IVG, c’est vraiment pas son truc, j’ai dû m’adresser à un autre médecin pour pouvoir en bénéficier ».

Voilà. Ainsi j’apprenais qu’il y avait toutes les chances pour que le faux diagnostic ne soit pas une simple erreur ni un diagnostic bâclé. Qu’il y avait toutes les chances pour que le médecin m’ait tout simplement menti. J’apprenais plus tard qu’il aurait dû me prescrire d’autres examens, dont la fameuse prise de sang qui aurait confirmé ou infirmé son diagnostic. Que le fait que les échographies ne m’aient pas été remises était un signe de sa mauvaise foi. Disons que cet homme m’a probablement vue débarquer dans son cabinet, pleine de larmes, réclamant une IVG entre deux sanglots en essuyant ma morve avec le revers de mon pull et qu’il s’est dit que je n’étais peut-être pas « irrécupérable », qu’il était peut-être temps de me faire changer d’avis. Il me suivait depuis plusieurs années, savait que j’avais déjà des enfants, s’est peut-être dit qu’en gagnant du temps et en me rapprochant de la fin du délai légal, il y avait une chance pour que je renonce. Et c’est ce qui s’est produit. J’ai envie de lui dire : bravo le veau, c’était bien joué ma foi.

Et les autres alors ?

Oui mais voilà, moi, j’avais de la chance. J’avais la chance de ne pas être seule. J’avais la chance d’avoir un mec qui finalement, a bien pris les choses et s’est très vite réjoui de cette grossesse pourtant non désirée. J’avais une famille, des amis, un tas de gens prêts à me soutenir et à m’aider. Nous avions un appartement avec tout le confort et tout l’espace que nous pouvions espéré, et son salaire à lui nous permettait d’accueillir un enfant de plus même si je traversais quant à moi une période de disette financière. Bref, j’avais tout, j’étais bien loin d’être perdue, toutes les conditions étaient réunies pour qu’on puisse finalement accueillir cet enfant dans des conditions décentes, sans qu’il ne manque de rien, tant d’un point de vue matériel qu’en terme d’affection. Et les autres ? Ces filles qui se seraient retrouvées à ma place, trompées par un médecin, contraintes de garder un enfant non désiré, sans être capables de l’assumer ? Pour elles, aucune sortie de secours, aucune happy end en vue, aucun trip façon « c’est un mal pour un bien », rien de tout cela. Juste l’obligation d’assumer un enfant dont on ne veut pas, qu’on ne peut tout simplement pas élever, qu’on a peut-être même jamais envisagé, obligée de devoir « faire avec », d’assumer à contrecoeur la responsabilité d’un être humain jusqu’à la fin de ses jours.

Mentir à ces filles-là, les prendre au piège, leur refuser finalement un acte médical qu’elles sont en droit de solliciter, leur coller de force un môme dans les bras et les laisser se démerder, qu’on m’explique comment ça peut encore exister. Ces médecins-là croient vraiment accomplir quelque chose de bien en « sauvant » la vie d’un embryon, au risque que l’enfant finisse rejeté par sa mère ou élevé dans les pires conditions juste parce qu’elle n’aura pas été en mesure de l’accueillir, de l’aimer et de l’éduquer comme il se doit ? Alors là bravo, bravo mesdames et messieurs les médecins qui fonctionnez encore de la sorte, si vous avez l’impression de sauver votre âme à chaque fois que vous manipulez les gens de la sorte, c’est cool pour vous. Si vous avez l’impression de soulager votre conscience et de faire une bonne action en mentant délibérément à vos patientes, en décidant de changer le cours de leur existence parce que vous en avez le pouvoir, tant mieux. Et si malgré tout ça vous parvenez encore à vous regarder dans une glace avec le sentiment du devoir accompli, grand bien vous fasse.

L’IVG : un droit acquis ?

Pourquoi je partage ce récit ? Non pas pour faire dans le racoleur ni dans le larmoyant, seulement parce que je me sens foutrement en rogne ces derniers temps. En rogne contre tout un tas de trucs. En rogne contre ces pubs pro life qui fleurissent dans certains de nos quotidiens, en rogne contre ces femmes qu’on traite comme des tondues parce qu’elles ont le malheur de vouloir interrompre une grossesse, en rogne contre les procédés utilisés par certain-e-s professionnel-le-s pour remettre en cause notre choix (l’intimidation par exemple) : tout cela, ça me paraît purement dégueulasse. À vomir.

Tu ne me diriges pas : occupe-toi de ton utérus ! / Mon corps, mon choix, il faut s’y « ovaire » (jeu de mot)

On parle de l’IVG comme d’un droit acquis. Acquis mon cul. Il suffit d’aborder un peu la question autour de soi pour s’apercevoir que la réalité est souvent toute autre. Je ne dis pas que tous les médecins sont à mettre dans le même sac hein, ni que toutes les structures d’accompagnement sont incompétentes, loin de là (je préfère bien insister sur ce point, je sais que certain-e-s lecteurs-trices ont tendance à prendre des raccourcis et à s’écrier que je sombre dans l’amalgame et que je dénigre l’ensemble de la profession). Des milliers de femmes bénéficient chaque jour d’un encadrement et d’un accompagnement très humain de la part de personnels médicaux compétents et c’est tant mieux.

Seulement voilà, le fait est que tout le monde n’a pas cette chance. Qu’en 2013, certaines femmes désireuses de bénéficier d’une IVG sont encore reçues comme des gamines irresponsables, des inconscientes qu’on ne se gêne pas pour remettre en place, qui méritent bien ce qui leur est arrivé. Nous abordions le sujet récemment avec quelques utilisatrices sur Twitter et ailleurs, et les témoignages qui se croisaient m’ont fait littéralement froid dans le dos. L’une expliquait avoir été traitée comme une môme gaulée avec la main dans le pot de confiture et à qui on a finalement fait comprendre que quand on fait des conneries, il faut en payer la note et donc, au choix, assumer sa grossesse ou subir d’être mal considérée pendant tout le processus de l’IVG sans moufter : le classique coup du « Tu as commis un péché de luxure, fallait y réfléchir avant, maintenant t’es gentille et tu la ramènes pas trop ». Un autre témoignage horrifiant rapportait qu’une femme en attente d’IVG s’était vue recevoir par un médecin n’ayant rien trouvé de plus intelligent à dire que « Quand on n’a pas de plomb dans la tête, on se fait mettre du cuivre dans le cul », car évidemment, il faut être bien sotte pour oser tomber enceinte tout en prenant la pilule. Une amie m’a parlé d’une collègue qui, il y a quelques années, a été si mal reçue par l’équipe médicale, et tellement traitée comme une petite sotte se vautrant lamentablement dans la luxure sans prendre ses précautions, qu’elle a fini par opter par un avortement maison, une IVG DIY à l’aiguille à tricoter, ce truc qu’on semblait proscrit depuis des décennies.

Un embryon non viable très très très vivace

Alors voilà, en 2013, on en est encore là. On voudrait nous faire gober que l’IVG est un acquis, mais à côté de ça, on continue à nous parler d’« avortement de confort », à se plaindre du financement de tels actes (le/la contribuable n’aime pas beaucoup devoir financer indirectement le rattrapage de conneries d’irresponsables juste bonnes à écarter les cuisses sans assumer aucune conséquence) et surtout, on continue à attendre de ces femmes qu’elles se justifient, inlassablement. Qu’elles s’expliquent, qu’elles revendiquent leur légitimité, qu’elles acceptent d’être parfois traitées comme des sottes irresponsables car voyez-vous, une IVG, ça semble devoir se mériter.

L’avortement sur demande et sans avoir à s’excuser.

À bien y réfléchir, je pourrais peut-être présenter mon « embryon non viable » à un freakshow : « Ladies and gentleman, venez rencontrer le premier enfant zombie ! Mort avant même d’être né, il est finalement revenu à la vie in utero, du jamais vu ! ». Et avec un peu de bol, on fera un plus gros carton que toutes les femmes à barbes et avaleurs de sabres réunis. Ou bien je pourrais aussi me pointer chez ledit gynéco et lui poser mon « embryon mort » sur le bureau, en espérant que du haut de ses 4 ans, il lui dégomme ses dossiers à coups de sabre laser en plastique. Sauf que le médecin en question est décédé, quelques mois après la naissance de mon embryon zombie, rejoignant le paradis au côté des bébés avortés (mais non, que dis-je, ces bébés-là finissent dans les limbes et la mère brûle en enfer pour l’éternité pendant que le père, qui n’y est pour rien dans cette affaire, se dore tranquillement la pilule avec les anges – classique).

Quel dommage que je n’aie jamais pu lui présenter mon moutard, une telle visite aurait franchement eu de la gueule : « Hey toubib ! Vous vous souvenez de mon embryon non viable ? Mon oeuf clair ? Mais siiii, même que vous m’avez clairement montré à l’écran les « débris » d’embryon avant de me renvoyer chez moi en m’expliquant que je n’étais pas enceinte ? Et ben voilà, hula hup barbatruc, je vous présente mon embryon non viable de 4 ans. Il est tellement pas viable qu’il se prend pour Batman et s’est foulé la cheville en essayant de s’envoler depuis le lit superposé, c’est-y pas un putain de super-pouvoir ? ». Mais bon, dans le fond, j’imagine que ça n’est pas plus mal. Je vous laisse donc réfléchir à tout cela et je retourne pour ma part m’occuper de mon « oeuf clair » qui me réclame de la pizza froide pour le goûter. Avouez que pour un embryon non viable, ce n’est pas commun.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Elisabellissima
    Elisabellissima, Le 2 octobre 2015 à 15h22

    Je viens apporter ma pierre à l'édifice.

    J'ai subi un avortement, je l'avais déjà raconté je sais plus ou, mais il faut savoir une chose: on réagit toutes différemment. L'IVG médicamenteux n'est pas forcément ultra douloureux, et ça ne peut être que deux cachets. Cela dépend... Moi j'ai pu prendre mon second cachet à la maison. Comme des grosses règles. Voilà.
    Un IVG en Angleterre parait plus difficile qu'en France, mais autant en France on m'a envoyé chier, autant en Angleterre ils ont été sympas.

    Je suis SCANDALISEE par les témoignages... comment un médecin peut être aussi étroit d'esprit et méchant, cruel? Ca me dégoute, ça me fout la gerbe. Ce monde est gerbant. @DasHYM: je suis vraiment désoléee pour toi qu'ils aient été aussi mauvais... la gynéco est immonde sérieux!

    Courrage les filles

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