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Société

Une ligne d’écoute par et pour des personnes adoptées, c’était nécessaire et voici pourquoi

23 juin 2022 4
Parce que l’adoption est un sujet politique et que les voix des personnes adoptées sont encore peu audibles en France, 4 bénévoles ont créé AdoptEcoute. Une ligne d’écoute par et pour des personnes adoptées, dont la santé mentale est un enjeu encore ignoré.

En mars 2022, Anne-Cath, Elonise, Franca et Joohee ont créé ensemble AdoptEcoute, la première ligne d’écoute associative fondée par et pour des personnes adoptées. Leur but ? Offrir à d’autres ce dont elles ont pu manquer. Une oreille attentive, un espace de parole safe et bienveillant, la présence de pairs ayant vécu des expériences similaires aux leurs, et des moyens de les partager.

« J’ai été adoptée à l’âge de 3 ans et demi, et au cours de ma vie, je me suis posé beaucoup de questions sur mon adoption, sur mon identité. Mon entourage ne savait pas comment me répondre : on se heurtait à une incompréhension parce qu’il y a des limites à l’empathie, et nous n’avions pas vécu la même chose. » Explique Franca.

Pour Elonise aussi, certaines problématiques sont longtemps restées sans réponse. « J’ai été adoptée en Haïti à l’âge de 5 ans. J’ai grandi dans une famille où on ne parlait pas forcémment de l’adoption et je n’avais pas de personnes adoptées autour de moi ni de gens Haïtien auxquels me référer. »

Et même si chaque vécu est unique, il y a des interrogations récurrentes au sein des parcours de personnes adoptées : le questionnement identitaire, la recherche des origines ou l’injonction à la gratitude, citent par exemple les membres d’AdoptEcoute.

« L'adoption, ça part d'une action purement égoïste. »

Une prise de conscience autour de l’adoption

Au cours du confinement, en 2020, de nombreux groupes et comptes au sujet de l’adoption émergent sur les réseaux sociaux. C’est grâce à ces échanges virtuels que les quatre fondatrices se rencontrent, et pour elles, cela n’a rien d’anodin.

« Il y avait déjà des personnes adoptées qui cherchaient à créer une communauté, sans forcément avoir ce terme en tête. Mais avec le confinement, l’isolement déjà présent chez les personnes adoptées s’est intensifié, et le besoin d’en parler aussi. Nous-mêmes, nous nous sommes rencontrées à ce moment là, et c’est là que nous avons lancé ce projet d’association. On sentait qu’il y avait une urgence à agir. » explique Franca.

Dans cette période où le mouvement Black Lives Matter bat de son plein et où les questions politiques autour de l’identité sont de plus en plus accessibles, cette impulsion globale encourage les prises de parole des personnes adoptées, notamment entre elles, dans des groupes privés. Pour Joohee, c’est un véritable changement de dynamique qui s’opère :

Jusqu’ici, il existait un discours autour de l’adoption mais qui reflétait des points de vue restreints : celui des parents adoptifs, des agences d’adoption, ou celui des chercheurs. Les adoptées étaient des objets d’études, et n’avaient pas d’espace où prendre la parole et être sujet de leur discours. Là, il y a eu un changement : les personnes adoptées se sont mises à parler pour elles-mêmes.

Parmi les déclics à cette prise de conscience collective, il y a aussi des récits qui se découvrent au grand public. De l’histoire des Enfants de Reine de Miséricorde en Ethiopie et au Burkina Faso à la plainte de 9 français nés au Mali contre un organisme d’adoption, nombreux sont celles et ceux qui découvrent l’envers de l’adoption internationale. C’est Anne Cath qui relève : « Les affaires d’adoption internationales illégales, les gens ne s’y attendaient pas. De nombreuses personnes sont tombées de haut en se rendant compte qu’une partie de leur histoire était liée à du traffic d’enfant, et que ce n’était pas toujours possible d’en parler avec leurs parents adoptifs. »

L’isolement des personnes adoptées

C’est sur ces plateformes que se rencontrent Anne Cath, Elonise, Franca et Joohee, au détour de webinaires ou de conversations en ligne. Toutes ont ressenti à quel point échanger avec d’autres personnes adoptées leur avait permis de s’enrichir, de se renforcer… et de se sentir moins seules.

La solitude, l’isolement : des mots qui reviennent souvent au cours de l’entretien. Pour les créatrices, c’est un point central parmi les enjeux que rencontrent les personnes adoptées.

« L’isolement, on l’a toutes vécu. On veut permettre aux personnes adoptées de se sentir moins seules, mais aussi de leur montrer qu’elles peuvent être écoutées, et qu’il y a des gens formés à les accompagner. »

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Extrait du blog nos voies adoptées, témoignage à retrouver ici

Un lieu où les personnes adoptées peuvent être entendues

Les fondatrices d’AdoptEcoute sont unanimes, les voix des personnes adoptées sont peu entendues, et surtout peu écoutées. Elles soulignent une infantilisation permanente de celles et ceux qu’on nomme encore « enfants adoptés » même passé l’âge adulte.

« Je suis allée dernièrement sur le site de l’agence française d’adoption. raconte Joohee. Dans le répertoire des associations, on y trouve celles des « parents adoptants », et celles des « enfants adoptés », quand bien même elles sont tenues par des adultes !

Ça nous infantilise en permanence, parce que « enfant », dans la société adultiste qui est la notre, ça veut dire que l’enfant doit se taire, obéir, et être reconnaissant. Et en tant qu’adopté, c’est précisément cette case qu’on nous assigne, et dont on essaie de sortir. »

L’injonction à la gratitude

Reconnaissance : sentiment qui incite à se considérer comme redevable envers la personne de qui on a reçu un bienfait. Un mot qui pèse sur la santé mentale des personnes adoptées, tant il est représentatif d’un des grands mythes de l’adoption détaillé par Joohee, autrice de l’ouvrage L’adoption internationale, mythes et réalités :

« L’un des grands mythes de l’adoption, auquel l’imaginaire collectif souscrit, c’est que l’adoption nous a sauvé d’une vie supposée « misérable » quand on était petits. C’est particulièrement flagrant pour les personnes racisées adoptées à l’international : il y a l’idée que nous avons été sauvées par nos parents adoptifs. C’est lié à une mythologie coloniale qui voudrait que la vie en Occident soit forcément meilleure que la vie ailleurs… Ce qui est faux. »

Dans son essai sur l’adoption Une poupée en chocolat, l’autrice et documentariste Amandine Gay parle d’injonction à la reconnaissance, une forme de contrôle social dont elle témoigne en ces termes :

« Quand vous nous dites qu’on a eu de la chance d’être adoptées, vous nous ramenez au fardeau de la gratitude. Combien de fois, dans les contextes les plus saugrenus, des personnes se sont senties obligées de féliciter mes parents devant moi : « C’est bien, ce que vous avez fait » « Elle a de la chance d’avoir été adoptée ». »

Une poupée en chocolat, Amandine Gay, page 111. Editions de la découverte, 2021

Pour Joohee, cette injonction s’ancre aussi dans une image de « conte de fée » de l’adoption.

« Adopter, ce serait sauver un enfant. Et ensuite, ils vécurent heureux : la suite n’existe pas. Mais « adopté », c’est une identité qu’on porte toute notre vie, avec des conséquences notamment sur la santé mentale, et c’est rarement pris en compte, dans les familles, chez les psychologues ou au sein de structures d’accueil.

On attribue tous les traumas à un « abandon » des parents biologiques, sans admettre que bien des choses peuvent être traumatiques y compris au sein des familles adoptantes, ou dans la société en général. »

Santé mentale et adoption

Anne Cath le souligne, la santé mentale des personnes adoptées en France est encore un non-sujet. C’est dans le monde anglophone qu’il faut aller chercher des travaux sur la question, dont un chiffre alarmant qu’elle rappelle :

« On en parle toujours parce que c’est la seule étude qui a mis en comparaison des milliers d’ados adoptés, et d’ados non adoptés. Elle tire comme conclusion que les personnes adoptées font quatre fois plus de tentatives de suicide que les personnes non-adoptées… Moi, j’aimerais qu’on puisse alerter les pouvoirs publics : cette problématique se pose au sein de notre pays aussi, mais elle est complètement invisibilisée. »

De consort, les bénévoles d’AdoptEcoute affirment que des statistiques sur la santé mentale des enfants, ados, adultes adoptés sont indispensables en France, pour permettre de comprendre leurs parcours et les accompagner au mieux. Mais pour l’heure, peu de structures sont en mesure de proposer un accompagnement émotionnel et psychologique bienveillant aux personnes adoptées :

« Dans la formation de psychologue, chez les travailleuses et travailleurs sociaux ou les éduc spé, il n’y a pas d’enseignement autour de la construction identitaire des adoptées, et cela manque cruellement. Les personnes dont c’est le métier peuvent se retrouver démunies. » Rappelle Joohee.

Un cadre d’écoute bienveillante et de réappropriation de son histoire

C’est pour combler ce manque qu’elles ont créé AdoptEcoute. Franca résume leur mission ainsi :

« À travers l’association, on aimerait faire en sorte que les personnes adoptées puissent se réapproprier leur narration. Libérer la parole dans un cadre sécurisant, pour qu’ils et elles puissent enfin raconter leur histoire, cela peut aider à faire en sorte que les personnes adoptées ne soient plus seulement des objets de discours, mais aussi des sujets. On aimerait que la parole se propage, et puisse être entendue par le plus grand nombre. »

Ainsi, chaque samedi, la ligne d’écoute est ouverte de 14h à 16h. Les personnes adoptées de tous horizons pourront y tomber sur l’oreille attentive et bienveillante de Joohee, Franca, Elonise ou Anne Cath pour une demi-heure d’appel en moyenne, faute de moyens pour ouvrir à plus de temps. Une pratique qui permet enfin aux personnes adoptées de trouver un espace d’expression, comme le rapporte Elonise :

« Sur la ligne d’écoute, on a majoritairement des adultes qui n’avaient jamais eu d’oreille attentive, et qui ne se retrouvaient pas dans le discours majoritaire, celui des parents adoptants. »

Une démarche solidaire de soutien, d’empathie et d’entraide, c’est ce à quoi sont attachées les membres d’AdoptEcoute qui fondent leur approche sur le concept canadien de pair-aidance.

« On veut montrer aux personnes adoptées qu’elles ne sont pas seules, que beaucoup de gens ressentent la même choses qu’elles, et qu’il y a des perspectives d’ouverture. Face aux situations qu’elles vivent, il y a des possibilités. »

Si pour l’instant, l’objectif de l’association est de pouvoir maintenir sa ligne téléphonique et ses activités, à long terme, ses fondatrices espèrent pouvoir élargir ses horizons : tables rondes, évènements, ponts avec d’autres associations…

L’idée, c’est de construire des communautés, et de s’offrir un soin communautaire à travers l’écoute. On est là, on a vécu la même chose, on se comprend. »

Pour les accompagner dans ces projets, vous pouvez les soutenir via leur cagnotte en ligne !

La ligne d’écoute AdoptEcoute est ouverte à toutes les personnes adoptées (nationaux, internationaux, nés sous X) le samedi, de 14 heures à 16 heures au 03 62 02 11 14.

Participez à la cagnotte en ligne de l’asso AdoptEcoute

À lire aussi : L’adoption, vue par deux personnes adoptées

Crédit photo : Pexels / Karolina Grabowska

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Les Commentaires
4

Avatar de hellopapimequepasa
23 juin 2022 à 14h48
hellopapimequepasa
quand j'était plus jeune je voulais adopter et maintenant je pense que l'adoption international pose tellement de question..est ce que cet enfant ne pourrais pas être adopter par des personnes de son pays?est ce que cette enfant a été mis a l'adoption pour négligence/maltraitance ou problème financier de la famille(dans ce cas mieux vaut donner l'argent a la famille ou au assoc de terrain pour que l'enfant reste en famille).
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