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« L’utilisation du prénom Fatoumata pour faire rire est clairement de la misogynoir »

31 déc 2020 44
Après un sketch, l’humoriste Norman est accusé de sexisme et de racisme pour ses propos et pour l’usage du prénom Fatoumata. Celui-ci est (trop) souvent cité pour rire au détriment des femmes noires. Fatou N’Diaye, blogueuse, nous explique pourquoi c’est inacceptable.

« Est-ce qu’on n’est pas en train d’aller trop loin dans la lutte contre le racisme ? »

C’est la question que se pose l’humoriste Norman dans son spectacle. Et clairement, après avoir visionné son sketch, la réponse est non.

En évoquant le prochain James Bond et le personnage incarné par l’actrice noire Lashana Lynch, le vidéaste s’essayant à l’humour déclare : « My name is Bond. Fatoumata Bond…. James Bond, c’est un personnage, on l’aime comme ça, vous l’aimez comme ça. On ne peut pas le changer du jour au lendemain pour un quota ».

A l’heure de la lutte antiracisme, son sketch n’a visiblement fait rire que les personnes dans la salle. D’autres ont préféré la colère, et à raison. C’est le cas de Fatou N’Diaye, blogueuse à la tête de Black beauty bag, et militante engagée, qui dénonce ici des propos aux relents racistes perfusés aux clichés.

Laissez Fatoumata tranquille

Hassiba : Vous aviez déjà dénoncé en 2016 l’utilisation de « Fatoumata » dans une tribune publiée sur le Huffpost. Pourtant quatre ans plus tard, les humoristes essaient encore de faire rire au détriment de ce prénom. Rien n’a changé ?

Fatou N’Diaye : Sur le coup, j’étais prise de colère. C’est pas possible, on est en train de revivre ce qui a été dénoncé quelques années auparavant. Pourtant, il faut savoir que l’utilisation de ce prénom pour faire rire – et qui est aussi le mien – est clairement de la misogynoir.
Ce terme fait grincer des dents. Les gens ne comprennent pas pourquoi cette distinction. Certes, toutes les femmes subissent du sexisme et de la misogynie mais elle ne sera pas la même pour une femme blanche ou pour une femme noire. Celle-ci va subir de la misogynie à cause de sa couleur de peau en s’attaquant par exemple à ses cheveux ou en la comparant à un homme.

Rire de « Fatoutama » n’est pas anodin ?

Après avoir visionné ce sketch, j’ai partagé mon avis sur instagram. Certains ont fait le parallèle avec des prénoms à consonance européenne tels que « Kevin ». D’autres ont pointé du doigt les blagues sur les blondes. Or les blagues à ce sujet n’ont pas la même valorisation. La femme blonde reste un stéréotype de beauté par excellence. Quand une blague est prononcée au sujet de leur soi-disant bêtise, celle-ci ne remet pas en cause l’intelligence de toutes les femmes blanches, contrairement à l’évocation du prénom Fatoumata.

C’est d’abord la stigmatisation des femmes noires issues de l’Afrique de l’Ouest et souvent musulmanes. Ensuite, la représentation qui en est faite repose sur des filles ghettos qui ne savent pas s’exprimer, comme dans le film Bande de filles.

Or aujourd’hui dans les faits, les femmes noires ne sont pas valorisées de la même manière que les femmes blanches. Nous n’avons pas la même place dans l’espace public. En se moquant du prénom « Stéphanie » ou d’une personne blanche, l’impact ne sera pas le même car elle est au bout du compte perçue comme étant la norme ou une référence.

En revanche, quand on se moque des personnes racisées, on le fait en sachant qu’elles subissent déjà du racisme et de la discrimination. Ça n’a pas le même impact.

L’humour, un vecteur de normalisation du racisme

Selon vous, pourquoi certains refusent encore d’admettre que derrière l’humour se cache du racisme ?

Quand on parle de racisme, certains ont encore à l’esprit l’image d’une personne qui ressemble à Jean-Marie Le Pen tenant des propos tel que « sale noir ». Mais aujourd’hui, la xénophobie se traduit parfois différemment. Beaucoup de sketchs sont racistes. Ils le normalisent comme le spectacle de Michel Leeb l’a fait par le passé.

Alors oui, on ne se plaignait pas avant, mais c’était la génération de nos parents. Elle n’était pas du tout dans la revendication mais dans la recherche d’un avenir meilleur pour les enfants. Notre situation est bien différente. Nous avons une double culture et c’est en tant que Français que nous revendiquons.

L’estime de soi passe aussi par le fait de se valoriser et dire « non » quand c’est offensant. Les personnes devraient prendre en compte notre ressenti et avoir l’intelligence d’écouter. Or, quand on leur explique dans quelles mesures ils ont pu nous blesser, du rôle de victime on passe très rapidement au rôle de celle qui attaque.

Face au bad buzz, Norman a tenté de présenter des excuses

Ses excuses étaient faciles et pas à la hauteur de l’enjeu. Il affirme vouloir dénoncer l’hypocrisie des productions américaines en disant… que le fait de mettre des personnes non blanches à la télé ou dans des films est du racisme ordinaire.  

Il réduit la lutte anti-racisme à un excès de zèle du cinéma américain. Ça n’a aucun sens. A aucun moment, il ne se dit que ces personnes sont à l’écran parce qu’elles existent. 

Aux Etats-Unis, on peut dire beaucoup de choses sur la réalité du racisme, qui se traduit par la mort de personnes noires, mais en termes d’inclusion et de diversité, ils essaient. En France, on ne peut pas se moquer de cet aspect de la société américaine qui est plus ouvert, comme dans le monde du cinéma.

(ndlr : Dans une vidéo publiée sur Instagram, Norman affirme que sa blague n’avait pas pour but de choquer certaines personnes évoquant, une maladresse. Il rajoute que son spectacle n’est pas raciste car, il parle d’un certain nombres de sujets : «le privilège blanc, la culpabilité blanche », de ses « potes rebeus qui passent leur temps à être controlés » et qu’il ne peut pas « rentrer en boîte avec eux ». Selon lui, l’intégralité de son spectacle ne laisse « planer aucun doute sur sa sincérité et son engagement antiraciste. »)

Selon vous, son sketch et ses excuses traduisent une déconnexion de la lutte antiracisme ?

Norman ne se rend pas compte de son privilège blanc et surtout qu’il évolue dans un microcosme de personnes essentiellement blanches. De fait, ce type de personnes ne vivent pas dans les réalités des personnes extérieures à leur milieu. Il se permet de fantasmer en faisant des blagues qui n’ont pas lieu d’être. 

S’il a envie d’être pertinent, ou incisif, pourquoi ne pas avoir demandé aux personnes qui vivent ces réalités leur avis ? On ne peut pas parler de choses qu’on ne vit pas soi-même. D’autant plus que c’est une personne très suivie sur les réseaux sociaux et qui a une certaine influence. Quand il véhicule ce type de clichés, il entretient la normalisation de cette discrimination autour de tout ce qui est inclusion, diversité, et mon prénom.

Donner la parole aux concernées

Comment lutter contre la misogynoir et la normalisation du racisme ?

La sensibilisation est essentielle, surtout dans les médias en mettant en avant des personnes non blanches pour évoquer ces questions. L’idée est d’arrêter de parler des clichés liés aux personnes maghrébines ou noires pour faire rire mais plutôt de parler de dynamiques positives. Autre évolution nécessaire : accepter les termes « misogynoir » ou encore « privilège blanc ». Ils traduisent une réalité, et les utiliser c’est la reconnaître.

Au moment du mouvement de Black Lives Matter aux Etats-Unis, des actrices et chanteuses américaines ont invité des personnalités noires sur leur plateforme afin de leur donner plus de visibilité. C’est une manière de contribuer à la reconnaissance du racisme. En France, verra-t-on un jour une personne comme Norman ou une autre personnalité céder sa place sur ses réseaux aux personnes concernées ?

En attendant la réponse, vous pouvez soutenir Fatou N’Diaye ici et vous informer sur la misogynoir ici.

 

À lire aussi : Pourquoi Aya Nakamura est-elle si méprisée en France ?


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Les Commentaires
44

Avatar de BBDG
5 janvier 2021 à 07h12
BBDG
Sinon en humoriste femme (et noire) Roukiata Ouedraogo?
Je suis pas tout ce qu'elle fait (du coup je la connais mal et j'espère qu'elle est pas "problématique" mais j'écoute juste ses chroniques sur France Inter de temps en temps. Elles me font pas toutes rire aux éclats, mais son intervention était tout simplement magistrale le jour où l'invité était... Michel Leeb. La façon qu'elle a de te l'allumer avec classe et finesse... je m'en lasse pas.

16
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