La solidarité féminine, et si on s’y mettait ?

La solidarité féminine, ce n'est pas si compliqué, et ça fait un bien fou... Ancienne « fille qui n'aime pas les filles », Chloé revient sur son évolution et les raisons qui l'ont poussée à changer.

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La solidarité féminine, c’est un peu un OVNI pour moi. J’ai plus souvent été confrontée au « girl on girl hate », donc le fait d’être détestée (ou de détester hein, honnêteté oblige) par d’autres filles parce que j’étais une fille. Oui, parce que j’étais une fille. Mais une fille pas comme elles, et elles des filles pas comme moi. Ou alors parce que j’étais exactement pareille qu’elles.

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Tu vois l’aspect paradoxal du truc ? Comme dans tous les double-standards qui nous concernent, il n’y a pas de bon choix quand tu es une femme, quelque part, tu auras forcément tort.

Pour Tata Simone (de Beauvoir), la solidarité féminine est pourtant essentielle, comme elle le souligne dans son ouvrage Le Deuxième Sexe. Pour elle, pas d’égalité sans solidarité… Et ça m’a pris un peu de temps, mais je me dis que finalement, la solidarité féminine m’a l’air d’être une chouette idée.

Pourquoi tant de girl on girl hate ?

De fait, la solidarité féminine se pratique majoritairement entre amies ou personnes de son entourage direct, comme le souligne Françoise Picq, docteure en science politique qui a participé au Mouvement de Libération des Femmes (MLF) et aux études féministes de genre pour l’Association Nationale des Études Féministes. Et c’est fort dommage, puisqu’elle ajoute :

« La rivalité entre les femmes c’est quelque chose qui sert au patriarcat pour maintenir les femmes dans des situations très mauvaises. »

La force du patriarcat, c’est de réussir à diviser l’humanité, pour mieux régner.

La grande force du patriarcat et de notre société sexiste, c’est de réussir à diviser l’humanité en deux moitiés, puis de morceler l’une des deux moitiés en plein de petits groupes pour être sûr que les choses ne changent pas. Diviser pour mieux régner, en somme.

Du coup, quand les médias et les modèles éducatifs pointent de leur doigt crochu et moche la Fâme, offrant ainsi une cible toute désignée, et approuvée par tous, dur dur de ne pas faire pareil. Comme avec une sorte de bouc-émissaire à grande échelle… 

C’est très certainement pour cette raison qu’à force de martelage, j’étais une adolescente plutôt portée sur le slut-shaming, et que je préférais volontiers me qualifier de « garçon manqué » ou de « fausse fille ».

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Parce que finalement dans notre société sexiste, être une femme c’est moins bien que d’être un homme. J’en veux pour preuve, la pub Always Comme une fille, qui met le doigt sur les insultes et petites critiques du quotidien, tout le vocabulaire basé sur des associations féminines négatives : « faire fifille », « frapper comme une fille », « être une femmelette »…

Mais la tentation de dénoncer mes homologues féminins est grande, du moins en ce qui me concerne, avec les messages qui me sont bombardés à longueur de journée pour me signifier que je ne suis pas assez bien, pas assez ceci ou trop cela, me permet de montrer que « elles non plus d’abord ».

Savoir qu’elles sont aussi dans cette situation permet de me rassurer, quelque part et de relâcher un peu de la pression qui pèse sur mes épaules.

Après qu’est-ce qui m’oblige à le faire en dénigrant mes pairs ? Pas grand chose si ce n’est toute mon éducation genrée. Le slut-shaming n’est jamais qu’une des nombreuses façons de dénigrer les femmes, mais le florilège passe aussi par une critique de leurs corps, de leurs attitudes, de leurs compétences…

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« Si je me plante, ok. Mais je me serais plantée parce que je n’étais pas assez bonne, pas parce que je n’ai pas osé tenter le coup »

Dénigrer une personne sur la base de son genre, ce n’est pas vraiment la meilleure idée du monde et malgré tout, entre nous, féministes ou pas, ça nous arrive, à nouléfilles. Et ce ne sont pas les exemples qui manquent : Lou Doillon dénonçait dans une interview les « mauvaises féministes » (du coup merci de me dire ce qu’est le bon féminisme, que je sois prévenue), tandis que des jeunes femmes créaient un tumblr Femmes contre le féminisme

Un dénigrement qui se retrouve dans les autres aspects de nos vies, et nous touche quels que soient notre milieu, notre environnement professionnel et notre localisation géographique. Chaque femme qui réussit est attendue au tournant, et la moindre erreur va souvent être sanctionnée assez sévèrement.

Pire, elles seront taxées d’agressivité, d’autoritarisme, là où leurs équivalents masculins seront simplement des « leaders ».

En finir avec le cliché de la boss tyrannique

Bizarrement, les portraits de femmes à responsabilités sont assez… homogènes dans les fictions comme dans les médias. Il est rare que les personnalités politiques féminines, ne soient pas présentées comme étant intraitables (mais une main de fer dans un gant de velours, hein, faut pas déconner non plus).

De la même façon, les cheffes d’entreprises, CEO, ou personnalités du showbiz sont elles aussi cantonnées à ce cliché… rien que des Miranda Priestly — la patronne dans Le Diable s’habille en Pradapartout où l’on pose le regard.

C’est pour répondre à ce stéréotype fatiguant que le hashtag #banbossy a récemment été lancé aux États-UnisDans une vidéo qui regorge de modèles féminins inspirants, l’initiative cherche à déconstruire l’idée que les femmes sont « autoritaires » (spoil, non ce sont des leaders, des boss tout simplement) et doivent absolument compenser pour… eh bien, pour le fait d’être des femmes.

Plus important encore, Françoise Picq explique que les femmes qui réussissent cherchent souvent à se distinguer des autres femmes, quitte à les snober un bon coup :

« C’est le principe de « la reine des abeilles », ce sentiment d’être une femme qui n’a besoin que d’elle-même, mais c’est un mauvais calcul, bien que la situation se rencontre souvent.

Ce sont des femmes qui ont réussi et ont l’impression de ne devoir leur succès qu’à elles seules, et que comme les autres ne les ont pas aidées, alors elle n’aideront pas non plus leurs pairs. C’est dommage, c’est une perte pour elles (la possibilité d’être un mentor et un modèle), comme pour les autres. »

On dit qu’on arrête avec ce cliché ?

La solidarité féminine : qu’est-ce que c’est et comment la mettre en place ?

La bonne nouvelle, c’est qu’il y a une solution toute simple. La seconde bonne nouvelle, c’est que cette solution demande bien peu d’efforts au quotidien. Oui, la solidarité féminine c’est simple, vraiment.

Déjà parce qu’il ne s’agit pas de favoriser tout le temps, et dans toutes les circonstances les femmes qui nous entourent ou que nous voyons dans les médias, mais plutôt de savoir passer outre ce filtre de préjugés qui s’est bien gentiment installé sur le canapé de notre cerveau. Voici un triptyque gagnant à essayer…

Arrêter le shaming

Tu vois Mean Girls ? Contrairement aux personnages principaux, et si on se posait des questions : « si c’était un homme, est-ce que je… penserais qu’il a mérité sa mains aux fesses vu sa tenue (par exemple) ? » Perso, ma réponse est non.

Et à chaque fois que tu noteras une différence entre les deux perceptions, tu auras possiblement mis le doigt sur ce qu’on peut arrêter de se faire subir les unes les autres.

De la même façon, si une femme ne partage pas ton opinion, libre à toi d’argumenter, mais peut-être que l’insulter ou la rabaisser n’est pas la meilleure stratégie, étant donné que la société s’en charge déjà pour toi ? Là encore, Françoise Picq est formelle :

« Il faut que les femmes voient ce qu’elles ont en commun, ce qui les unie et ce pour quoi elles se battent dans la même direction et qu’elles se débarrassent de cette rivalité qui existe. »

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La bienveillance, ta BFF

En fait, l’idée c’est juste de faire preuve d’autant de bienveillance que possible envers nos consoeurs, de se serrer les coudes quand c’est possible, et quand ça ne l’est pas, de ne pas l’enfoncer, la critiquer uniquement sur la base de ses arguments et pas de sa personne.

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Accorder le bénéfice du doute, quand c’est possible, par exemple dans les cas d’agressions. Ne pas remettre en cause la présomption de bonne foi de la victime peut aussi contribuer à déconstruire ses préjugés, au même titre que faire de la pédagogie.

La sororité et les réseaux de femmes à la rescousse

Terme chéri des féministes, popularisé par les militantes du MLF, le but de la sororité est l’entraide : valoriser les femmes quand c’est possible en usant de son influence au boulot pour corriger le connard sexiste de la compta, garder à l’esprit les biais et préjugés sexistes quand on est face à une demande de promotion de la part d’une subordonnée…

Vu que l’union fait la force, autant profiter de cette force toutes ensemble, comme l’explique Françoise Picq :

« Du temps du MLF, on appelait ça la sororité. Il n’y a pas de mouvement féministe sans solidarité entre les femmes. La première chose qu’on découvre c’est que tout est fait dans la société pour nous mettre en rivalité et qu’il faut la refuser pour favoriser la solidarité à la place. »

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Solidarité mode : on

C’est en tout cas sur ce modèle que s’est créé le réseau des Internettes, un chouette projet qui a pour but de donner plus de visibilité aux Youtubeuses et d’encourager d’autres femmes à se lancer, pour améliorer la représentativité générale des femmes sur Internet, rien que ça.

Je ne sais pas toi, mais c’est le genre d’initiative qui me met du baume au coeur, et me rappelle que oui, les femmes peuvent être aussi présentes que les hommes sur Youtube, et que leur contenu n’est pas moins intéressant, loin de là.

Se serrer les coudes, ça a du bon, et si on arrêtait de se tirer dans les pattes pour voir si ça marche ?

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Vers une véritable unité

En parallèle de la solidarité féminine, rien n’empêche de s’entourer d’hommes sensibilisés au sexisme – ou de leur faire lire cet article – et créer une solidarité tout court.

Mais ça ne dispense pas d’une solidarité féminine, surtout dans les aspects importants de la vie. Car comme le rappelle Françoise Picq :

« Il y a dans le Mariage de Figaro, une phrase qui illustre très bien la raison pour laquelle les femmes sont unies « dès que nous ne sommes pas en rivalité, nous sommes alliées pour défendre notre pauvre sexe opprimé », les oppressions sont vécues ensemble et peuvent être supprimées ensemble… »

D’autant que les hommes, en tant que privilégiés, ont parfois plus de mal à prendre conscience de ce dont ils profitent… Un peu comme les personnes qui ne souffrent pas de la faim ont du mal à se représenter ce que c’est que d’avoir vraiment faim. Et être de bonne volonté n’est pas toujours suffisant, même si prendre conscience du problème est déjà un début.

Allez, cette année on plie la solidarité féminine et on dit que l’année prochaine on s’attaque à la solidarité tout court !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Nekhbet
    Nekhbet, Le 28 novembre 2016 à 23h06

    J'ai essayé d'ouvrir les yeux à une fille que j'ai croisé en soirée ce weekend. Elle a tendance à se rabaisser alors qu'il n'y a pas de raison. Je ne peux plus voir de fille se sous estimer, il faut que je fasse quelque chose. Dorénavant, ce sera ma mission de montrer aux filles leurs qualités. Pourquoi ne pas faire pour les garçons ? parce que jusqu'alors, je n'ai pas encore croisé de garçon qui se dévalorise. Si ça arrive, je le ferai sûrement, mais là, je me sens pousser des ailes pour la solidarité féminine.

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