J’ai grandi avec un père misogyne, j’ai eu mal, mais j’ai pardonné


Cette Madmoizelle a grandi avec un homme qui traitait souvent les femmes — dont la sienne — de « putes ». Avec le recul, elle parle de son père, qu'elle a aimé sans jamais le comprendre.

J’ai grandi avec un père misogyne, j’ai eu mal, mais j’ai pardonnéShawnn Tan / Unsplash

On ne choisit pas ses parents. La famille est une grande loterie, à laquelle beaucoup sont perdants.

Ce n’est pas ce que je dirais de moi. J’estime n’avoir été pas trop mal lotie : j’ai eu des parents aimants, bien que maladroits parfois ; des parents besogneux, qui avaient à cœur de ne me faire manquer de rien.

La seule grande ombre au tableau, et pas des moindres, je n’ai mis le doigt dessus que tardivement, au sortir de l’adolescence. Car la couille dans le potage, voyez-vous, c’était sans doute que mon père n’aimait pas les femmes…

Raconter mon père, sans le juger

En octobre j’ai eu 28 ans, alors il n’est plus question pour moi de regarder mon histoire avec les colères qui nous embarrassent quand on a 17 ans. Je ne publierai pas une diatribe contre mon père dans ces colonnes.

D’abord, parce que j’aimais mon père profondément, en dépit des seaux de conneries qui éructaient régulièrement de sa gorge, ensuite parce qu’il est mort et qu’à la fin de sa vie, dans un mélange d’urgence et de morphine, mon père s’est révélé sous un autre jour. Plus clément, plus tolérant, plus lui, sûrement. 

Frappée par la grâce que j’imagine être celle des derniers jours, dans l’énergie du désespoir, j’ai appris à connaître un autre homme, que je regarde aujourd’hui avec beaucoup plus d’abnégation.

Certaines d’entre vous, j’imagine, n’admettront pas qu’on puisse pardonner un homme qui toute sa vie a insulté les femmes. Mais après tout, chacun fait bien comme il veut. Cette histoire est la mienne, et dedans, il n’y a plus aucune colère, juste la volonté de raconter.

Mes parents, une addition de cultures

Je suis née à la fin de l’année 1992, et mon arrivée sur Terre était désirée. Mes parents, très amoureux l’un de l’autre, s’étaient rencontrés à l’île Maurice, d’où mon père est originaire ; quant à ma mère, française, elle était en vacances là-bas lorsqu’elle aperçut celui qui allait devenir son binôme. Sa plus grande équipe.

Pour elle, ce fut le coup de foudre. Et elle n’était pas la première à tomber sous le charme de cet homme… Très beau, sportif, une raquette de tennis toujours vissée à la main droite, mon père était le genre d’individus dont le physique laissait rarement indifférent. Ainsi, j’appris récemment qu’il avait eu pas mal de conquêtes avant de rencontrer ma mère.

Celle-ci, de son côté, avait connu quelques hommes, et a ceci de solaire que chacun d’entre eux demeure aujourd’hui irrémédiablement amoureux d’elle : ma mère a une sorte de lumière qui happe tout entiers ceux qui s’en approchent, elle est ma maman bonheur, ma maman soleil.

Lorsqu’ils se rencontrèrent, ce fut l’amour fou. Ma mère fit l’aller-retour Paris-Port-Louis pendant plusieurs mois, avide de passer quelques jours avec celui dont elle était persuadée qu’il était l’homme de sa vie.

En ce qui concerne mon père, je n’ai aucune idée de ce qu’il ressentait à cette période de sa vie. Mon père ne parlait pas de l’amour ni de la passion — et encore moins du sexe, évidemment. Il était né dans une société pudique érigée par des préceptes hindous selon lesquels les hommes doivent taire leurs émotions. 

Ainsi, ce fut ma mère qui le demanda en mariage. Et il accepta.

Mon père, un homme frustré par sa vie d’immigré

Mon père a débarqué ici par amour ; ça, personne n’en doute. Et puis il a commencé à galérer. Car la France, dans les années 1990, ne faisait qu’une place limitée aux immigrés.

Une place dans les toilettes des hôtels qu’il fallait nettoyer, une place dans les parkings qu’il fallait surveiller, une place dans les supermarchés qu’il fallait approvisionner. Ça s’arrêtait là. Une vie de labeur, une vie pour laquelle mon père était surqualifié. Mais que lui offrait-on d’autre ? Rien.

Ainsi se levèrent les premières frustrations de mon père. Et avec elles, la colère.

La sensation de ne pas être considéré à sa juste valeur, la sensation d’être pris pour un con, la sensation insidieuse d’être traité comme un « moins que rien », pour reprendre ses termes.

Je ne dis pas que c’est la France qui a rendu mon père colérique : il l’avait toujours été, je l’appris plus tard. Mais il faut toujours replacer des personnages dans un contexte.

Ainsi, j’ai toujours connu mon père triste et frustré. À l’inverse, ma mère gagnait de l’âge en étant toujours plus lumineuse, toujours plus heureuse d’exercer un métier-passion qui lui permettait de voyager en permanence.

Dès petite, je compris que mes parents étaient intrinsèquement différents. Que l’une était taillée pour le bonheur ; que l’autre, en revanche, souffrait de la maladie des gens qui ne sont jamais heureux.

J’ai donc très vite pigé que mon père serait le grand problème de ma vie, l’ultime équation qu’on ne peut jamais résoudre, et donc en quelque sorte mon fardeau.

Mon père et ma mère, une relation conflictuelle

Pourtant, à cause de l’absence obligatoire de ma mère (qui voyageait tout le temps pour le travail), c’est avec mon père que je passai le plus de temps, petite.

Il gérait tout. M’emmenait à l’école, venait me chercher le midi pour m’éviter de « manger de la merde » à la cantine, revenait me chercher le soir, me faisait à diner, nettoyait la maison, sortait le chien, puis mangeait en silence, avant de se coucher très tard, et ivre de plusieurs bières, parfois.

Gosse, j’étais mélancolique. J’avais peu d’amis. J’étais solitaire et l’école était un calvaire. Mes parents ne m’avaient jamais mise à la crèche, et j’étais fille unique, alors la compagnie des autres enfants était pour moi, jusque tard, inédite, étrange et insoluble.

Ainsi, je me terrai un peu dans le spleen de mon père, et fus une gamine morose qui ne jouait jamais.

Mes parents, quant à eux, ne faisaient pas grand chose ensemble si ce n’est s’engueuler. Je me rappelle de quelques crises, basées toujours sur la jalousie de mon père… Un téléphone sonnait, c’était un collègue de ma mère au bout du fil, qui posait une question relative au travail. Mon père se mettait dans une colère noire, traitait ma mère de pute, avant de claquer les portes et de disparaître pendant quelques heures, au mieux.

Il ne supportait pas que ma mère fréquente des hommes, peu importait que ceux-ci soient de simples collègues. Et lorsque je grandis, ce fut pire.

Mon père, les femmes et les « putes »

Avec le temps, je commençai à m’affirmer, à me faire des amies, à répondre à mes parents, à acquérir une personnalité plus gaie.

Mais je me mis à comprendre plus de choses aussi. Notamment que mes parents n’étaient pas heureux ensemble. L’amour, parfois, ne suffit pas au bonheur : mon père était d’une jalousie maladive, ma mère en avait marre. Les crises étaient régulières, parfois empreintes d’une rare violence — verbale, jamais physique.

Les insultes fusaient, oui, de la bouche de mon père. Et puis, parfois, elles se dirigeaient non pas contre ma mère mais contre d’autres femmes.

« Ta marraine, si on ouvre le dictionnaire à “pute”, c’est sûr qu’il y a sa photo ».

Ma marraine, la meilleure amie de ma mère, n’avait pas la faveur de mon père, vous l’aurez compris. Parce qu’elle était une femme « libérée », qui collectionnait les amants, jurait « comme un homme », sortait boire des verres dans des bars.

Cela suffisait, pour mon père, à lui attribuer le doux qualificatif de « pute ».

Globalement, toutes les amies de ma mère eurent droit, à un moment ou à un autre, à cet adjectif. Et puis les présentatrices télé aussi, parce qu’elles étaient très maquillées, portaient des vêtements aux couleurs criardes. Et puis les collègues de mon père, les femmes dans la rue, ma grand-mère.

Comme si toutes les femmes, finalement, finissaient par être des « putes ». Mais comme il le disait en rigolant parfois, je me mis en tête que tout ça, c’était pour rire…

Mon père et moi : la rupture

Quand l’adolescence vint, les mots durs et inexplicables de mon père ainsi que les mille autres défauts qu’il avait nous menèrent vers une rupture : je ne parlais plus à mon père, me terrais dans ma chambre, le détestais en secret. Je ne le comprenais pas, et ne voulais pas le comprendre.

De son côté, il ne me comprenait pas non plus. Sa fille unique, celle à laquelle il avait tant torché le cul et fait à bouffer quand sa mère était absente, ressemblait de plus en plus aux femmes qu’il ne supportait pas… Elle mettait des débardeurs, des mini-jupes, parlait fort, voulait sortir, draguait des garçons.

Ainsi, ce fut la guerre pendant de nombreuses années. Années où les insultes fusèrent, où les claquages de porte furent réguliers. Jusqu’à ce que, bien plus tard, ma mère ne quitte mon père, et qu’il parte du domicile familial.

J’ai recommencé à l’aimer une fois qu’il fut parti. Une fois que nous n’avions plus à vivre ensemble. Parce qu’on ne peut pas toujours vivre avec les membres de sa famille. C’est une vérité.

L’enfance difficile et secrète de mon père

Il y a un an et demi, mon père chopa un cancer abominable qui eut raison de sa solidité en seulement quelques mois. À la fin de sa vie, j’appris beaucoup de choses sur lui, et sur moi.

Sa sœur me renseigna sur la rudesse de leur quotidien lorsqu’ils étaient enfants. Élevés dans une famille nombreuse, avec pour seul salaire celui du père, vendeur de pommes de terre, mon père avait vécu longtemps dans la promiscuité avec une majorité de garçons, auxquels on avait enseigné qu’il fallait être dur, rigide, sévère.

Sa mère, ma grand-mère, que j’adorais mais qui mourut quand j’avais 12 ans, avait vécu sous le joug d’un mari alcoolique à qui elle avait toujours tout cédé — parce que là-bas « c’est comme ça ». C’est le mari qui décide. C’est le mari qui tranche. C’est l’épouse qui s’occupe des mômes. C’est l’épouse qui fait à bouffer. C’est l’épouse qui ramasse.

Ma grand-mère, de son côté, était une femme dure, qui portait le sari chaque jour, se levait à 5 heures du matin pour aller au temple prier, avant de s’occuper de tous ses enfants seule.

Dans cette famille nombreuse, mon père avait eu la place du milieu, celle de celui qu’on ne voit pas : il avait été, comme moi petite, d’une grande timidité. Les crises de mon grand-père, ses violences à l’égard de sa femme, ses mots durs, avaient — je ne l’ai appris qu’à la fin — beaucoup affecté mon père. Avaient forgé ses démons, quelque part.

Dans cette famille nombreuse, mon père avait été bousculé, moqué pour sa fragilité. Dans cette famille nombreuse, des enfants moururent jeunes, d’autres plus vieux — de cette fratrie, il ne reste pas grand-chose.

Dans cette famille nombreuse, il n’était pas question d’être chouchouté, il était question de dur labeur, de traverser des parcelles d’océan pour aller vendre des patates et des porcs sur des îles. Il fallait fréquenter les animaux malades, les jeter par-dessus bord parfois, vomir pendant des heures, et dormir sur le pont.

La jeune vie de mon père n’a rien à voir avec la mienne, n’a rien à voir non plus avec celle de ma mère, qui avait eu droit à des cours de piano dès petite, avait fréquenté de bonnes écoles, allait en vacances à Cannes, avait vécu en Espagne, avait embrassé plein de garçons et fait le mur autant de fois.

Pas la même vie, pas le même bagage.

Ceci n’explique pas pourquoi mon père, lorsqu’il était en voiture, critiquait toutes les femmes qui passaient. Ceci n’explique pas pourquoi d’après lui elles se prenaient pour des « miss Monde », pourquoi elles voulaient « montrer leur cul », pourquoi il ne fallait pas leur ressembler, au risque d’avoir des ennuis, avec les hommes.

Mais il serait dommage de ne pas considérer l’impact qu’a pu avoir la culture d’origine de mon père, et son enfance, sur ses comportements d’adulte.

Sa fille, seule exception aux considérations misogynes de mon père

Ce qui m’a toujours étonné, c’est qu’à l’inverse de ce qu’on lui avait enseigné au pays sur les femmes, mon père n’a jamais réclamé que je sois vertueuse, que je sois une douce et gentille petite fille, ni même que je me marie. Mon père voulait que je sois forte, dure, capable de me défendre, de donner des coups (aux hommes), de m’insurger.

Il avait beau critiquer mes emportements, il était fier au fond, je le sais, d’avoir une fille défiante, absolument pas effrayée, ni par le monde, ni par les hommes. Ça, d’ailleurs, je lui dois.

Au fond, je me demande parfois si ce dont mon père n’avait pas peur, en réalité, c’était des hommes.

Ma tante et pas mal de ses amis m’expliquèrent, il y a peu, que mon père devint misogyne — puisqu’il faut sans doute prononcer ce terme — peu après ma naissance. Qu’avant, il n’insultait pas les femmes, qu’il était respectueux, bien que sujet aux colères depuis petit…

Je ne sais pas ce qu’il faut y voir.

Peut-être que mon père savait les hommes violents ; peut-être que pour lui, éduqué dans une société archi, archi, archi, archi, archi-patriarcale, il valait mieux ne pas tenter le diable en enfilant des vêtements sexy et en affichant le comportement d’une femme « libérée ».

Peut-être qu’en traitant ces femmes de putes devant moi, il espérait que je ne sois pas tentée de m’habiller ou me comporter comme elles et qu’ainsi je m’éviterais la violence des hommes.

Argument classique de la culture du viol, mais argument recevable, j’imagine, dans la tête de mon père.

Après la colère, le pardon

Ou bien alors, il n’y a rien de tout cela, et la misogynie de mon père venait d’ailleurs. On n’en saura jamais rien, et ce n’est pas grave.

Aujourd’hui, mon père est mort. Et aussi étrange que cela puisse paraître, je ne lui en veux pour rien. Ni pour ses mots contre ma mère, ni pour ses mots contre les femmes de manière générale. Ni pour ses colères, ni pour ses absences.

Mon père était un homme malade, dépressif, qui ne s’est jamais fait soigner. Je le sais, je l’ai toujours su. Je ne suis pas psychiatre, je tire cette conclusion de vingt ans passés à côté d’un homme triste.

Ce qui ne justifie pas ses dires, ce qui ne justifie pas ses idées. 

Aujourd’hui, je sais qui était mon père. Je sais qu’il était aimant, gentil, altruiste, généreux. Je sais qu’il était aussi en colère, triste, frustré.

Je ne tire aucune conclusion, je dresse simplement des constats.

J’avais une maman bonheur et un papa tristesse. Aujourd’hui, il ne me reste plus que cette mère, éblouissante en toute chose, qui recouvre notre deuil d’une lumière douce, guérit toutes nos tristesses.

Me couvant de lumière, elle m’apprend la mansuétude, le pardon.

Oui, voilà : il n’y aura sans doute jamais de compréhension, mais il y a, c’est certain, de notre part, le pardon.

À lire aussi : Comment répondre aux remarques sexistes des hommes… et des femmes ?

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Commentaires

moldova

Un grand merci pour ce merveilleux témoignage qui m'a émue aux larmes et amenée à complètement décrocher du cours que je suis en train de rattraper... Une intelligence relationnelle vraiment très remarquable se dégage de ces quelques paragraphes, une certaine pureté aussi, une nécessaire humilité face à des comportements et des propos qu'on ne comprend pas toujours, mais dont on respecte et aime la personne qui les tient. Comme quoi c'est tout à fait possible de dénoncer sans juger, et surtout ça n'amoindrit pas du tout la portée de ladite dénonciation. Au contraire, tout est tellement poignant, émouvant et percutant dans ce texte... le portrait est juste, sans complaisance et en même temps magnifique, vrai, contrasté, humain. Merci infiniment.
 

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