Comment la petite fille sexiste que j’étais est devenue une féministe engagée


Jeanne Simon a 21 ans, et rien ne la prédestinait à devenir féministe. Revenant sur son enfance et son adolescence, elle raconte les détails et les déclics qui l'ont amenée à s'engager, avant de peindre le monde qu'elle veut voir demain.

féministeJen Theodore / Unsplash

« Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » : voilà à quoi était destinée ma vie, selon les contes de princesses. Je devais me trouver un homme (riche de préférence), faire une petite tripotée d’enfants et bien sûr rester à la maison pour m’en occuper. Au risque de retourner Walt Disney dans sa tombe, ce n’est pas vraiment le chemin que j’ai choisi de prendre.

L’enfance et la construction des stéréotypes sexistes

Je suis née dans une famille lambda, j’ai eu une éducation… lambda. J’ai donc été élevée dans l’air de mon temps, du moins celui de mes parents, où le féminisme semblait être resté dans les années 1960.

Pas de #MeToo, pas de Wonder Woman, pas de girl power. Comme tous les enfants, j’avais bon goût dans mes choix de dessins animés : Dora l’exploratrice, Totally Spies !, Scooby Doo, je me délectais de ces histoires et les laissais construire ma vision du monde et ces stéréotypes. J’ai donc retenu que les renards sont des voleurs, mais pas seulement…

À travers les dessins animés, on peut avoir un assez bon aperçu de la société qui nous entoure. Dans les dessins animés pour « garçons », les héroïnes sont totalement absentes. Si des filles y sont représentées, elles ont forcément un intérêt amoureux. Dans ceux dits pour « filles », l’écart est moins flagrant : dans les Totally Spies, par exemple, on retrouve  des femmes fortes qui se battent contre des méchants… à coup de rouge à lèvres laser, bottes à talons à jets propulsés intégrés, et autres sèche-cheveux ultra puissants.

Les filles y sont assez souvent sexualisées : combinaisons moulantes, mini-jupe ; elles doivent aussi gérer leur apparence pour attirer les mâles béats devant tant de sex-appeal. Rappelons que ces dessins animés s’adressent à des enfants entre sept et dix ans !

S’imaginer adulte, quand on est l’enfant d’un monde patriarcal

Devant ces dessins animés, j’étais souvent en admiration face à ces filles belles, mais aussi fortes. Je ressentais déjà un certain agacement face aux personnages peu réfléchis, leur préférant des rôles plus ingénieux.

Malheureusement, ayant longtemps porté la coupe au bol (on repassera sur le style), je jouais toujours les mêmes rôles dans le cours de récréation : Alex dans les Totally Spies ou bien Vera dans Scooby Doo. Y être forcée ne m’enchantait guère, non seulement parce qu’elles n’étaient pas considérées comme deux  jolies filles, mais aussi parce que je trouvais à la fois qu’Alex n’était pas assez intelligente et Vera trop intello.

Petite fille, j’étais déjà tombé dans le piège patriarcal d’en faire « trop » ou « pas assez ». Je m’étais également imprégnée des diktats de beauté, et multipliais les stratagèmes pour plaire aux garçons. Grâce ou à cause de ces dessins animés, je ne concevais pas ma vie future sans mari, même si j’avais déjà une ambition professionnelle assez développée.

En plus des dessins animés « de filles », j’ai eu le droit aux jouets « de filles » : bébés en plastique, cuisine en plastique, et même le seau et le ballet (en plastique, bien sûr). Je me voyais prédestinée à avoir des enfants et cette panoplie de la parfaite ménagère a dû m’aider à rentrer plus facilement dans la vie d’adulte. Aujourd’hui, je ne rechigne donc pas à faire à manger ou le ménage.

L’adolescence et l’application de ces stéréotypes sexistes

J’ai grandi dans une famille lambda, mais avec trois grandes sœurs tout de même. Ayant six ans d’écart avec la plus jeune et douze ans avec la plus âgée, j’ai pu avoir un aperçu différent de ce qu’était une femme. J’ai toujours su ce qu’étaient les règles : à quatre ans, je savais mettre une serviette hygiénique dans une culotte !

Mes sœurs ont également essayé de m’apprendre à me battre. À six ans, je m’exerçais au lever-de-genou-dans-l’entrejambe pour savoir me défendre en cas d’éventuelles agressions. Parce qu’à six ans, j’avais intégré que ma condition de femme était synonyme de danger. Une réalisation qui s’est confirmée à l’adolescence.

L’adolescence, c’est ce moment où l’on n’est ni très beau ni très intelligent. C’est aussi le moment où on sort du cocon familial, on traîne en société et on joue selon ses règles. Le corps change et le regard que le monde porte dessus aussi.

Ce que mes sœurs m’avaient raconté devient réalité : les « sale pute », sifflements et autres bruits dignes d’un documentaire animalier marquent chacun de mes pas. J’intègre qu’une femme doit être belle et sexy… à ses risques et périls. Pourtant, je ne suis pas une femme, seulement une fille de 13 ans. Je me rends compte que c’est un phénomène courant. 65% des Françaises sont harcelées dans la rue avant l’âge de 15 ans. Harcelées par qui ? Des hommes. Une graine vient d’être plantée.

« Je fais ce que les dessins animés m’ont appris : je me fais belle »

Quand les premières insultes ont commencé à fuser, je ressentais de la peur face à ce qu’il pouvait m’arriver. Mais je ressentais aussi une autre émotion, plus malsaine, plus mal placée : l’excitation. Je vivais ce que mes sœurs vivaient, cela était une preuve que je n’étais plus un bébé et que j’avais atteint l’âge que je rêvais d’avoir. J’avais la sensation d’avoir dépassé un stade, d’avoir grandi.

Pour autant, ces événements ne me rendaient pas toute « joie et amour » : je les vivais déjà comme des agressions. Mais, je ne me défendais pas, ne réagissais pas…

Je continue à faire mon bonhomme de chemin, en appliquant ce que les dessins animés m’ont appris : je me fais belle, je cherche à plaire. Je remarque les regards déplacés de mes professeurs, j’entends les commentaires dégradants de mes camarades sur mes fesses, ma poitrine. Mais dans ces rues, ces salles de cours, dans tous ces endroits où on n’a pu m’injurier, je ne dis rien,  je n’ose rien faire.

Ce n’est pas dans ma nature « de fille ». On m’avait appris la douceur, pas la violence. La politesse, pas les insultes. Mais en moi, je sens que le vent de la révolte souffle. Que la graine vient de germer.

Grâce à mon nouvel ordinateur, je découvre les joies d’Internet et je tombe notamment sur Madmoizelle. Je lis pour la première fois le terme « féminisme », dévore des articles, suis fascinée par ce que je lis. Je viens de trouver une explication à ce mal-être général qui gravitait tout autour de moi sans que je puisse mettre un mot dessus. Le « Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom » de chaque fille, chaque femme : le sexisme.

Grandir, et voir se multiplier les déclics féministes

Avant mon bac, je me mets en couple. Durant mes deux ans de prépa, entre les chapitres de maths et les concours blancs, je continue à m’informer, je cherche à en savoir plus.

Je commence à regarder des séries féministes. Big Little Lies me met face aux violences sexistes et sexuelles, 13 Reasons Why m’apprend que les coupables sont souvent impunis. J’ai la nausée.

Arrivée en école de commerce, j’ai la possibilité de choisir une association dans laquelle m’engager. Je ne vais pas vous mentir : j’ai vraiment hésité avant de rentrer à HeForShe, une branche de l’ONU Femme qui lutte pour l’égalité des genres. Il faut dire qu’à ce moment-là, le féminisme n’avait pas bonne figure : je ne voulais pas passer pour la rabat-joie de service, ou pour quelqu’un de fermé. Mais je suis rentrée dans l’association, parce que mes convictions étaient plus fortes que les clichés.

Et j’ai bien fait ! Aujourd’hui, la société a changé. On se dit plus librement féministe ; les films, séries et documentaires sur le sujet se multiplient… Je considère néanmoins qu’il n’est pas nécessaire de faire partie d’une association pour être engagée, bien sûr : cela passe aussi par l’éducation de son entourage.

Avec prosélytisme, je convaincs donc mes amies, ma famille, mon petit ami aussi. Aider les autres à prendre conscience de certaines choses, à déconstruire leur vision du monde est aussi pour moi une forme d’engagement.

Et maintenant que je suis adulte ?

Maintenant, tout à bien changé : désormais quand on s’en prend à moi, j’opte plutôt pour la solution « cours d’éducation à la politesse et au respect de l’autre » ou bien, plus radical, pour le doigt d’honneur. Cette dernière option est la plus rapide, mais pas la moins risquée, je préfère vous prévenir.

On ne va pas se mentir, il y a encore du boulot. Je n’ai que 21 ans, je n’ai donc pas fait le tour de tout ce que la société attend de moi. Notamment le sujet fatidique : ai-je envie d’avoir des enfants ? Je ne m’étais jamais posé la question, car sa réponse semblait couler de source ! J’avais doucement intégré qu’une femme devait devenir mère, mais depuis que j’ai lu Sorcières, de Mona Chollet, je m’interroge.

Il y a aussi la question du féminisme dans le couple hétéro. Durant ma première relation, j’étais celle qui préparait les vacances, les sorties, celle qui prévoyait quand on se voyait… J’allais même jusqu’à aider mon partenaire à faire ses tâches administratives. Je suis désormais à présent bien consciente que cela vient très largement de l’éducation chez les garçons et du concept de charge mentale. Mais il y a un an, je n’avais aucune idée de ce que c’était !

Je n’ai pas trouvé de réponse à toutes mes questions. Mais je compte me déconstruire encore et encore, m’éduquer toujours plus, pour pouvoir, un jour avoir un total libre arbitre sans injonctions ni pression de la société. D’ailleurs, j’aimerais un futur où tout le monde pourrait vivre à sa façon : si vous voulez vivre une vie de princesse Disney, personne ne devrait vous en empêcher non plus ! 

À lire aussi : Je suis féministe, pourtant j’ai besoin des hommes (et autres paradoxes)

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Aïda Djoupa

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