Pourquoi tant de séries qui adaptent Stephen King sont-elles mauvaises ?


Stephen King à la télé, c'est une expérience en demi-teinte : il y a de belles réussites et de terribles ratages. À l'heure où la série The Stand vient de finir (et de décevoir), penchons-nous sur les adaptations du king de l'horreur...

Pourquoi tant de séries qui adaptent Stephen King sont-elles mauvaises ?

On pourrait croire qu’on n’est plus à une déception près en 2021, mais force est de constater que ça pique toujours. The Stand, l’adaptation en série du Fléau de Stephen King — une œuvre majeure de l’auteur, fable post-apocalyptique qui se déroule après une pandémie mondiale (ça tombe bien) et interroge les notions de Bien comme de Mal — est ratée, fichtrement ratée. Et c’est dommage.

Le refrain, cependant, est connu. Combien d’adaptations de ce type ont-elles déçu à la fois la critique, les fans et le grand public ? Est-il seulement possible de transposer efficacement à l’écran les récits terrifiants, touchants, complexes et profonds du romancier ? Quelle est la malédiction des séries inspirées de King ratées, et le secret de celles qui parviennent à convaincre ?

The Stand, nouvel échec du côté des adaptations de Stephen King

The Stand, une minisérie CBS de neuf épisodes diffusée début 2021 outre-Atlantique (sur Canal+ Séries en France), partait pourtant avec beaucoup d’atouts.

En premier lieu, citons le chef-d’œuvre qu’elle adapte, Le Fléau, on ne peut plus dans l’air du temps avec sa terrible pandémie qui décime la population. Puis son casting, qui fait rêver : Alexander Skarsgård (True Blood, Big Little Lies), James Marsden (Il était une foisWestworld), Whoopi Goldberg (Sister ActLa Couleur pourpre)… autant de noms qui mettent des étoiles dans les yeux. Enfin, la précédente adaptation datait de 1994, il y avait donc de quoi moderniser tout ça !

Stephen King lui-même a promis aux fans du livre un nouvel épilogue inédit, écrit spécialement pour la série télé. Le rêve.

Puis le cauchemar.

The Stand se prend les pieds dans le tapis, en raison notamment de choix artistiques, allant du « très réducteur voire insultant » au « proprement incompréhensible ».

Ainsi, la narration chronologique devient un enchaînement d’allers-retours entre passé et présent, ce qui dilue fortement le suspense : impossible de s’inquiéter pour un personnage en danger si on l’a vu, dans la scène précédente, couler des jours heureux trois mois après avoir survécu à cette épreuve !

Plusieurs moments censés être chargés d’émotion retombent comme un soufflé raté dans Top chef à cause de cet étonnant choix d’adaptation qui n’a pas su convaincre le public.

Ajoutez à cela des dialogues parfois ratés, un budget limité (bien que le rendu soit correct) et des scènes incroyablement clichées pour une série de 2021 (le « Mal » représenté par des gens qui aiment le sexe, l’alcool et le BDSM)… la sentence est tombée : The Stand se maintient péniblement autour des 50% d’avis positifs sur les principaux sites de critiques. Un échec vu l’ambition de la série.

Une œuvre inadaptable ?

Mais un échec pas forcément surprenant selon Émilie Fleutot, fondatrice de Stephen King France et du podcast La Gazette du Maine : elle explique à Madmoizelle qu’il est, selon elle, impossible d’adapter Le Fléau à la télévision.

« Je pense que “Le Fléau” est inadaptable : on ne peut pas en faire une série satisfaisante, d’ailleurs “The Stand” s’est pris les pieds dans le tapis.

Il y a chez King des histoires incroyables, mais dans lesquelles, au regard du nombre de pages, il ne se passe pas tant de choses que ça. “Le Fléau”, c’est un peu ça : le combat intérieur de personnes qui essayent de reconstruire une société d’après leurs propres valeurs.

Il ne se passe pas des milliards de choses, mais à l’écrit c’est très prenant, car la prose nous happe dans la psychologie de ces personnages. À l’écran, pour être fidèle, il faut prendre le risque d’être contemplatif et ce n’est plus trop la tendance actuellement, surtout pour une production CBS…

Du coup on se retrouve avec une série dans laquelle la mort des personnages ne nous touche pas, car tout est allé trop vite, alors que dans le roman, ces morts nous font jeter le livre de rage à travers la pièce. »

Il est vrai qu’une bonne partie du Fléau tient au chemin intérieur de ses personnages, aux espoirs qui les guident et aux tourments qui les retiennent. L’aspect ésotérique de l’intrigue peut également être un frein. Autre son de cloche cependant : l’œuvre se prête parfaitement à l’adaptation télé selon Julie-Anna Grignon, scénariste de séries et membre de l’hilarant podcast ciné 2h de perdues !

« Stephen King est très populaire, mais ça ne veut pas dire que toutes les séries adaptées de Stephen King le seront. Surtout quand le but de la chaîne est de toucher le plus grand monde : ça veut dire lisser l’intrigue, émousser ce qui fait sa spécificité pour rendre l’histoire “grand public”.

Mais justement, “The Stand”, qui m’a beaucoup déçue, aurait pu trouver ce juste milieu, entre son contexte post-apocalyptique qui attire de nombreux spectateurs, son casting cinq étoiles, et les aspects plus “niches” de la narration. Ça aurait pu être une belle adaptation. »

The Stand pourrait n’être qu’une série ratée comme il en existe des douzaines — et dans ce cas, on ne vous en parlerait pas forcément. Mais cet échec qui marche dans les traces de The Mist ou Under the Dome force à se demander comment, au juste, faire une bonne adaptation de Stephen King à la télévision.

Comment adapter Stephen King en série avec succès ?

Rassurez-vous : nous ne sommes pas en train de dire que toutes les séries adaptant du Stephen King sont des échecs artistiques ! Émilie Fleutot le rappelle, certaines sont de vraies réussites.

« On a des créations qui sont d’excellentes séries en plus d’être de très bonnes adaptations : je pense d’abord à “22/11/63” et à “Mr Mercedes”, auxquelles on peut ajouter la plus récente “The Outsider”. “Castle Rock”, qui adapte l’univers de Stephen King, a aussi surpris tout le monde avec une saison 2 bien au-dessus de la première — même si malheureusement, elle n’en aura pas de troisième. »

Celle qui dissèque régulièrement les œuvres du King de l’horreur dans le podcast Le Roi Stephen le rappelle néanmoins, « tout ce qui est fait pour être lu n’est pas fait pour être vu » — comprenez, certains récits fonctionnent sur le papier et non à l’écran. Elle poursuit :

« Ce qui fait qu’une série va fonctionner ou pas, ici, c’est le matériau d’origine, car tout ne s’adapte pas facilement chez cet auteur. C’est tentant, quand on voit quelque chose qui fonctionne comme “22.11.63”, de faire sa propre “série à succès adaptée de King”. Mais on oublie souvent qu’il a bien des cordes à son arc littéraire et que d’une œuvre à une autre, la transposition à l’écran ne sera pas de la même difficulté.

Une de ses particularités, c’est de beaucoup développer ses personnages, d’installer des contextes pendant des centaines de pages. À la lecture, c’est excellent, car il maîtrise vraiment son style. À l’écran, c’est beaucoup plus risqué de trouver l’équilibre entre “prendre le temps de tout installer, bien expliquer chaque personnage” et “ne pas ennuyer le spectateur”. »

En effet, il y a fort à parier que les 1.000 pages (et jusqu’à 1.200 selon les éditions !) du Fléau donnent des sueurs froides à qui veut les condenser en neuf épisodes. C’est que, peut-être, le format minisérie ne convient pas au sujet ; on se prend à rêver d’un The Stand en plusieurs saisons, l’une sur la pandémie, l’autre sur la vie d’après…

Cette question du format est parfois cruciale, comme le rappelle Julie-Anna Grignon :

« Adapter un livre en série, ce n’est pas comme l’adapter en film : souvent, on crée un univers qui va se développer sur plusieurs épisodes et surtout plusieurs saisons. Plus le roman de base est court, plus c’est compliqué de tenir la longueur.

Généralement, les œuvres de Stephen King se prêtent bien au format série, car elles ont une “arène” de base qui est claire — l’exemple le plus criant est “Under the Dome” qui se déroule dans une ville littéralement coupée du reste du monde, où les personnages (nombreux, comme souvent chez l’auteur) évoluent en vase clos.

Une série, c’est parfait pour adapter un roman choral comme celui-ci, puisque ça permet de creuser longuement les héros, les héroïnes, les antagonistes et leurs interactions. On aurait même pu imaginer une série d’horreur inspirée de “Ça”, avec une saison un suivant les enfants dans les années soixante, une saison deux focalisée sur une autre période…

De l’autre côté de la bibliographie de King, on a des œuvres comme “Carrie” ou “Jessie” qui font de très bons films puisqu’elles se concentrent sur un unique personnage principal. »

Et bien sûr, le format ne fait pas tout : l’implication humaine sera décisive. Selon la scénariste, ce qui va séparer une bonne adaptation de King d’une tentative ratée, c’est en premier lieu l’équipe derrière le projet.

« À mon sens, la vraie différence se joue dans “qui s’occupe” de l’adaptation, à la fois au niveau de la réalisation / création du film ou de la série, et au niveau du studio de production / de la chaîne qui l’a commandée.

Je ne dis pas qu’il FAUT être fan de King pour bien adapter King : on peut être aveuglé par son amour de fan et ne pas voir que tout passe bien à l’écran, avoir trop peur de toucher au texte “sacré”… Or le succès d’une adaptation ne tient pas forcément à sa fidélité à l’œuvre originale, puisqu’on a eu du très fidèle et très bon, notamment sous la caméra de Frank Darabont (“Les Évadés”, “The Mist” le film), et du très éloigné du livre mais très bon, “Shining” de Stanley Kubrick en étant le meilleur exemple. »

Ah, Shining ! Probablement l’adaptation de King la plus intéressante à analyser. Elle a été largement saluée par la critique et se retrouve régulièrement, trente-et-un ans après sa sortie, dans le top des meilleurs longs-métrages d’horreur. Mais l’auteur continue à le décrier, notamment pour la réinvention misogyne du personnage féminin principal ainsi que les énormes différences entre le message du livre et celui du film.

Assurément, Kubrick a pris de larges libertés avec l’œuvre de base. Et c’est souvent la question qui se pose lorsqu’on adapte un livre…

La fidélité au livre est-elle le secret d’une bonne adaptation ?

On pense parfois que quand les fans d’une œuvre critiquent une adaptation, c’est parce qu’ils et elles ne peuvent pas accepter qu’elle s’éloigne du matériau originel. Il est pourtant nécessaire, lorsqu’on passe d’un format à l’autre, d’effectuer des changements ; c’est une nouvelle équipe artistique qui va forcément produire quelque chose de différent ! Et ça, Émilie Fleutot l’a bien compris.

« Une adaptation est bien ce qu’elle est : elle adapte, elle ne transpose pas. Ce n’est pas son but.

Le changement de médium induit forcément d’autres changements, plus ou moins importants, et une adaptation est forcément le fruit de l’interprétation d’un réalisateur ou une réalisatrice, d’un ou une scénariste… Elle a aussi besoin d’adapter son rythme, son discours, à un nouveau public : un public qui va regarder ce qu’on lui donne et pas un public qui va se construire une ambiance dans sa tête avec ce qu’on lui évoque.

Je pense que parfois, des libertés sont inévitables pour faire une bonne adaptation, donc je n’ai pas de souci avec ça tant qu’elles ne trahissent pas l’histoire, le message, ou le caractère des personnages. »

Pour en revenir à The Stand, la série inclut certes des choix discutables, mais aussi des changements heureux qui l’éloignent du roman paru en 1978 pour l’ancrer dans le XXIe siècle : un personnage masculin costaud devient féminin, l’orphelin du Nebraska Nick Andros devient un réfugié sud-américain… Notons également que l’un des héros, Tom Cullen, est un adulte en situation de handicap mental ; l’équipe de la série a beaucoup travaillé sur son écriture pour éviter certains clichés qu’on peut malheureusement retrouver dans le livre.

Ces choix font partie de ce que Julie-Anna Grignon nous définit comme « des changements heureux qui améliorent les personnages, les rendent plus complexes et attachants » ; au final, les modifications qui ont été critiquées sont bel et bien celles qui, selon les mots d’Émilie Fleutot, « trahissent l’histoire, le message ou le caractère des personnages. »

Ce qui amène une question fondamentale : de quelle marge de manoeuvre disposent celles et ceux qui adaptent un livre ? Est-ce que les scénaristes peuvent se retrouver dans l’obligation contractuelle de respecter tels et tels éléments de l’œuvre originelle, ou est-ce que l’équipe a les coudées franches ? Là encore, Julie-Anna Grignon nous éclaire.

« Ça dépend vraiment des cas, il n’y a pas d’adaptation-type. On peut prendre une idée issue de la page 16 d’un livre et en faire un film entier, tant que la société de production possède les droits !

Quand on adapte spécifiquement du Stephen King, on sait qu’il y a une grosse attente et qu’il vaut mieux garder beaucoup d’éléments qu’il a inventés… mais il y a aussi un consensus sur le fait que ses dénouements sont souvent décevants, donc il peut être pertinent de changer la fin. C’est une forme de défi pour les scénaristes, et ça donne une raison supplémentaire de regarder la série pour celles et ceux qui ont lu le roman !

L’essentiel c’est de se souvenir qu’une adaptation ne sera réussie QUE si elle apporte une valeur ajoutée — et ça, ça passe par une transformation nécessaire de l’œuvre originelle. Pour rester dans le thème, la série “Mr Mercedes” est un bon exemple : elle reste fidèle au livre, mais par sa direction artistique, son casting, les choix de réalisation, elle va plus loin qu’une simple adaptation page à page. »

Le Stephen King Universe sera-t-il un jour à la télévision ?

La vache à lait King est loin d’être tarie : à l’âge vénérable de 73 ans, le prolifique romancier se maintient au rythme hallucinant d’un nouveau livre publié par an en moyenne, et son nom continue à faire frétiller les producteurs. Attendez-vous donc à voir de nombreux projets fleurir dans les mois et années à venir.

Mais ce qu’il manque, peut-être, à une cohérence dans les adaptations de l’auteur, c’est une spécificité parfois méconnue de son univers : les liens entre chaque œuvre, qu’Émilie Fleutot nous détaille.

« En littérature, il existe un Stephen King Universe : toutes les œuvres sont connectées, et pas seulement avec de petits clins d’œil gratuits ! Il y a véritablement un sens à cette articulation. Et au centre de toutes ses histoires, il y en a une autre, une longue épopée de huit tomes : “La Tour sombre”. »

Si vous n’êtes pas familière de ce « Stephen King Universe », sachez que ses personnages se croisent de livre en livre, que les actions de l’un auront des répercussions sur l’autre, et que des héros ou antagonistes emblématiques comme Randall Flagg, le méchant de The Stand, sont des êtres surnaturels qui apparaissent à la fois dans des dystopies post-apocalyptiques modernes et dans l’univers médiéval fantastique des Yeux du Dragon, l’un des rares ouvrages de King adaptés aux enfants. La fondatrice de Stephen King France détaille :

« Le personnage de Randall Flagg est le grand méchant de l’œuvre de King. Il est peu développé dans la série par rapport au roman, mais même dans le livre, pour comprendre vraiment ce qu’il est, son importance, son dessein, il faut avoir lu d’autres œuvres de l’auteur.

En adaptant King dans tous les sens, on perd non seulement la profondeur de ses récits, mais en plus toutes ces connexions qui donnent un autre sens à son Œuvre (avec un grand Œ !). »

Au niveau des adaptations, conserver cette cohérence voudrait dire garder une équipe unique pour chapeauter toutes les œuvres et les lier entre elles, comme l’a fait Disney avec son Marvel Cinematic Universe — quand Doctor Strange se pointe dans Thor: Ragnarok ou dans Avengers Endgame, on connaît déjà le personnage, on reconnaît l’acteur, on voit qu’il a évolué depuis le dernier film… Tout cela participe à donner du corps à un univers fictif et à tisser une véritable mythologie.

Pour le moment, un tel « television universe » est plutôt inédit. Mais on peut toujours rêver ! Julie-Anna Grignon, en tout cas, ose espérer…

« Adapter “La Tour sombre” en série, c’est compliqué et risqué, mais pas impossible tant qu’il y a du temps, de l’argent et un vrai investissement. Après tout, on a bien une série “Seigneur des Anneaux” qui arrive, alors pourquoi pas ? »

En attendant que ce doux rêve devienne réalité, sachez que Stephen King et J.J. Abrams (déjà producteur de 22.11.63 et Castle Rock) préparent deux projets pour la télévision : une série adaptée d’Histoire de Lisey et une série d’horreur en format anthologie, Tiny Horrors. Il n’y a plus qu’à croiser les doigts pour qu’au moins l’une de ces créations soit à la hauteur de nos espérances !

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Mymy Haegel

Mymy Haegel

Mymy est la rédactrice en chef de madmoiZelle. Elle est aussi dans la Brigade du Kif du super podcast Laisse-Moi Kiffer. Elle aime : avoir des opinions, les gens respectueux, et les spätzle.

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Commentaires

Mijou

Stephen King est l'exemple parfait de la subtilité qu'il existe entre une bonne adaptation et un bon film.

Shining de Kubrick est clairement un chef d'oeuvre cinématographique... mais une mauvaise adaptation, puisqu'il s'éloigne complètement du propos de fond.
Et la plupart des téléfilms ou films validés ou réalisés par King lui-même sont souvent des adaptations fidèles... mais de mauvais films.

Je dirais que la grosse exception c'est la Ligne Verte, à la fois une adaptation fidèle ET un très bon film.

Carrie de De Palma, perso je le range à part parce qu'il est quand même très daté et pas oufissime je trouve, mise à part la prestation de Sissi Spacek (Carrie) et de l'actrice qui interprète sa mère. Et puis s'agissant d'un premier roman, il est culte mais ce n'est pas non plus une oeuvre exempt de maladresses.
 

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