Oui, la journée internationale des hommes existe, et il y a de vrais enjeux à traiter


La Journée internationale des hommes, c'est le 19 novembre. Vous l'ignoriez ? Ce n'est pas étonnant... pourtant, il y a de réelles problématiques à aborder pendant cet évènement.

Oui, la journée internationale des hommes existe, et il y a de vrais enjeux à traitersamer daboul / Pexels

« Est-ce qu’on a une journée de l’homme, nous ? Eh non ! Bah voilà, bravo l’égalité ! »

Chaque 8 mars, c’est la même rengaine : au moment de marquer la Journée internationale des droits des femmes (et non la fête des gonzesses), certains mecs se réveillent brutalement en se disant qu’ils ont très envie et besoin d’une journée rien que pour eux.

La blague ? Cette journée existe déjà. La Journée internationale des hommes (International Men’s Day), c’est aujourd’hui, le 19 novembre, eh oui.

La date actuelle a été choisie par Jerome Teelucksingh, de Trinité-et-Tobago, qui honore ainsi son père, né un 19 novembre. Cependant, le concept est flou, a une histoire complexe, et n’a jamais vraiment pris : 81% des hommes ignorent son existence, d’après une étude menée par Gillette et Harris Interactive !

L’Inde, l’Australie, certains États des États-Unis, le Botswana ou encore l’Irlande (pour ne citer que quelques exemples) ont vu quelques célébrations de la Journée internationale des hommes, dans une relative indifférence. Le mouvement est protéiforme, et a parfois des relents nauséabonds comme en Australie où il est soutenu par Dads4Kids, une asso ouvertement anti-mariage pour tous.

Il y a pourtant de vraies problématiques genrées qui mériteraient d’être discutées en profondeur pendant une journée dédiée. En ce 19 novembre, parlons donc du taux de suicide chez les hommes.

Les hommes se suicident plus que les femmes, et autres chiffres importants

Cassandre, étudiant-chercheur en sciences politiques qui se penche notamment sur les questions de genre et de paix, a été d’une aide précieuse pour aborder ces problématiques. Il explique à madmoiZelle :

« Selon une enquête INSEE de 2006 sur des chiffres datant de 2003, les taux de suicides concernant les hommes sont environ 2,5 fois plus élevé que chez les femmes, et représentent environ 3% des décès masculins pour 1% des décès féminins.

Ces ratio sont restés constants depuis les années 90, donc on peut en conclure qu’il s’agit d’une constante dans laquelle le genre constitue une variable explicative majeure. »

Il faut noter que ces chiffres s’accompagnent d’une autre disparité de genre, dans laquelle les femmes sont cette fois-ci surreprésentées :

« Une étude de 2010 sur les tentatives de suicide et les pensées suicidaires en France montre que les femmes sont plus nombreuses que les hommes à faire des tentatives de suicide, et l’enquête de 2006 montrait aussi un taux de récidive supérieur. Il faut donc regarder le taux de décès, qui est trois fois plus élevé chez les hommes que chez les femmes. »

Les suicides des hommes, plus violents que ceux des femmes

De nombreuses pistes permettent d’éclairer cette étonnante disparité : plus de femmes que d’hommes tentent de mettre fin à leurs jours, mais plus d’hommes que de femmes y parviennent. Cassandre explicite pour madmoiZelle les deux explications concrètes à prendre en compte.

« Tout d’abord, parlons des moyens. Les femmes ont tendance à recourir à des moyens moins létaux comme l’intoxication médicamenteuse, là où les hommes vont avoir recours à des moyens plus violents comme le suicide par arme à feu ou par pendaison.

En plus de cela, on observe chez les hommes se suicidant une plus grande vulnérabilité sociale et familiale que les femmes : plus faible taux de scolarisation, plus fort taux de chômage.

Ensuite, la prise en charge médicale. De toute évidence, si les tentatives masculines sont plus létales, on les retrouvera moins fréquemment à l’hôpital. De fait, le taux d’hospitalisation pour tentative de suicide montre quasi exclusivement une prise en charge suite à une intoxication médicamenteuse.

En outre, les hommes auront moins tendance à rechercher un soutien médical, ce qui rend la détection du risque suicidaire plus difficile pour eux ; c’est lié au problème plus général du non-recours aux soins, notamment psychologiques, chez les hommes. »

On peut aussi regarder cette disparité par le filtre des normes de genre. Les codes de la virilité peuvent mener certains hommes à choisir des méthodes de suicide plus violentes, afin d’éviter le réveil à l’hôpital et surtout d’être obligé de parler de ses problèmes. Cassandre développe :

« Parlons du rapport à la masculinité et à la honte. […]  Rater une tentative de suicide, c’est révéler son mal-être et donc, sa faiblesse. Cela peut expliquer la recherche de moyens suicidaires plus « sûrs », quelle que soit la douleur endurée. »

C’est justement cette question de masculinité normée, et son lien avec les suicides des hommes, que nous voulons interroger ici.

Les codes de masculinité mènent-ils les hommes à se suicider ?

Ce sont ces codes de la virilité qui peuvent mener certains hommes à tout garder pour eux… Au risque de succomber sous la pression. Selon Cassandre, il est pertinent d’analyser les stéréotypes de genre pour comprendre la problématique du suicide masculin :

« L’une des explications courantes à tous ces phénomènes tient à la notion de masculinité hégémonique.

Plusieurs recherches (comme celle-ci) se sont intéressées à l’interaction entre l’idéation suicidaire et l’adhésion à des rôles masculins dits « traditionnels », marqués par la valorisation extrême de la fierté individuelle, la compétition, l’agressivité, le rejet de la féminité, l’accomplissement d’un statut social dominant, une attitude stoïque sans épanchement émotionnel, etc.

Chercher à atteindre ces standards est une entreprise quasi-systématiquement vouée à l’échec, ce qui entraînerait un sentiment accru de diminution, de honte, et d’enfermement. Cela expliquerait notamment la nature socio-économique du suicide masculin : plus le conflit entre les rôles auxquels les hommes tendent et leur position sociale réelle est fort, plus le risque suicidaire est fort, mais aussi moins la quête de soutien social, la demande d’aide, sera fréquente.

Le parcours suicidaire est parfois marqué par la honte de la transgression des normes masculines. Première transgression : l’impossibilité de coller aux normes de la masculinité hégémonique. Plus cela dure dans le temps, plus la dépression s’installe — incapacité de contrôler ses émotions, incapacité d’être productif au travail ou en cours…

À ce stade, un soutien social, psychologique voire médical est nécessaire, mais la quête d’un tel soutien constitue aussi une transgression de la norme. Le besoin d’aide est vécu en conflit avec ces normes, et renforce le sentiment de diminution, d’inutilité, de faiblesse, et donc les idées suicidaires. »

Eh oui, dans les codes de la masculinité traditionnelle, il y a la force, le stoïcisme, la capacité à tout encaisser sans laisser paraître la moindre faiblesse. Des injonctions qui entravent forcément la possibilité de dire « J’ai besoin d’aide » — à un ou une professionnelle de santé, mais aussi à ses proches.

Cassandre tient à rappeler que les hommes non-hétérosexuels peuvent aussi être particulièrement touchés par cette difficulté à transgresser les normes de la virilité. Une étude de l’INPES parue en 2014 sur le suicide des « minorités sexuelles » identifie deux facteurs de risque : l’homophobie, bien sûr, mais aussi la non-conformité de genre… L’étudiant-chercheur insiste donc sur ce point :

« Analyser le suicide masculin à l’aune de la transgression des normes de la masculinité hégémonique permet aussi d’expliquer (en partie) le fort taux de suicide chez les hommes gays et bi, l’homosexualité constituant une autre forme de transgression de ces normes. »

La santé mentale des hommes, la grande omerta

On l’a vu, la Journée internationale des hommes est protéiforme, mais certains acteurs de cet évènement mettent l’accent, en 2020, sur un thème précis : des hommes et des garçons en meilleure santé. Et la santé mentale, c’est aussi important que la santé physique !

Selon plusieurs enquêtes compilées par l’Institut Français d’EMDR, 70% des personnes suivant une psychothérapie, en France, sont des femmes. Chez les hommes, la santé mentale reste un sujet tabou, et l’omerta est encouragée par ces normes de masculinité évoquées précédemment.

Cassandre rappelle qu’il n’est pas spécialisé en psychologie, et propose des pistes de réflexion à ce sujet :

« Bien entendu, tout ce qui vaut comme piste d’explication du suicide masculin touche au rapport qu’ont les hommes à leur santé mentale.

À cet égard, la notion de « masculinité toxique » est employée par l’Association américaine de psychiatrie pour améliorer la prise en charge médico-psychologique des hommes dont l’adhésion à des notion traditionnelles de masculinité empêche une prise en charge correcte de leurs troubles psychiques (cf. Eric Boise, Editorial : Is Masculinity Toxic ?).

Le non-recours à l’aide psychologique est un phénomène important, auquel il faut ajouter le sous-diagnostic. Les hommes ne gèrent et n’expriment pas nécessairement leurs émotions de la même façon que les femmes, ce qui rend le diagnostic de troubles comme la dépression plus compliquée puisque certains comportements auront tendance à masquer certains symptômes (cf. John Ogrodniczuk, La Santé mentale des hommes).

Quand on s’intéresse aux structures sociales du genre, on peut aisément percevoir comment les normes de masculinité hégémonique – interdiction de communiquer ses émotions, obligation sociale de coller à un statut de domination économique, négligence du corps – peuvent aggraver la santé mentale des hommes de façon spécifique. »

Les défis qui attendent les hommes de demain

Vous l’aurez compris, il y a de gros chantiers à abattre du côté des hommes. La tâche peut paraître insurmontable, l’urgence palpable… Cassandre ne suggère pas d’abattre immédiatement les normes de genre, mais plutôt de les réinventer. Élargir ce qu’on entend par « un homme », tout comme les féministes ont lutté pour élargir ce que signifie « une femme », en somme.

« Mon propos n’est pas de rejeter en bloc la socialisation masculine ; si les études sur le suicide masculin montrent bien une chose, c’est que rajouter de la culpabilité et de la honte ne font qu’aggraver le problème.

Le problème ne se situe pas tant dans les normes que dans la façon dont elles sont imposées, rendues obligatoires, et étirées à leur extrême. On peut en effet trouver dans ces codes sociaux des outils favorisant la prévention du suicide et le rétablissement des patients. Ce qui importe est davantage la souplesse vis-à-vis de ces normes, penser la socialisation masculine et féminine non pas comme la prescription de rôles fixes, mais comme l’ouverture du champ des possibles. […]

Les normes de la masculinité traditionnelle, poussées à leur extrême, sont néfastes. Mais elles n’existeraient pas si elle ne remplissaient pas une utilité sociale. Par exemple, l’image du mâle conquérant capable de violence est utile à une société en guerre, ce qui explique la résurgence des modèles traditionnels pendant les périodes de trouble international. Aujourd’hui, une nouvelle forme de la masculinité hégémonique se situe dans l’image de la masculinité du businessman père de famille.

Tout cela illustre que la masculinité n’a pas d’essence, mais elle évolue avec son temps. »

Heureusement, le sujet des masculinités prend de l’ampleur, dans le monde et en France ! Les podcasts Les Couilles sur la tableOn the Verge ou Histoires de Mecs, les ouvrages comme Des hommes justes ou Le Mythe de la virilité, des films à l’image des Crevettes pailletées et même le fait que Gillette se penche sur la Journée internationale des hommes, tout cela montre que la société est prête à, sinon modifier, au moins interroger ce que veut dire « être un homme » en 2020.

À quoi ressemblerait une « vraie » Journée internationale des hommes ?

« Une journée centrée sur les hommes ne sera jamais l’équivalent masculin du 8 mars, tout simplement parce que les rapports de genre ne sont pas symétriques », rappelle Cassandre. Cependant, « cela ne signifie pas qu’il n’y a rien à dire sur les masculinités » : l’étudiant-chercheur imagine une Journée internationale des hommes plus moderne.

« Que faire de cette journée dont l’histoire et l’organisation posent problème, d’un point de vue féministe et queer ? Au fond, la réponse se trouve un peu dans cet article. […]

La sensibilisation aux spécificités masculines du suicide et tout ce que cela révèle du rapport des hommes à la santé ne doit pas être laissée aux traditionalistes qui en sont la cause. Les masculinités sont multiples et diverses !

Pourquoi ne pas imaginer une journée internationale des hommes montrant la diversité des identités masculines, incluant entre autres les hommes LGBT+ ? »

En attendant que cette Journée internationale des hommes rêvée ne devienne réalité, vous pouvez d’ores et déjà vous engager pour aider des hommes en difficulté : soutenir les associations pour les droits LGBT+ SOS Homophobie ou OUTrans, vous engager au Secours populaire, militer aux côtés de l’association anticarcérale Génépi, c’est aussi donner de votre temps et/ou de votre argent pour des hommes en danger.

À lire aussi : Ces adolescents luttent contre la masculinité toxique

Mymy Haegel

Mymy Haegel

Mymy est la rédactrice en chef de madmoiZelle. Elle est aussi dans la Brigade du Kif du super podcast Laisse-Moi Kiffer. Elle aime : avoir des opinions, les gens respectueux, et les spätzle.

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Commentaires

VeuxTu

Un facteur qui renforce la difficulté de chercher de l'aide ou de s'ouvrir à ses proches est que souvent, le "macho" s'entourera de personnes qui adhèrent à ce principe de la masculinité. D'où un risque réel de se faire ridiculiser et rejeter par son entourage (voire sa famille) et son milieu professionnel, et finalement de tout perdre, en plus de la honte déjà ressentie... tout ça pour ça...
 

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