Comment j’ai arrêté d’être nulle en maths

Être nul•le en maths n'est pas une fatalité : la preuve par l'exemple avec Clémence Bodoc, ancienne traumatisée des problèmes qui n'était « pas une matheuse ».

Comment j’ai arrêté d’être nulle en maths

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Je ne suis pas une matheuse, mais c’est pas grave parce que je suis une littéraire ! La première à avoir dit ça de moi, c’était ma mère, avec les meilleures intentions du monde : à dix ans, j’étais désespérée de ne récolter que des zéros — les premiers de ma vie, en plus — aux exercices de résolution de problèmes.

Je savais apprendre par coeur les tables de multiplication, poser les additions et les soustractions, même les divisions… Mais la difficulté du problème, c’est qu’il fallait d’abord trouver quel calcul faire avant de le poser.

Je ne suis « pas une matheuse », une prophétie en forme de sortilège

Et ça, rien à faire : je n’y arrivais pas. On m’expliquait, je ne comprenais pas. Pourtant, je comprenais l’énoncé, c’est du français, j’étais excellente en français. Justement. J’étais excellente en français parce que « je suis une littéraire », pas une matheuse. Et ça y est, dans ma tête, la boucle était bouclée.

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« Moi là je mettrais un adverbe mais bon jdcjdr »

Quand ça veut pas, ça veut pas

Au début, c’était juste les problèmes que je n’arrivais pas à résoudre. Après tout, j’avais pas perdu ma capacité à faire des calculs ! Je suis arrivée au collège, et si j’avais toujours des bonnes notes, ça coinçait dès qu’on parlait problèmes.

C’est intéressant parce que j’aimais beaucoup la géométrie, appliquer les théorèmes, tout ça, mais dès qu’on passait aux contrôles et aux « problèmes de géométrie », je ne m’en sortais plus.

Avec le recul, aujourd’hui, ça me paraît tellement évident. Mais à l’époque, impossible pour moi de faire le lien : à chaque fois que je galérais en maths, je me rappelais que je n’étais « pas une matheuse », comme si je n’avais pas le bon logiciel installé dans le cerveau.

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« Eh psst eh eh eh je t’échange la réponse contre ma trousse Diddl »

Le coup de grâce de ma prof de 3ème

C’était encore une fois avec les meilleures intentions du monde que le coup de grâce a été porté par ma très bienveillante prof de maths, en 3ème.

J’avais des notes plus qu’honorables, mais je cravachais vraiment pour y arriver. On sentait que mes techniques de résolutions de problèmes relevaient davantage du bachotage que de la réflexion.

Mais je me battais quand même, parce que j’adorais les sciences physiques, et que j’avais bien compris que tant que j’étudierai les sciences, il y aurait des maths à maîtriser en parallèle. Des outils. Donc j’en chie, mais je suis le rythme.

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Et en réunion parents-prof, cette prof de maths a dit à mon père :

« Clémence n’est pas une matheuse, mais c’est une bosseuse. »

C’était pensé comme un encouragement, comme la reconnaissance du fait que je n’avais pas forcément de facilités dans ce domaine (contrairement aux matières littéraires), mais que je ne baissais pas les bras pour autant.

Mais tout ce que j’ai entendu, c’était la répétition de la sentence déjà prononcée cinq ans plus tôt, par ma mère : je ne suis pas une matheuse. Malgré tous mes efforts pour lutter contre ce mauvais sort pendant ces dernières années, je n’ai pas fait illusion.

Je ne suis pas une matheuse. Tout juste une bosseuse.

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La découverte des prophéties auto-réalisatrices

Ce n’est qu’en dernière année de Sciences Po que j’ai fait cette découverte : les filles ont globalement plus de difficultés en maths que les garçons… Quand on leur dit que c’est normal qu’elles aient plus de difficultés.

J’ai entendu parler de cette expérience sociologique édifiante, où l’on prend à part deux groupes de filles et de garçons.

Au premier groupe, on donne un test de géométrie en leur disant : c’est pour démontrer que les filles ont des moins bons résultats que les garçons en maths.

Au deuxième groupe, on donne LE MÊME TEST de maths, en leur disant : c’est un exercice de dessin. Amusez-vous.

Spoiler alert : dans le premier groupe, les filles se plantent, dans le deuxième, elles ont les mêmes résultats que les garçons.

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Comme beaucoup de filles, j’ai été conditionnée pour être « nulle en maths ».

En découvrant cette expérience, j’ai réalisé que j’avais moi aussi été conditionnée pour être « nulle en maths ». C’est comme si j’avais passé ma scolarité dans le premier groupe… Mais prendre conscience de ce biais sexiste ne m’a pas aidée à sortir de son emprise.

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Au passage, quand je vannais les L dans le clash des bacs de la rédac, je tirais ça de ma propre expérience, et de ma propre tendance à décrocher dès qu’il était question de maths dans un problème !

Comment je me suis réconciliée avec les maths

Il y a deux ans, j’ai découvert la plongée sous-marine. Quel est le rapport avec la choucroute, me direz-vous ? Dès le premier niveau, il faut maîtriser quelques notions de physique assez élémentaires.

Ayant été une grande fan de physique-chimie au collège, et étant devenue une grande fan de plongée, je n’ai eu aucun mal à me re-familiariser avec ces histoires de volumes-pressions-températures-densité. Surtout qu’on ne parle pas du tout de maths dans les explications, seulement d’ordres de grandeur, et de rapport !

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Et puis, j’ai continué à passer des niveaux, jusqu’à tenter le Divemaster en Indonésie. Et là, ce fut : LE RETOUR DES MATHS.

Pour préparer l’examen théorique, mon instructrice m’a filé des problèmes à résoudre, de type :

« Sachant qu’un plongeur part avec une bouteille de 12L gonflée à 200 bar, qu’il consomme 20 litres par minute, combien de temps peut-il rester à 30 mètres ? »

Il fut un temps où mon cerveau aurait enclenché le mode « panique » rien qu’à la lecture des mots « sachant que », introductifs d’un énoncé de problème… c’est-à-dire du mode échec annoncé.

J’ai oublié que j’étais nulle en maths

Mais voilà, je n’étais plus « une bosseuse » en train de préparer le bac ou le brevet, j’étais désormais une plongeuse en train d’étudier la théorie de son sport. Le mode « passion » l’a emporté sur le mode « échec » de mon cerveau.

J’ai oublié que j’étais nulle en maths, parce que j’étais en train de comprendre comment fonctionne mon matériel de plongée, pourquoi je suis limitée en temps et en profondeur, et qu’est-ce que je risque si je les dépasse.

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Le mode « passion » l’a emporté sur le mode « échec » de mon cerveau.

J’avoue, me dire qu’il y a quand même ma vie dans la balance est une meilleure motivation qu’une bonne note sur mon bulletin. Ça valait le coup de se poser pour tenter de résoudre les problèmes.

En fait, j’ai arrêté de regarder les chiffres, pour comprendre la réalité qu’ils décrivaient. Et le même exercice mental qui me laissait complètement dépourvue il y a encore quelques années est désormais devenu une gymnastique encore un peu rouillée, mais de plus en plus souple.

Même quand j’y arrive, je continue à douter

Mais on ne « guérit » pas de la nullité en maths aussi facilement. J’ai beau réussir à dérouler tout ce raisonnement, je doute toujours de mon résultat. Et si je me suis plantée en cours de route ?

Eh bien je n’ai qu’à revérifier !

Boom. Je suis toujours pas une matheuse, mais je sais résoudre des problèmes pratiques. J’ai comme l’envie de claquer le plus fier des high fives à la moi du CM2. Et si j’avais une machine à remonter le temps, j’irais me souffler à l’oreille :

« Ne les écoute pas, Clémence. Y a pas de « t’es une matheuse ou t’es pas une matheuse ». Ne laisse personne définir tes propres capacités. Peut-être que tu ne comprends pas les problèmes aujourd’hui. Ne lâche pas, ça viendra ! »

« Tu vas même participer à une heure sur les maths à la Nuit Originale ! »

Une leçon toujours valable contre les croyances limitantes

Quinze ans plus tard, il est trop tard pour rejouer le match. (Quoique Thomas Hercouët m’a filé des idées avec son re-passage du Bac dix ans après… Et si j’allais laver l’affront des problèmes de probabilités au bac S 2017 ?!)

Combien de croyances limitantes ai-je intégrées ?

Mais la leçon que j’ai apprise cet été reste valable pour l’avenir : en dehors des maths, combien d’autres croyances limitantes ai-je intégrées, et suis-je encore en train de laisser ralentir mes ambitions ?

Je ne suis pas une matheuse. Je ne suis pas sportive. Je ne suis pas douée pour ceci, ou cela. Je ne serais pas capable d’en faire mon métier. Je ne pourrais pas en vivre.

Combien de prophéties négatives auto-réalisatrices ai-je intégrées, ou proférées contre moi-même ?

J’ai arrêté de croire que c’était impossible

Et si j’arrêtais de m’auto-limiter dans la vie, en me déclarant — me décrétant ? — incapable de faire ou de comprendre ceci ou cela, au motif que ça ne me vient pas comme une évidence ?

J’ai jamais dit que me réconcilier avec les maths avait été facile : ça a été déconcertant et frustrant, et je continue de faire des erreurs. Mais j’ai arrêté de croire que c’était impossible !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • BluePumpkin
    BluePumpkin, Le 19 septembre 2016 à 17h08

    Merci Clémence ! Personnellement je peux témoigner depuis l'autre côté du miroir... on m'a aussi toujours cataloguée plutôt littéraire à cause de ma passion pour la lecture et l'écriture, mais j'ai toujours été bonne en maths aussi, et finalement je me retrouve à l'université en math, comme quoi :) et dans ce cadre-là, j'ai aidé plusieurs élèves qui passaient leur bac et qui se disaient nuls en maths, et j'ai toujours essayé de leur enlever cette idée de la tête, en leur montrant qu'ils sont parfaitement capables d'y arriver quand on se penche tranquillement sur le problème et qu'on essaie de trouver d'autres moyens d'expliquer la solution. Et effectivement, souvent ils bloquent d'emblée, avant d'avoir lu la fin de la consigne, parce qu'un mot ou une formulation leur font peur, et ils se disent immédiatement "oh non ! Mais y a des polynômes, je suis nul-le avec les polynômes, j'ai pas compris la question, je vais pas y arriver". Et c'est bien dommage parce qu'avec un peu de patience et un peu moins de stress ils en sont parfaitement capables :)

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