J’ai 21 ans et ma mère s’est suicidée — Témoignage

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La mère de Camille s'est suicidée après un burn-out et une longue dépression. Elle avait beaucoup souffert, et été victime de violences sexuelles.

J’ai 21 ans et ma mère s’est suicidée — Témoignage

— Les prénoms ont été changés.

On m’a toujours dit qu’écrire sur ce que l’on ressentait était salvateur, alors je me lance, la peur au ventre.

Je m’appelle Camille, j’ai 21 ans et ma mère s’est suicidée.

Ma mère a toujours été dépressive mais je ne l’ai su que bien tard. Je considère avoir eu une enfance heureuse, je n’ai jamais manqué de rien, tout comme mes sœurs et mon frère. Mes parents ont tout fait pour que l’on se sente bien, ils faisaient en sorte d’échanger au maximum avec nous et il n’y avait pas de sujet tabou.

Ma mère a toujours été dépressive mais je ne l’ai su que bien tard.

Mais un soir, je devais avoir 18 ans, ils nous ont réunis (sans mon frère, trop jeune à l’époque) pour parler d’un sujet particulièrement grave. Ma mère était recroquevillée sur un fauteuil, elle avait les larmes aux yeux et la tête baissée.

J’ai appris qu’elle avait été agressée sexuellement par son père pendant des années, à partir de ses huit ans. Il se rendait chaque nuit dans sa chambre et lui faisait subir des attouchements. Les multiples couches de vêtements n’y changeaient rien.

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Je n’ai jamais connu mon grand-père maternel, il est mort bien avant ma naissance. Je n’ai aperçu qu’une photo de lui, en noir et blanc. Il était jeune, un léger sourire flottait sur ses lèvres, il avait les traits fins et il portait un uniforme de militaire.

L’inceste dans ma famille, une histoire passée sous silence

Étrangement, je ne me souviens que vaguement de cette soirée. J’étais choquée et en même temps je ne l’étais pas. Je savais que ma mère avait eu une enfance douloureuse. Sa propre mère a toujours été froide avec elle, c’était (et c’est toujours) une femme profondément muette sur ses sentiments, et très dure. Elle a préféré passer sous silence ces événements et cette histoire compromettante.

Le déni était total, en somme.

Elle voulait quitter cette vie anxiogène pour découvrir qui elle était réellement

À 20 ans, ma mère a quitté sa campagne natale pour partir travailler à l’étranger en tant qu’infirmière. Le but était de s’enfuir de cette vie anxiogène pour découvrir qui elle était réellement. Son métier était une vocation. Elle y a consacré sa vie en travaillant pendant de nombreuses années dans divers hôpitaux et au sein de services différents (les urgences, le service intensif où elle soignait des patients en fin de vie…).

Elle ressentait vraiment de l’amour pour ce travail, elle aimait beaucoup le contact humain et ne rechignait pas à faire des heures sup. Elle était connue pour son expérience mais surtout pour ses blagues potaches et sa bonne humeur !

Mais cela l’a aussi en partie tuée. Le point de non-retour est apparu en 2013. Son comportement commençait à devenir franchement bizarre. Elle avait des pics d’hyperactivité où elle passait son temps à courir partout puis venait la fin de journée où elle somnolait des heures entières. Son lit devenait son refuge, sa prison dorée.

Dépression sévère et burn-out

Bien que son rapport au corps ait toujours été compliqué et qu’elle ait toujours eu des troubles du comportement alimentaire, elle a toujours su se maintenir. Mais là, elle ne mangeait plus et buvait des litres de Coca. Son humeur était changeante, elle pouvait passer du rire aux larmes sans raison apparente.

Elle nous a avoué plus tard qu’elle s’auto-médicamentait en se faisant prescrire par elle-même (c’est une pratique malheureusement courante) des médicaments. Ils n’étaient bien sûr absolument pas adaptés et elle en prenait beaucoup, beaucoup trop. Elle était complètement dépassée.

Elle nous a avoué plus tard qu’elle s’auto-médicamentait en se faisant prescrire par elle-même des médicaments.

Alors que nous étions partis manger au restaurant et que nous avions laissé nos parents seuls, ma mère a beaucoup bu et s’est mise à frapper mon père tout en l’insultant de tous les noms. Elle voulait divorcer alors que c’était l’amour de sa vie. En nous l’annonçant, elle s’est mise à pleurer. J’ai accueilli avec froideur la nouvelle en pensant que c’était encore une crise et que ça passerait. Elle s’est alors précipitée sur le balcon pour sauter. Mon petit frère l’a rattrapée à temps.

Elle perdait littéralement la raison. Mais le pire c’est qu’avant ces événements, je n’avais même pas remarqué qu’elle sombrait dans la folie. Cela s’est opéré de manière progressive.

Le verdict est finalement tombé : ma mère souffrait d’une dépression sévère à cause d’un burn-out. En effet, elle cumulait deux activités le jour ET la nuit. Il lui arrivait donc d’enchaîner des journées entières sans dormir. Ce rythme, combiné à une prise médicamenteuse inadaptée, a créé un véritable cocktail explosif.

Courageuse après un internement

On a donc pris la lourde décision de l’interner temporairement à Saint-Anne (Paris). À partir de ce moment-là, on a découvert un monde parallèle : l’asile psychiatrique. On peut dire que c’était l’enfer sur Terre. À cause des médicaments très lourds prescrits par les psychiatres, j’ai vu ma mère, dans un pyjama bleu délavé marcher comme un zombie, baver, nous regarder avec des yeux vides dépourvus de toute expression, se comporter comme une enfant, faire des caprices.

Elle nous ordonnait de lui apporter ses bijoux que les autres patients lui volaient deux jours après. On lui a mis des électrodes sur la tête afin de lui envoyer des décharges électriques dans le cerveau. Ce n’est plus ma mère que j’avais en face de moi, j’avais affaire à un légume anesthésié de tout sentiment et qui n’avait plus de prise avec le monde réel. Pendant deux mois, j’ai donc côtoyé des gens malades qui n’étaient plus en contact avec la réalité, des gens désespérés et profondément seuls.

Pendant deux mois, j’ai donc côtoyé des gens malades qui n’étaient plus en contact avec la réalité, des gens désespérés et profondément seuls.

Mais on l’a sortie de là. Elle a eu besoin de beaucoup de courage pour se tirer sortir de cette torpeur et de se confronter à tout ça. Elle a été en arrêt maladie pendant deux-trois années, puis elle a repris le travail, non sans appréhension. On l’a mise au placard dans un service qu’elle n’appréciait pas alors qu’elle avait besoin de mouvements, de re-bouger comme avant et de s’épanouir enfin.

Il faut ajouter à cela qu’il y avait de grosses tensions familiales. L’atmosphère était lourde, on passait notre temps à se reprocher des choses. Ma mère a recommencé à aller très mal, à s’isoler et à encaisser sans broncher, comme elle sait si bien le faire.

La nuit, puis le passage à l’acte

Un soir, alors que le vent soufflait très fort, elle a quitté la maison sur un coup de tête en emportant ses affaires avec elle, en prétendant que personne ne l’aimait. On pensait que c’était une crise passagère et qu’elle reviendrait, comme à son habitude. Elle a tant fait ce genre de scène. Mais elle n’est jamais revenue.

La nuit est passée, on a tou•tes cru qu’elle avait dormi chez une amie proche. Le lendemain, alors que j’étais à la fac, je reçois un appel de mon père qui m’annonce qu’il faut me rendre de toute urgence au poste de police. Je crois d’abord que ma mère a agressé quelqu’un. Le vent souffle toujours aussi fort, il fait beau mais froid.

J’arrive au commissariat, mon père a un visage étrange. Il a les yeux rougis et s’avance lentement vers moi. Il se penche pour m’embrasser sur la joue et m’annonce tout de suite après que ma mère s’est suicidée. Elle est descendue sur les rails d’un métro et s’est fait percuter. La violence du choc était telle qu’elle est morte sur le coup. Boîte crânienne défoncée, la totalité des membres fracturée.

Elle est morte dans un tunnel lugubre, seule, avec comme unique compagnie ses vieux démons. Elle était épuisée de vivre, cela lui coûtait trop d’efforts. Elle n’en pouvait plus de faire semblant. Elle avait 52 ans.

On pensait que c’était une crise passagère et qu’elle reviendrait, comme à son habitude. Mais elle n’est jamais revenue.

Je n’ai jamais ressenti de colère à son égard. Elle m’a tant apporté. C’était une mère qui a donné une partie d’elle-même pour nous donner une éducation et tout l’amour que l’on avait besoin, elle qui en a reçu si peu de ses propres parents. C’était une femme passionnée et indépendante. Mais c’était aussi une personne profondément fragile et instable.

Je retiens une citation marquante d’un auteur qui affirmait :

« C’était peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que ça, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir. »


Une madmoiZelle


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Voici le dernier commentaire
  • Popsinelle-38
    Popsinelle-38, Le 9 décembre 2016 à 21h54

    May
    En revanche 2 choses me chiffonnent et je pense que c'est important de le dire. Deux termes m'ont mises très mal à l'aise et utilisés dans la vie courante et/ou dans des articles peuvent être psychophobes.
    .
    Psychophobes? :erf: Je rejoins totalement l'avis de Prettyblues à ce sujet, il faut appeler un chat un chat: oui, "interner", et oui dans un "asile". Tout particulièrement St Anne, il n'y a rien à enjoliver... ce sont des personnes en souffrance qu'il faut parfois protéger d'elles mêmes, et isoler du monde extérieur pour qu'elles se "reposent", loin de leurs responsabilités. Il faudrait bien plus qu'une modification sémantique pour combattre la stigmatisation. De toute façon, tout ça me passe bien au-dessus perso, le "qu'en dira-t-on", je laisse ça aux cons. On ne subit pas de préjugés quand on s'entoure de personnes intelligentes et cultivées :)

    Je ne pense pas que le but premier de Prettyblues était de déculpabiliser.. pour ma part, j'en veux à ma mère de ne pas s'être fait aider. Oui, la dépression est une maladie, par contre, on PEUT la combattre. Choisir le suicide, choisir d'abandonner toute sa famille en laissant le chaos sur son passage, c'est quelque chose que je ne cautionnerai jamais.

    Courage Prettyblues, et à toutes celles qui sont concernées :fleur:

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