« Bien rentrée ! », ce message anodin qui révèle la peur des femmes

« Tu m'écris quand tu es bien rentrée, hein ! ». Une phrase prononcée tant de fois par tant de femmes. Pourquoi un tel réflexe ? Qu'est-ce qui se cache derrière cette idée d'être « bien rentrée » ?

« Bien rentrée ! », ce message anodin qui révèle la peur des femmes

Le Boston Globe vient de publier un article qui m’a fait l’effet d’une claque. Et pourtant, j’en ai lu, des contenus sur les difficultés invisibles de la vie des femmes…

Cet article s’intitule ‘Text me when you get home.’ We shouldn’t have to say it. But we do, soit : « Préviens-moi quand tu es bien rentrée ». Nous ne devrions pas avoir à le dire. Mais c’est quand même le cas.

« Préviens-moi quand tu es bien rentrée »

Cette phrase, je l’ai prononcée tant de fois.

Sous la pluie devant un bar, à l’aube en sortant de la Grosse Teuf, sur la selle d’un vélo en plein été, au milieu de la nuit après la dernière clope.

Je l’ai dite à quelques hommes, et à tellement de femmes. À mes copines, mes amies, mes collègues, mes sœurs, mes camarades de cours, mes binômes en travaux de groupe.

Quelques hommes me l’ont aussi dite, mais surtout tellement de femmes. Comme un dialogue en décalé, qui jamais ne s’interrompt :

— Préviens-moi quand tu es bien rentrée.
— Bien rentrée !
— Cool, moi aussi ! Dors bien !

Dès la prochaine soirée, le cycle recommencera. Et il est si présent que je n’y ai presque jamais prêté attention.

Pourquoi les femmes se préviennent qu’elles sont bien rentrées

J’ai demandé à des femmes de me prévenir quand elles étaient bien rentrées alors même qu’elles entraient dans un taxi, un métro, un bus.

Alors même que rien, a priori, n’allait les empêcher de bien rentrer : elles étaient déjà en route vers chez elles.

Mais alors, de quoi j’avais peur ? On ne va pas se mentir. J’avais peur des hommes.

Oui, il y a des femmes qui agressent des femmes, mais elles sont en écrasante minorité, et spontanément, ce n’est pas d’elles que j’ai peur.

Les hommes qui menacent les femmes

Je connais trop de femmes qui ont été empêchées de rentrer chez elles en sécurité, ou retardées.

Cette pote coincée avec un gros lourd au bar qui ne voulait pas lui lâcher la grappe et insistait pour la raccompagner, alors qu’elle avait dit non, qu’il était tard, qu’elle rentrait seule.

Cette amie dont le chauffeur Uber lui a fait de grasses suggestions, alors même qu’il la ramenait chez elle, qu’il avait son adresse et son numéro.

Cette camarade bloquée dans son porche par un mec qui puait le whisky et voulait forcer l’entrée en la suivant dans son immeuble.

Tous ces hommes auraient pu m’empêcher de recevoir ce fameux :

— Bien rentrée !

Le Boston Globe parle d’ailleurs d’une femme qui n’a jamais envoyé ce message. Jassy Correia, qui est partie avec un mec rencontré en sortie de club après sa soirée d’anniversaire.

Elle fêtait ses 23 ans.

Quelques jours plus tard, son corps sans vie a été retrouvé dans le coffre de l’homme, arrêté par la police pendant un trajet dans l’État voisin.

Est-ce que les mecs s’envoient « Bien rentré » ?

Je n’ai pas l’impression que les hommes se demandent souvent de prévenir quand ils sont bien rentrés. Je l’ai parfois vu, mais très rarement.

Ça ne semble pas être un réflexe.

En soi, tant mieux : ça veut dire qu’ils ne vivent pas dans la peur. Mais cela dit, on peut aussi se préoccuper de ses potes parce qu’on tient à eux, pas forcément parce qu’on a peur.

Tout le monde connaît un violeur

Le Boston Globe va plus loin, en suggérant :

« Est-ce que les mecs s’envoient des SMS disant :

— Rappelle-toi, ne la force pas à faire quoi que ce soit ?

Est-ce qu’ils se disent :

— Rappelle-toi, non c’est non ?

Est-ce qu’ils prennent en compte cette masculinité toxique qui commence avec le harcèlement de rue, avec les bras agrippés, avant de croître jusqu’aux baisers non-consentis, au viol, au meurtre ? »

Ça peut sembler choquant d’imaginer que les mecs avec lesquels on sort boire des coups sont capables d’agresser des femmes. Et pourtant…

Et pourtant, statistiquement, c’est probable.

J’en parlais dans un article douloureux mais indispensable : Je connais un violeur, et vous aussi, sans doute.

Je continuerai à envoyer « Bien rentrée »

Que faire de ces considérations ? Eh bien je ne sais pas.

Je continuerai à demander à mes amies de me prévenir qu’elles sont bien rentrées, tout comme je continuerai à les informer, de mon côté.

Mais je me dis que je n’avais jamais réfléchi à cet énième exemple d’interaction propre aux femmes, révélatrice de la culture du viol et du climat de peur qu’elle génère.

Je n’aime pas avoir peur. J’aime bien être rassurée. Alors je rassure mes potes, qui me rassurent en retour.

Je pense que le changement passe aussi par l’empathie. Qu’il est important que les hommes, notamment, prennent conscience de ce petit détail, cette habitude loin d’être anodine.

Un jour, j’espère, on sera assez nombreuses à être « bien rentrées ! » suffisamment fréquemment pour qu’il nous semble absurde de le mentionner.

Un jour.

À lire aussi : Comment ne pas être ce mec relou en soirée

Mymy

Mymy

Mymy est la rédac chef adjointe de madmoiZelle et c'est elle qui gère la rubrique masculinité (dont fait partie son podcast, The Boys Club). Elle est aussi dans la Brigade du Kif du super podcast Laisse-Moi Kiffer. Elle aime : avoir des opinions, les gens respectueux, et les spätzle.

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Commentaires

nka

Je demande tout le temps à mes amies et amis de m'envoyer un message. Pas par peur du viol, mais par crainte d'un quelconque malheur. Viol, agression, mais aussi un 'simple' accident de trajet... Même si une amie rentre tôt avec sa voiture. Ou un copain fait 5 arrêts de bus de plus que moi...

Quand je le dis à de simples copains, hommes, il m'arrive de commencer par "ça va te paraître con mais tu me fais un message une fois que t'es rentré". Une fois je dis cette excate phrase à François et il s'est décomposé et il m'a répondu que c'était tout sauf con, qu'il avait un ami qui n'était jamais rentré ...
Et ça m'a tellement bouleversée en retour. Depuis je le dis à tous mes copains hommes sans la moindre exception.
 

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