J’ai testé pour vous… être restauratrice de tableaux

Ayla-ann a un jour eu la folle idée de devenir restauratrice de tableaux. Elle nous raconte sa passion et tous les détails de ce métier peu connu.

J’ai testé pour vous… être restauratrice de tableaux

Tout a commencé dans ma plus tendre enfance : un jour, ma mère m’a inscrite à un cours de dessin hebdomadaire dans mon petit village natal. J’avais 6 ans. Pendant 8 ans, j’ai pu apprendre avec un intérêt grandissant les bases du dessin et de la peinture à mon rythme, en reproduisant des tableaux de maître et de peintres moins connus.

Et puis je suis rentrée au lycée, et quand il a fallu choisir une filière, j’ai décidé de partir du côté littéraire avec une option Arts Plastiques, ce qui m’a beaucoup plu. Finalement, au fameux moment où tous les terminales s’arrachent les cheveux avec Admission Post Bac, moi je me suis inscrite dans une école de restauration à Lyon.

J’avais grandi avec la peinture mais je ne me sentais pas prête pour la création : la restauration me permettait de rester proche des œuvres sans avoir besoin d’un esprit créatif. C’était parfait.

La formation

Devenir restauratrice prend du temps : la formation dure cinq ans. Il y en a quatre pour devenir restaurateur de tableaux en France ; trois sont publiques et la dernière est privée.

  • L’Institut National du Patrimoine (INP) Saint-Denis : Diplôme de niveau I. L’entrée est sur concours, avec très peu de places chaque année et un niveau très élevé.
  • L’Ecole Supérieure d’Art d’Avignon (ESAA) : Diplôme national supérieur d’expression plastique, mention conservation-restauration. Entrée sur concours.
  • Université Paris I Panthéon Sorbonne : Master Conservation-Restauration des biens culturels.
  • Ecole de Condé, Lyon et Paris : Diplôme de Restauration-conservation des biens culturels, diplôme de niveau II. École privée.

J’ai étudié à Condé car il était plus simple d’y entrer, mais il faut l’avouer, le coût de la scolarité est exorbitant et donc pas accessible à tout le monde.

Les places dans les formations sont chères et rares, car le métier est exigeant et demande des connaissances et une technique irréprochables — on n’a pas vraiment le droit à l’erreur quand on touche certains chefs-d’oeuvre… Et puis, il faut bien le dire : il n’y a pas énormément de débouchés.

Qu’y apprend-on ?

Une grande partie de l’enseignement est réservée au dessin et à la copie d’œuvres, mais il est aussi important de maîtriser les sciences, et notamment tout ce qui concerne les solvants, les forces et la lumière. Il faut analyser l’évolution de la peinture dans le temps, la réaction des ingrédients pour évaluer les réparations à faire et anticiper leur évolution : imaginez un peu que la couleur vire !

L’angoisse.

On est aussi formés à l’histoire de l’art, à l’anglais et à l’italien (utiles pour travailler dans les pays qui ont produit énormément de tableaux), ainsi qu’à la dorure et à la restauration bien sûr.

Les trois premières années de Condé se déroulent à Lyon. La première est une année de découverte : j’ai ainsi pu faire de la restauration de peintures mais aussi de la restauration de papiers. C’est à la fin de cette année que je me suis orientée vers la restauration de tableaux.

Les deux années suivantes, j’ai appris la déontologie de la restauration en lisant notamment la Théorie de la restauration de Cesare Brandi, la base de la base pour tout futur restaurateur. J’ai aussi fait des stages.

Pour que la formation soit validée, il faut en effet réaliser trente-deux semaines de stages dans trois ou quatre lieux différents.

Pour des raisons pratiques, j’ai fait mes deux premiers stages dans la région d’Avignon au sein d’ateliers de restauration, et le dernier à Florence en Italie ; c’était important pour moi de réaliser un stage dans le berceau de la restauration. On peut faire ses stages où l’on veut, j’ai des amies qui les ont passés aux Pays-Bas, en Norvège, en Inde ou encore au Vatican.

Ces stages m’ont permis de découvrir concrètement le travail dans trois ateliers de restauration avec des types de clientèles différentes.

Le premier travaillait pour les musées, j’ai donc pu voir les processus d’appels d’offre et travailler sur des œuvres de musée de très grand format.

Le deuxième m’a permis de découvrir un atelier plus intimiste qui travaille essentiellement pour des particuliers où les délais sont moins courts, et où le dialogue se fait plus entre le restaurateur et le client.

Et enfin mon dernier stage à Florence m’a permis de découvrir les techniques italiennes en travaillant sur de magnifiques panneaux peints datant de la Renaissance. Ces trois stages ont été très enrichissants et surtout très formateurs.

À la fin de la troisième année, j’ai dû commencer à chercher une œuvre de mémoire. L’œuvre de mémoire, c’est le tableau sur lequel toute la fin de la scolarité va se porter : elle va être le sujet du Mémoire rédigé pendant la quatrième et la cinquième année, et le thème de la soutenance de fin d’études.

C’est au moment de chercher cette œuvre primordiale que les choses se corsent… La plupart des institutions muséales ne veulent pas confier leurs œuvres à des élèves-restaurateurs. Il y a trop d’enjeux.

J’ai fini par dégoter une œuvre suffisamment en mauvais état pour avoir du travail de restauration. Elle provient d’une église du sud de la France, et toute ma vie a tourné autour d’elle pendant deux ans.

Pour ma quatrième année d’études, je suis montée à Paris avec mon tableau sous le bras – ou presque. J’avais beau savoir dès le début que la fin de la formation se déroulait à la capitale, ce n’était pas simple de se retrouver dans une nouvelle école, avec de nouveaux professeurs qui n’ont pas du tout les mêmes attentes, et de devoir rédiger un mémoire de deux cent pages.

Le mémoire de fin d’études se décompose en trois parties : il y a d’abord une partie Histoire de l’art, où il faut expliquer pourquoi le peintre a réalisé cette œuvre, puis une deuxième partie concernant les interventions de restauration réalisées, et enfin une dernière partie expliquant la mise en place d’un protocole technico-scientifique en lien avec la restauration du tableau.

Après ces cinq années de dur labeur, j’ai passé ma soutenance en octobre 2013 devant un jury de professionnels. J’en suis ressortie avec mon diplôme, des compliments du jury sur mon travail de restauration et la satisfaction d’avoir enfin terminé ces longues études.

Ces années de formation m’ont permis d’apprendre une multitude de choses, de voyager, de voir beaucoup d’expositions et de rencontrer des gens géniaux (coucou les copines !). Mais ça n’a pas toujours été simple, et à certains moment je me suis demandé si je n’allais pas arrêter avant la fin. C’est vraiment une formation très exigeante.

Plus artisan qu’artiste

Certaines personnes ont tendance à penser que le restaurateur repeint les tableaux (on m’a beaucoup dit en voyant mon travail de mémoire : « Qu’est-ce que tu as bien repeint ! »), mais ce n’est pas du tout le cas. Si vraiment le tableau est très abîmé et qu’il faut repeindre une partie manquante, seule cette partie est concernée et absolument pas la peinture originale.

En fait, être restaurateur de tableaux c’est redonner une seconde vie à un tableau en le rendant plus « lisible » aux yeux de tous. Souvent, le problème est que le tableau est déchiré, ou le vernis jauni.

Bien sûr, les interventions ne se font pas comme ça. Il faut d’abord établir un constat d’état : il s’agit d’identifier les matériaux constitutifs de l’œuvre puis de nommer les altérations constatées. Ensuite, on définit un cahier des charges (les matériaux et/ou techniques à ne pas utiliser pour telle ou telle raison), et on propose un protocole d’intervention.

Il faut respecter une certaine déontologie dans une intervention de restauration. Il y a trois points-clés :

  • La lisibilité : la restauration doit pouvoir être visible de près par un œil averti.
  • La réversibilité : toute intervention de restauration doit pouvoir être retirée pour qu’un restaurateur dans cinquante ou cent ans puisse intervenir sur l’œuvre sans la détériorer en retirant une restauration antérieure.
  • Le respect de l’œuvre : le travail du restaurateur ne doit pas modifier l’œuvre. La restauration n’a rien à voir avec la création.

Même si les détournements sont suuper tentants…

Les restaurateurs peuvent travailler pour les musées, les monuments historiques, les antiquaires ou bien une clientèle de particuliers. En France, peu de musées possèdent leur propres restaurateurs : la plupart du temps ils font appel à différents restaurateurs indépendants.

Et maintenant ?

Actuellement, je suis auto-entrepreneur. C’est le début donc je n’ai pas encore trop de clients, je prospecte pour me faire une clientèle. J’espère aussi pouvoir travailler avec d’autres restaurateurs sur différents chantiers.

Avec le recul, si ce métier vous intéresse et que vous n’avez pas peur de travailler dur, je vous conseille de tenter de rentrer dans une formation publique qui ouvre plus de possibilités après la formation.

La formation en école privée est cependant de qualité égale à celle de l’enseignement public, quoi qu’en disent les institutions ; il est seulement plus difficile de trouver du travail au sein des musées et des Monuments Historiques.

La restauration de tableaux est un métier de passion : il ne faut pas s’attendre à gagner des fortunes, mais quand on est réellement passionné, on est capable de beaucoup de choses !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Vlep
    Vlep, Le 16 mars 2014 à 22h58

    Trop drôle de tomber sur cet article! C'est super de contribuer à faire connaître notre métier, je suis aussi une restauratrice qui sort de Condé (promo 2011)! Je te souhaite bon courage pour tes débuts et ton démarchage ;-)

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