J’ai testé pour vous… être modèle photo

Florence est modèle photo depuis sept ans, et si cela n'a pas été une mince affaire, elle adore cette activité qui lui apporte tant !

J’ai testé pour vous… être modèle photo

Article initialement publié le 26 novembre 2015

– La photo d’illustration est de Manuel Brulé.

Je m’appelle Florence Rivières, et je suis modèle photo sous le pseudonyme de Sirithil depuis mes 18 ans. J’en ai maintenant 25, et ça n’a pas l’air de vouloir s’arrêter, même si désormais j’essaie de m’orienter davantage vers la comédie.

Je suis modèle photo, mais j’étais aussi une adolescente complexée

Tout ça a commencé comme une mauvaise blague. Au lycée, j’étais très officiellement connue comme étant la moche, la planche à pain, la sans-amis, celle avec qui personne ne souhaitait être vu, qui passait les récréations à lire l’intégrale de Franck Herbert et d’Isaac Asimov. En réponse je méprisais cordialement l’univers bourgeois de la plupart de mes condisciples, leurs affaires de marque et surtout leur culte de l’apparence. J’ai un peu mangé ma mère ces années-là, j’aime autant vous le dire.

Puis une fois sortie de l’internat, j’ai entamé une année de fac dans un cursus qui ne me convenait pas mais me laissait beaucoup de temps libre. Je me sentais globalement moche depuis des années, mais génétiquement liée à cet état de fait ; je ne voyais donc pas l’intérêt d’essayer d’y faire quoi que ce soit. En résumé, la probabilité de me voir un jour poser pour des photos et des magazines était à peu près aussi élevée que celle de voir un agneau entamer une relation de dominant avec un requin en perdition.

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Mais le fait est qu’une personne de trop m’a fait comprendre que j’étais trop vilaine pour intéresser qui que ce soit, et aussi qu’accepter de poser ses mains sur mon corps n’était rien de moins qu’un acte de charité. Puis d’autres personnes m’ont parlé de l’une ou l’autre de leurs amies modèles photo, alors que je n’avais aucune idée de l’existence de ce type d’activité. J’ai alors répondu à une annonce d’un photographe sur Internet qui cherchait une modèle pour poser en échange de clichés.

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Par Andy Julia. Robe de Clara Maeda, et cape d’Ancienne Mode.

Ce qui est rigolo, c’est qu’à l’époque j’étais, selon mes critères actuels, complètement soumise au patriarcat. Je pensais que poser en lingerie, c’était quand même limite, et que celles qui montraient leurs seins étaient des « filles faciles ». Je pensais que le maquillage en photo, c’était de la triche, et que de toute façon quand on était vraiment jolie on n’avait pas besoin de retouche du tout. Pour couronner le tout, je considérais que toute photo de moi qui ne me donnait pas envie de vomir était probablement l’œuvre d’un grand artiste extrêmement doué. Vous visualisez un peu la dose de confiance en soi…

Sauf que non, les photos en question n’étaient pas « merveilleusement bonnes ». C’est juste que je n’avais aucun œil. Et que je n’étais pas à vomir. J’étais une fille « normale ».

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Être modèle photo… Le virus de l’objectif

Le portrait est devenu le lieu de la remise en cause de tout ce que j’avais pu apprendre de mon entourage scolaire ou familial à mon propos. Au début, je voulais juste être jolie. Puis un jour, ça ne m’a plus suffi. Je voulais incarner un personnage, raconter une histoire, transmettre un message. Je me suis mise à m’investir bien davantage dans les shootings, jusqu’à parfois en faire toute la direction artistique. Et à mesure que je m’améliorais, je bossais avec des photographes de plus en plus talentueux, et je faisais de plus en plus de belles rencontres.

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Paul von Borax

Il y a toutefois un souci que j’ai rencontré à mes débuts en tant que modèle, et que je n’aurais peut-être pas connu si j’avais été mieux informée et plus entourée. À cette époque, j’étais jeune, mal dans mon corps, peu sûre de moi et pas encore détentrice d’un book digne de ce nom. Je suis partie de ma province pour un shooting en banlieue parisienne, pour un photographe qui m’inspirait une confiance toute relative. Il essayait d’être agréable et n’était pas dangereux pour un sou, mais quand le feeling ne se fait pas, il ne se fait pas.

Bref, on avait prévu des photos en lingerie et corsets. Et à un moment, le type m’a demandé de tomber le soutien-gorge, ce dont on n’avait pas convenu. Je n’ai pas dit « on n’avait pas convenu de ça », mais « euh mais enfin, je ne préférerais pas, euh, pardon ». Première erreur. Le mec a insisté et insisté, allant jusqu’à dire qu’il voyait bien même avec le soutien-gorge que je n’avais pas à en avoir honte, hein. J’aurais dû dire « Ah mais mon pote, c’est pas avec mes seins (qui par ailleurs se passent de ton approbation, merci) que j’ai un problème, c’est avec toi. Plus tu insistes de cette façon déplacée, moins j’ai envie que tu prennes ma poitrine en photo, en fait. D’ailleurs je vais partir ». Mais non…

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J’ai fini par accepter, pour avoir la paix, en me disant que comme ça, ça passerait plus vite. Sauf que, bon, maintenant que j’étais topless, c’était quand même dommage de garder une culotte sur cette si jolie peau, non ? « Mec, au prochain compliment huileux que tu me fais, je te vomis dessus » aurait été une réponse acceptable… mais là encore, j’ai fini par céder au moment où il m’a dit qu’après tout, il avait bloqué son après-midi pour moi, bordel.

Avec le recul, je pense avoir fait ça parce que je ne savais pas où était la limite. Le mec avait pris un tas de filles en photo, moi c’était ma troisième séance. Je n’avais pas été élevée comme quelqu’un qui dit non. Je me suis persuadée que c’était normal. Pourtant, je sais que si en amont, quelqu’un m’avait dit « le photographe n’a pas à te toucher pour te placer », « le photographe n’a aucun droit de te forcer à faire quelque chose dont tu n’as pas envie » et surtout « tu n’as aucune obligation envers lui, surtout pour quelque chose dont vous n’avez pas convenu », j’aurais eu plus d’aplomb.

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Matthieu Soudet

Les photographes, les modèles photo et le consentement

Aujourd’hui, j’ai plus de six ans de photo derrière moi et je suis plus à l’aise que bien des photographes avec ma nudité. Mais l’autre, là, la fille de 18 ans qui venait à peine d’enlever son appareil dentaire, elle a passé un mauvais moment. Donc je vous le dis, si un jour vous faites des photos et que vous vous sentez mal à l’aise : la photo c’est comme le sexe ou le thé. On a le droit de dire non. On a le droit de se sentir mal à l’aise. On a aussi le droit de changer d’avis !

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Et vous savez quoi ? On a même le droit d’être consciente de notre valeur, et de ne pas se laisser prendre au jeu du « mais enfin meuf je t’ai offert à bouffer, désape-toi, quoi ! » ou du « tu poses bien nue pour Untel, tu peux le faire pour moi ». Ce sont des évidences mais preuve en est qu’elles ont besoin d’être formulées à voix haute.

Pour votre première séance, il y a ainsi quelques précautions de base qui ne mangent pas de pain et peuvent a minima vous éviter un moment désagréable. C’est tout bête, mais commencez par vérifier que les photos présentées sur le book du photographe sont bien signées de la personne qui les présente. De plus, les autres modèles qui ont posé pour lui sont normalement créditées sur son site : un petit mail pour vous assurer que leur séance s’est bien passée ne coûte rien, et la plupart vous répondront avec bienveillance.

Faites également en sorte de mettre quelqu’un au courant des endroits où vous allez. Je pose depuis des années, pourtant tous mes rendez-vous avec de nouvelles personnes sont notés dans mon agenda Google que j’ai partagé avec quelques amis (et la NSA), avec les adresses des rendez-vous, les coordonnées de la personne et les modalités dont on a convenues — ce qui me sert aussi de pense-bête.

Posez vos limites dès le début et faites-les respecter. Demandez aussi si vous pouvez venir accompagnée (par un assistant SILENCIEUX qui n’interviendra pas) si cela vous rassure : on vous le refusera rarement, surtout si c’est votre première séance.

Je pense cependant qu’il faut également se mettre à la place du photographe, et ne pas montrer plus de méfiance que nécessaire. Il vaut mieux instaurer une distance polie en début de shooting (par exemple en serrant la main de la personne au lieu de lui faire la bise), et laisser une forme de complicité s’installer pendant la séance. Cela dit, si vous ne vous sentez pas en confiance à la base, ce n’est pas tellement la peine de vous déplacer !

Heureusement, le photographe sur lequel je suis tombée à mes débuts est l’exception et non la norme. À mesure que l’on pratique, une sorte de sixième sens de détection du boulet se développe, ainsi qu’une capacité plus grande à s’affirmer.

Je ne sais pas du tout où je serais ni qui je serais aujourd’hui sans la photo, les voyages auxquels elle a servi de prétexte et les belles rencontres qui en ont découlé. De parfaits inconnus m’ont parfois été d’une aide précieuse à travers leurs petits mots, leurs commentaires, leur perception de moi-même, leur soutien enfin. À travers ces images, j’ai appris à me découvrir et à me construire en tant qu’être humain, mais aussi à me détacher de ma propre image et de la comparaison avec celle des autres – et ça, dans ce siècle, c’est énorme.

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Olivier Ramonteu

Aujourd’hui j’alterne les shootings avec amateurs et professionnel, et j’ai une activité professionnelle pour compléter.

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Modèle photo : une activité relativement mal vue

Ceci dit, comme on peut s’y attendre dans notre société moderne, il y a eu quelques problèmes. Ainsi, ma mère m’a un jour appelée afin de m’expliquer que notre médecin de famille avait qualifié mon activité de « pulsion autodestructrice ». Oui, oui, oui… Excusez-moi, j’avais l’impression d’exercer une activité créative ayant de plus une fonction cathartique, et d’être en train de me libérer de mes complexes (la fille incapable de se changer devant les autres aux cours de sport c’était moi, rappelons-le).

Il y a aussi eu mes amis « d’avant ». Ceux qui trouvaient dérangeant de me voir « me montrer ». Les filles dans les pubs du métro étaient élégantes. Moi non, parce que j’étais une « vraie personne ». Que pensaient-ils ? Qu’avoir une image publique, c’était perdre son âme et son identité ? La fille du magazine était probablement « perdue » depuis longtemps, et après tout il en faut des comme elle, mais moi j’étais une fille bien, avant, merde (tu m’étonnes, c’est compliqué de vivre dans la luxure quand on n’a pas d’interaction sociale) !

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Par Andy Julia ; mitaines Ancienne mode.

Un jour j’ai revu un tas de gens perdus de vue depuis des années, et l’un des invités m’a mise particulièrement mal à l’aise. Entre autres sorties relativement désagréables, il s’est en effet permis de se pencher vers moi pour me dire sur le ton de la confidence :

« Tu sais, j’ai vu toutes tes photos. Même celles que tu caches. Mais je ne te juge pas, tu sais ! »

Il faisait référence à une série qui n’était pas à mon goût, mais que j’avais faite un jour parce que c’était ça, être interdite bancaire ou demander de l’aide à mon entourage. J’avais choisi ça. Sans cacher les photos en question, je n’ai jamais vu l’intérêt de les diffuser.

Ce qui m’interroge, c’est la démarche derrière le discours de cette personne. Ce qu’il me disait en fait, c’était « hé, tu sais, je sais ça sur toi », et il semblait penser que cela lui donnait du pouvoir sur moi — impression renforcée par le fait qu’il s’était senti légitime pour me donner une forme d’absolution en fin de phrase : « mais comme je suis un mec gentil, je ne vais pas m’en servir contre toi ». Je me suis soudain demandé ce que cette personne faisait pour s’occuper le week-end. Puis j’ai réalisé que j’étais devenu un personnage public à petite échelle, et qu’ainsi je me trouvais exposée au voyeurisme ordinaire.

Ces phénomènes isolés sont devenus monnaie courante au fil du temps. Et des inconnus se sont permis de m’expliquer ce qui était mieux pour moi. Ou ce que je pensais. Ou la façon dont je vivais. Ou les motivations derrière chacun de mes actes. Parce que tu comprends, ton cul sur Internet, c’est un livre ouvert sur la moindre de tes pensées et une auto-sujétion immédiate à l’opinion du premier qui passe par là.

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Par Pixelles ; maquillage et coiffure de Margaux Genest.

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Être modèle photo — de la perception de l’art et la technique

Ce que j’ai fini par conclure de tout ça, c’est qu’on aura beau faire toute la pédagogie du monde, tant qu’une activité restera méconnue de la plupart des gens, ceux-ci continueront à fantasmer, à juger et à transposer leurs propres motivations sur ceux qui la pratiquent. Exemple :

« Oh, une photo de fille nue ! Ceci provoque chez moi une réponse hormonale primaire ; ainsi, je peux conclure sans risque de me tromper que cette personne a souhaité envoyer ce stimulus au monde afin qu’il aie cette réaction. Et pourquoi une jeune fille voudrait-elle exciter les honnêtes hommes, sinon parce que c’est une personne à la sexualité débridée et débordante ? En plus, je suis sûr que le photographe a dû se servir, le petit cochon : pas possible autrement ! »

Je ne suis pas persuadée que Botticelli ait spécialement été un grand précurseur de l’industrie du porno, et pourtant il s’y entendait en filles nues… Un rapide coup d’œil à Wikipédia nous informe d’ailleurs que la modèle principale de Botticelli, Simonetta Vespucci, était mariée à un autre homme. Lequel ne prenait donc pas ombrage de voir sa femme à poil pour l’art. Dans tes dents, puritanisme du vingt-et-unième siècle !

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Christophe Boussamba

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Il faudrait vraiment en finir avec ce mythe du photographe qui couche avec toutes les modèles. Le photographe, il est occupé à cadrer, à faire sa lumière, son point. Il a autre chose à faire. Est-ce que parfois un photographe et un modèle en arrivent à se plaire, à se séduire, à avoir des rapports ? Oui, c’est très probable. Mais comme des êtres humains, en fait. Comme n’importe qui peut rencontrer quelqu’un sans s’y attendre, au travail, à la fac, au club de sport ou dans une manif’ en train de chanter des chants révolutionnaires…

Je ne comprends pas trop pourquoi le fait que l’un aie vu l’autre à demi nu (ou non, d’ailleurs) poserait un souci. On peut placer son intimité n’importe où, non ? Moi qui vous parle, je peux être seins nus devant la tour Eiffel un dimanche après-midi sans souci, en revanche je suis incapable de me brosser les dents devant autrui. C’est comme ça !

À mon humble avis, notre corps est justement ce que nous avons de moins intime : c’est notre première interface de contact avec le monde. Si on se mettait à accepter que la pudeur est quelque chose de personnel et pas une obligation sociale, alors peut-être qu’on arrêterait de porter des jugements à tort et à travers, ainsi que de vouloir culpabiliser ceux et celles qui nous font l’affront de paraître plus à l’aise avec leur corps que nous ne le sommes. Parce qu’on se rendrait vite compte que ce ne sont pas eux, les coupables : c’est le marketing actuel et sa surabondance de normes et d’archétypes à suivre.

Pour finir, on me pose souvent des questions telles que « penses-tu que je pourrais poser ? ». Ma réponse n’a pas varié depuis sa première occurrence : avec l’envie, on fait ce qu’on veut.

— Florence souhaite pousser plus loin ces réflexions avec un livre : soutenez son projet sur KickStarter !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Prunylle
    Prunylle, Le 15 octobre 2016 à 10h56

    Merci pour cet article Sirithil ! Je suis allée voir tes photos et tu es vraiment magnifique !
    J'avais déjà lu cet article il y a quelques mois et ça m'avait donné envie de faire pareil, mais il y a ma timidité et aussi la peur de tomber sur des personnes louches qui me freine un peu ... Mais l'envie ne me quitte pas et j'espère un jour arriver à sauter le pas :)

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