Ma première fois, c’était un viol

Pour sa première fois, cette madmoiZelle ne se sentait pas prête. Mais son petit ami l'était. Il a outrepassé son refus, et elle a mis longtemps à mettre les mots sur ce qu'elle a vécu.

Ma première fois, c’était un viol

Publié initialement le 17 août 2015

Comment j’ai rencontré celui qui m’a violée

J’avais quatorze ans et j’avais jamais eu de petit ami.

D’un coup il y a eu ce garçon. Je l’ai rencontré là où je faisais mon stage de troisième, je m’en souviens très bien. Il était musclé et il sentait bon le mâle.

Il me considérait comme une personne, comme une femme, même.

Il me complimentait sur mon physique même quand je faisais le plus minime des changements, mais qui pour moi signifiait beaucoup, genre porter mes cheveux détachés alors que j’avais toujours la plus simple des queues-de-cheval moches.

Il me disait que ça m’allait bien, que ça allait rendre les autres garçons de mon âge fous.

J’aimais bien ses compliments. Ils me faisaient rougir et plaisir, aussi. Je commençais à avoir envie de plaire et j’avais l’impression que ça ne marcherait jamais. Alors que sur lui, si.

Mon premier petit ami, celui qui m’a violée

Un soir, il m’a raccompagnée chez moi. Nous nous sommes embrassés, maladroitement, car moi c’était la première fois que j’effleurais les lèvres de quelqu’un.

Je n’avais jamais touché un torse masculin, jamais frôlé les lobes d’oreille d’un garçon que j’aimais bien.

Nous nous sommes embrassés pendant deux minutes ou cent ans, et j’étais bien ainsi, cachée derrière le jardin de mes parents, qui n’auraient pas vu cet amour d’un bon œil.

À un moment il a été un peu loin, il a touché mes seins sous mon soutien-gorge, et j’ai repoussé gentiment sa main, car je n’étais pas vraiment prête, et puis j’avais quatorze ans, je n’avais pas beaucoup de poitrine.

Ça ne lui a pas trop plu mais il a compris que j’avais besoin de temps.

À partir de là ça a été mon premier petit ami.

Une relation cachée, et trop vite sexuelle

Je le voyais après les cours, parfois, selon mon emploi du temps. Nous n’avons jamais vraiment rien fait ensemble. Pas de ciné, pas de restau.

Toujours la même routine : nous étions planqués derrière la maison familiale, nous avions dix minutes ou une heure à perdre. Je n’aimais pas trop cette omniprésence du contact physique, mais ça fait partie du truc, non ?

Un jour, il a eu son propre appartement, en coloc. J’avais toujours quatorze ans, ou quinze, je ne sais plus trop. Je l’y ai rejoint pendant deux heures creuses dans la matinée, et pour la première fois, on avait un lit.

Bon, je ne suis pas ignare, je me doutais de ce qu’il pouvait espérer d’une telle situation mais je ne me sentais pas encore de « le faire », même si je savais qu’il avait déjà de l’expérience alors qu’il était mon premier à tous les niveaux.

Quand mon refus n’a pas été entendu

Il a commencé à me caresser sous mes vêtements, ce n’était ni bien ni pas bien, ça chatouillait juste sur les côtes. J’ai dit :

— Tu sais, je ne vais pas coucher avec toi aujourd’hui.

Il a répondu :

— Je sais.

Il a continué et aussi commencé à me déshabiller. Je n’étais pas à l’aise et en plus je n’avais pas prévu de jolis sous-vêtements, j’avais un peu ma culotte et mon soutien-gorge en coton de jeune fille.

Il essayait de me caresser mais ça ne me faisait rien à part une vague gêne. J’ai répété :

— Je ne me sens pas prête à coucher avec toi aujourd’hui.

Il m’a rassurée en me redisant :

— Je sais, je sais.

Et puis après c’était tellement encore plus bizarre, car il continuait à insister. À un moment, son pénis était vraiment à l’orée de mon vagin, et j’étais vierge, j’avais quatorze ans, je n’utilisais aucune contraception, j’avais pas envie d’être enceinte.

Donc j’ai dit :

— On peut utiliser un préservatif ?

Je ne voulais pas vraiment, mais quitte à y passer par amour, autant ne pas finir en cloque à aller au Planning Familial pour avorter. Alors en râlant un peu il a mis une capote, et puis il m’a pénétrée, et ce n’était pas bien.

Je veux dire, ni bien ni pas bien. Globalement pas super agréable et un peu douloureux, mais surtout anecdotique.

Ma première relation sexuelle, non-consentie

Je me souviens avoir été un peu secouée à droite à gauche, en bas en haut. Je me souviens qu’il s’est plaint car comme j’étais très silencieuse, il ne savait pas ce que j’aimais. La vérité c’est que je n’aimais rien.

Je me souviens beaucoup de la fissure au plafond qui ressemblait à un hibou sympathique. Je me souviens qu’il a fini par jouir et se rincer le sexe dans le lavabo, ce qui m’a un peu surprise, car nulle part on ne parlait de cette partie-là du coït.

Je me souviens m’être dit « les gens aiment et hurlent, tuent et se tuent, font la guerre et des enfants pour si peu de choses, le sexe c’est vraiment surestimé ».

Je suis rentrée chez moi, en ne me sentant bizarrement pas si différente. Je pensais que c’était un secret que je porterais avec moi en permanence alors que ce n’était qu’un inconfort entre mes cuisses.

Quand j’ai compris que j’ai été violée

J’avais quatorze ans. Il en avait vingt-trois. J’en avais vingt quand j’ai compris que j’ai été violée, sept ans après les faits, car je croyais que les violeurs, c’était les gens des parkings souterrains, et des ruelles sombres.

La culture du viol, prisme qui déforme la réalité

Comment est-il possible de mettre six ans à comprendre qu’on a été violée ?

C’est la faute, comme souvent, à la culture du viol, qui nous apprend que si on ne se débat pas, si c’est notre amoureux ou amoureuse, si c’est dans un lit où on est entrée de son plein gré, etc., ce n’est pas un viol.

« Y avait qu’à dire non », disent certains… mais parfois, comme ici, le « non » n’est pas écouté.

C’était ma première fois, et l’histoire de ma vie sexuelle a commencé deux ans plus tard, quand j’ai découvert le désir, le plaisir. Quand j’ai appris à les appliquer, à les taquiner, à en profiter.

Pourquoi je n’ai pas porté plainte pour viol

Je n’ai pas porté plainte, je l’avoue. Tant d’années plus tard, je n’ai pas voulu y revenir.

J’ai quasiment oublié son visage, son nom. Je me souviens de son odeur et de la fissure en forme de hibou. Je me souviens de son rire, affreux avec le recul, un peu gêné sur le coup, quand je ne faisais aucun bruit.

J’aurais peut-être dû porter plainte mais je n’avais pas envie de gâcher ma vie d’adulte avec cette première fois, cette tragédie adolescente qui ne m’a même pas tant traumatisée que ça.

Surtout en sachant le peu de chances que j’avais d’aboutir à une condamnation, tant d’années plus tard, sans preuves.

Mais j’ai envie de te dire, à toi qui sentais le Hugo Boss et qui aimais le ballon ovale, que je t’emmerde. Je t’emmerde du plus profond de mon être. Et tu ne me contrôles pas.

Ma vie sexuelle n’a rien à voir avec le pauvre plaisir solitaire que tu as pris, ce matin-là, entre les cuisses maigrichonnes d’une presque-enfant de quatorze ans. Je t’emmerde bien profond. Tu n’as pas gagné.

Et malgré tout ce qu’on peut penser, ce n’est pas vraiment avec toi que j’ai eu ma première fois, car tu n’as fait que la voler.

11 ans après, j’ai recroisé mon violeur

Onze après les faits, et un an après la publication de cet article, j’ai recroisé l’homme qui m’a violée. Voici l’article que j’ai écrit :

J’ai revu mon violeur 11 ans après, et j’ai gardé la tête haute

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Commentaires
  • Penny Winkeul
    Penny Winkeul, Le 23 octobre 2018 à 20h02

    @coccinelleviolette Bah... les cris, la douleur, ce sont des clichés.

    Oui, il y a des viols qui se passent avec des hurlements. Souvent dans les films. Dans la réalité aussi, mais ils sont plus rares.

    Le "vrai" viol ne se définit pas le nombre de décibels émis par la victime ni par celui de coups donnés par l'agresseur, mais par la pénétration imposée par la violence, la contrainte, la surprise. Ce que tu vois dans les films... ben c'est du cinéma. Souvent les victimes au contraire cessent très vite de crier et de se débattre, parce que continuer les expose à davantage de blessures.

    Parfois, elles ne poussent pas un seul cri, trop choquées pour réagir. Ou trop inconscientes, comme toi, parce que tu dormais. Il n'empêche qu'imposer une pénétration reste un viol, peu importe qu'on tape ou non.

    Il n'existe pas de "petit" viol. A la rigueur, je veux bien dire qu'il peut y avoir de petites conséquences, certaines victimes ne se sentent pas plus traumatisées que ça, voire pas du tout, par une agression. Cela ne change rien aux faits en eux-mêmes.

    Ton cas correspond au viol par surprise: l'agresseur a attendu que tu sois en situation de vulnérabilité pour t'imposer une pénétration sans que tu ne puisses rien. Ce n'est pas anodin pour deux raisons: parce que c'est un viol authentique au regard de la loi, parce que tu as éprouvé des conséquences déplaisantes (litote).

    Appeler les choses par leur nom n'est pas un manque de respect aux victimes, et tu es parfaitement légitime.

    J'espère que tu vas mieux aujourd'hui?

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