Je suis toujours sourd… et je le vis toujours bien !

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Plus de deux ans après son témoignage Je suis sourd, et je le vis bien, ce madmoiZeau revient nous donner de ses nouvelles ! Il nous parle des difficultés auxquelles il a pu être confronté, et comment il vit tout de même toujours bien son « handicap ».

Je suis toujours sourd… et je le vis toujours bien !

— La photo d’illustration vient du film Music Within.

Deux ans et demi se sont écoulés depuis mon témoignage Je suis sourd, et je le vis bien, deux ans et demi pendant lesquels j’ai continué ma vie. Ayant été face à de nouveaux enjeux, je reviens aujourd’hui vous parler des difficultés qui peuvent se présenter quand on est Sourd, et comment je gère tout cela !

De la frustration dans les situations sociales avec les entendants

Je suis très curieux, je veux toujours tout comprendre dans une discussion entre entendants. Si je perds le fil de la discussion, je demande à un ami de m’expliquer la situation. Par contre, après plusieurs relances, ma frustration augmente et je finis par m’enfermer dans une bulle.

Dans ces cas-là, j’essaie de méditer et de ne pas rejeter cette frustration sur autrui (désolé à ceux qui ont connu l’expérience !). La plupart de mes amis entendants acceptent le fait que je quitte parfois une discussion pour lire un livre dans une autre pièce ou que je joue sur mon portable.

Je pense qu’il ne faut pas hésiter à carrément faire ça pour ne pas rester dans sa frustration — d’autant plus que les entendants peuvent tout à fait le comprendre.

J’amène toujours un livre avec moi pour avoir des moments de repli.

Pour moi, le meilleur moyen de gérer cette frustration et/ou d’éviter l’ennui est de garder contact avec des amis sourds, d’être dans un groupe où les Sourds/entendants sont nombreux, mais aussi de faire des activités en parallèle.

En effet, je suis plus à l’aise dans les soirées où on joue aux jeux de société ou aux jeux vidéo, car je me concentre sur l’activité et non sur la parole. Et j’amène donc toujours un livre avec moi pour avoir des moments de repli, au cas où.

Enfin, il faut être positif : je suis actuellement bénévole pour L214 où je suis parfois amené à distribuer des tracts dans la rue. Quand on me pose des questions et que je n’arrive pas à suivre, je suis obligé de rediriger les personnes vers les autres bénévoles malgré ma volonté.

Ces moments sont frustrants mais je me concentre sur l’essentiel : le regard des gens, leur sourire.

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L’insertion dans le monde du travail : de l’importance de la sensibilisation

La vie en entreprise n’est elle non plus pas toujours simple. La période d’intégration est plus longue, et il faut s’investir davantage. Il m’arrive parfois de rater quelques informations cruciales à la prise d’une décision, mais mes collègues m’aident beaucoup via leurs informations complémentaires.

En effet, avec une bonne communication, des adaptations et l’aide de technologies, il n’y a pas de raison pour que cela se passe mal !

Pour éviter toute incompréhension, il est ainsi indispensable, dès l’entretien d’embauche, d’énumérer clairement les difficultés de son « handicap ». Un travail se fera alors par la suite avec des ergonomes.

De plus, avoir le papier de reconnaissance du travailleur handicapé permet à l’entreprise de répondre plus facilement à l’obligation légale fixant à un pourcentage le taux d’emploi des personnes handicapées.

Dans cette même optique de communication, j’ai fait quelques séances de sensibilisation aux collègues de ma propre équipe ainsi qu’aux personnes qui étaient intéressées.

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Étant actuellement cadre en informatique, je suis amené à faire des réunions et téléphoner avec des gens de toutes nationalités.

Pour cela, je me sers d’un outil sur PC retranscrivant à l’écrit les conversations, et c’est assez fiable par téléphone (même si le traducteur a parfois du mal à suivre les vocabulaires geek).

Mais la technologie ne fait pas tout. Durant les réunions, l’outil peine à suivre le brouhaha des échanges, d’où la présence d’un bâton de parole qui permet au détenteur de parler. Loin de déranger les entendants, certains de mes collègues ont même admis que cette méthode les aide également à mieux temporiser les échanges.

J’ai aussi pris l’habitude de faire des comptes rendus de réunion : ça permet de synthétiser les résultats et surtout de m’assurer de la validité des informations.

L’attitude des gens vis-à-vis du handicap

J’ai connu une courte période pendant laquelle j’ai été amené à me déplacer dans les lieux publics en fauteuil roulant. L’accessibilité était assez catastrophique, mais j’ai été sidéré par la bienveillance des gens. Nombreux furent ceux qui m’ouvraient la porte, m’aidaient à descendre des bus…

Pour moi, les gens sont sensibles au handicap.

Pour moi, les gens sont sensibles au handicap. Si les Sourds reçoivent peu d’aide, ce n’est pas parce que les entendants ne veulent pas nous aider mais tout simplement car ils ne savent pas comment le faire. D’où toute l’importance de la sensibilisation !

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D’un point de vue global, la surdité est aujourd’hui plus souvent abordée en France que lorsque j’écrivais mon premier témoignage.

Il y a eu le film La Famille Bélier, qui a entraîné un engouement pour l’option LSF au bac ; de plus en plus de personnes veulent rencontrer des Sourds afin de pratiquer la langue des signes.

Pour autant, je reproche tout de même au film une certaine vision caricaturale de la surdité. Malheureusement, les clichés demeurent. Dans les journaux, la dénomination « sourd-muet » pour parler d’une personne sourde revient ainsi encore souvent.

Mais cette visibilité reste un bon point : on constate aussi l’émergence de certains youtubeurs sourds qui font office de porte-parole. Par exemple, la youtubeuse Rikki Poynter a lancé une vaste campagne de sensibilisation aux vidéastes afin d’inclure le sous-titrage dans leurs vidéos.

La surdité en France : des progrès, mais il y a encore du travail !

Malgré tout, les progrès en termes d’accessibilité sont encore timides…

Des Sourds habitant dans certaines régions en France n’ont par exemple pas pu voir La Famille Bélier en sous-titrage (je rappelle que la VOSTFR est applicable uniquement pour les films étrangers) ! L’accessibilité à la culture reste toujours insuffisante.

Et puis si les entreprises, le gouvernement et les personnalités politiques affichent parfois de bonnes intentions vis-à-vis du handicap, ils ne les concrétisent trop souvent pas une fois confrontés à la réalité.

Par exemple, un candidat aux élections présidentielles de 2017 a clairement affiché ses ambitions d’amélioration de la situation des personnes en situation de handicap.

J’ai donc assisté à un de ses meetings et le constat fut déplorable : lieux non accessibles aux personnes à mobilité réduite, pas d’interprètes… J’ai pourtant envoyé plusieurs mails à son équipe pour leur expliquer la situation, en vain.

De l’importance de l’enseignement de la langue des signes

Dans les années 90, la langue des signes s’est petit à petit normalisée en France. Mais c’est seulement en 2005 qu’elle fut reconnue comme une langue. À partir de là, les formations d’interprète se sont développées (comme avec le CAPES de LSF en 2010), tout comme les cours en langue des signes.

Heureusement, la plupart des instituts pour jeunes Sourds ont maintenant compris la nécessité d’un enseignement bilingue (apprentissage de la langue des signes dans un premier temps puis de la langue orale), mais ces cours ne sont pas encore systématiques en France.

La langue des signes française n’est en effet pas toujours implémentée dans les écoles pour personnes sourdes, l’enseignement privilégiant la langue orale.

Par exemple, durant ma scolarité, je n’ai jamais eu l’occasion d’avoir des cours de langue des signes en dehors des dix heures obtenues à l’arrache pour l’option LSF au baccalauréat.

Certes, j’avais déjà les bonnes bases de la langue des signes grâce à ma famille sourde, mais quid de mes camarades de classe vivant dans une famille entendante ?

En ce qui me concerne, j’ai en plus développé une sorte de dialecte propre à mon entourage — qui n’a pas non plus connu de formation « officielle » — qui peut compromettre la communication avec des personnes extérieures à notre cercle.

Nyle DiMarco, récent gagnant de la version américaine de Danse avec les stars, a justement créé une association promouvant l’apprentissage positif de la langue des signes dans les stades précoces de la scolarité et auprès des parents.

Plus tôt la langue des signes est enseignée chez l’enfant Sourd, plus il aura les bases cognitives pour le développement de la communication.

Ceci est également valable chez les entendants via le Baby Sign, qui permet de communiquer avec les bébés autrement que par leurs pleurs.

En conclusion : vive l’anticonformisme

Aujourd’hui, ma frustration existe toujours. J’accumule donc les expériences sociales chez les entendants (amitiés, bénévolat, jeu de société, cours, sports) afin d’être plus épanoui.

Malgré tout, j’accepte pleinement ma surdité. Avec ma famille et quelques amis Sourds, je ne ressens aucune frustration.

La surdité m’apporte une certaine perspective.

Les difficultés rencontrées dans le monde des entendants m’ont permis d’explorer de belles rencontres, d’avoir de nouvelles passions, d’être optimiste… La surdité m’apporte en effet une certaine perspective.

J’ai pu voyager dans le monde et la barrière de la langue ne m’a pas rebuté ; j’ai pu brièvement discuter avec des Japonais rien qu’en utilisant certains signes de base et un bloc-note (pour les mots en anglais).

Selon moi, la communication dépasse le simple cadre de la langue orale, elle vient de l’expression corporelle universelle même de mon interlocuteur.

Du coup, je suis attentif aux micro-expressions du visage qui peuvent en révéler beaucoup sur la personne. Je suis également tactile. Pour moi, la chaleur humaine ne se ressent pas assez via la langue orale : j’ai besoin d’utiliser mes mains et mon visage (sourires, tapes sur l’épaule) afin de m’exprimer.

Cela m’a apporté une certaine sensibilité vis-à-vis des problèmes actuels du monde, et m’a poussé à être actif dans le milieu bénévole.

Au final, ces difficultés me font grandir. La différence devient une force, et j’en suis fier. La Surdité fait partie de ma personnalité, elle fait partie de moi et a participé à mon chemin de vie. Je n’envisage donc toujours pas une solution palliative ou eugénique contre la elle.

Et puis comme le dit F. Roosevelt :

« Une mer calme n’a jamais fait de marin chevronné. »

À lire aussi : Nyle DiMarco, atteint de surdité, danse avec émotion sur « Sound of Silence »

Melissa

Mélissa fait les témoignages, mais ce n'est pas elle qui vit toutes les histoires qu'elle raconte - et heureusement parce que sa vie serait un peu compliquée ! Elle aime les pois et s'empiffrer de Kinder en sirotant son thé.

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