À quand un plan de lutte contre les violences faites aux femmes en ligne ?

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Le harcèlement sexiste et sexuel en ligne est devenu une triste banalité. Il est aujourd'hui au cœur d'un rapport qui apporte des solutions urgentes à mettre en place pour l'endiguer.

À quand un plan de lutte contre les violences faites aux femmes en ligne ?

Ce mercredi 7 février, le Haut Conseil à l’Égalité (HCE) remet au Secrétaire d’État au numérique Mounir Mahjoubi le rapport « En finir avec l’impunité des violences faites aux femmes en ligne : une urgence pour les victimes ».

Le HCE veut en effet mettre en évidence les inégalités présentes en ligne, et notamment le continuum entre les violences que les femmes subissent dans le monde réel, ainsi que dans le monde dit « virtuel ».

En effet, le harcèlement et les violences sexistes et sexuelles que l’on constate dans la rue, au travail, dans le couple, à l’école… ont un équivalent sur Internet, sur les réseaux sociaux en particulier.

Les violences faites aux femmes en ligne, une prise de conscience nécessaire

Sur madmoiZelle, on a régulièrement parlé de cyber-harcèlement. Ce que l’on nommait ainsi est en effet une partie de ce que le HCE appelle « violences faites aux femmes en ligne ».

Le HCE a décidé de privilégier cette appellation comparée à l’expression « cyberviolences » pour une bonne raison :

« Le préfixe « cyber » laisse entendre que ces violences seraient commises dans un espace « à part », l’espace virtuel.

Or le terme virtuel est utilisé pour désigner « ce qui est seulement en puissance, sans effet actuel. Il s’emploie souvent pour signifier l’absence d’existence ».

Pourtant, ces violences sont bien réelles et ont des conséquences parfois dramatiques sur les victimes. »

Au sein des violences faites aux femmes en ligne, le HCE a distingué plusieurs grands phénomènes, et en a étudié deux en particulier : le harcèlement sexiste et sexuel en ligne, dont on va principalement parler ici, et le cyber contrôle dans le couple.

Le cyber contrôle dans le couple est caractéristique des relations toxiques et abusives, et savoir le reconnaître peut permettre de repérer les situations qui augurent de violences psychologiques, économiques, ou physiques.

Reste la pédocriminalité et le cyber-proxénétisme, où l’espace numérique n’est pas le lieu même de la violence mais le médium qui permet des violences dans le monde « réel ». C’est pourquoi ces cas sont distingués.

Le harcèlement sexiste et sexuel en ligne, un phénomène aussi vieux que les réseaux sociaux ?

Le harcèlement sexiste et sexuel en ligne : le pendant Internet du harcèlement de rue ?

L’expression « harcèlement sexiste et sexuel en ligne » caractérise les propos malveillants, les incitations à la haine, les menaces d’agression, ou encore la diffusion d’informations privées telles que l’adresse ou le numéro de la victime, voire des images d’agression.

Dans le rapport du HCE, de nombreux cas sont cités en exemple. Le premier d’entre eux est celui de Marion Fraisse. Cette adolescente de 13 ans avait mis fin à ses jours après avoir subi un harcèlement acharné. En 2015, on expliquait sur madmoiZelle ce qui c’était produit :

« Marion Fraisse n’a pas été harcelée uniquement dans les murs du collège. Après son décès, ses parents ont découvert que les insultes déferlaient sur son téléphone portable et sa page Facebook. »

D’ailleurs, dans un autre rapport datant de 2016 – fruit du travail de l’Observatoire Régional des violences faites aux femmes celui-ci – il était pointé que les adolescentes sont en première ligne face au sexisme sur Internet.

Le harcèlement en ligne, les « raids » sexistes : une forme de violences en ligne particulière

D’autres cas sont cités, comme ceux de Caroline De Haas, Nadia Daam, Anaïs Condomines qui avait fait l’objet d’un harcèlement en ligne précisément après avoir réalisé un reportage sur le sujet, dans lequel apparaissait d’ailleurs Marion Séclin, un autre cas emblématique cité dans le rapport.

Présente aujourd’hui lors de la remise du rapport, Marion Séclin avait en effet fait l’objet d’une campagne de harcèlement sans précédent. 40 000 commentaires haineux, dont on vous avait présenté un échantillon pour expliquer ce qui se produisait lorsqu’une femme abordait le sujet du harcèlement de rue sur Internet.

Une expérience qu’elle a racontée dans une conférence TedX, et qu’elle aborde de nouveau dans son interview parue il y a quelques semaines sur madmoiZelle, que vous pouvez voir ci-dessous :

(L’interview dure 1h46, mais vous pouvez aussi l’écouter en podcast audio, téléchargeable ici : Marion Séclin, l’interview canapé)

Nous repérions déjà en 2012 le problème du harcèlement sexiste en ligne.

Mais avant elle, d’autres féministes avaient été visées, à l’image de Laci Green et Anita Sarkesian qui en 2012 avaient toutes deux été la cible d’un « bashing » en ligne. Celui-ci avait pris une telle ampleur qu’il avait par exemple conduit Laci Green à déménager car son adresse avait été divulguée.

À lire aussi : Guillaume Canet défend Marion Cotillard, harcelée et accusée d’avoir « mené #Brangelina au divorce »

Les victimes de harcèlement sexiste et sexuel en ligne ne sont pas toutes connues et militantes

Si les cas que l’on vient de présenter peuvent donner l’impression qu’il s’agit d’un phénomène touchant en priorité les militantes féministes, de très nombreuses femmes témoignent d’une forme ou d’une autre de harcèlement en ligne : il s’agit de phénomènes massifs.

Quelques chiffres cités dans le rapport, en vrac :

  • 11 % des femmes rapportent avoir été victimes de harcèlement en ligne depuis l’âge de 15 ans
  • 18 % des femmes rapportent avoir été victimes d’une forme grave de violence sur Internet depuis l’âge de 15 ans
  • 46 % des femmes rapportent avoir reçu des emails ou des textos sexuellement explicites de la part d’une personne qu’elles ne connaissaient pas

Il faut ajouter à cela que les jeunes sont les plus exposées, étant donné leur forte présence en ligne :

« 1 fille sur 5, de 12 à 15 ans, rapporte avoir été insultée en ligne sur son apparence physique (poids, taille ou toute autre particularité physique).

Près d’1 fille sur 5, de 12 à 15 ans, déclare avoir été confrontée à des violences à caractère sexuel via des outils numériques par le biais de photos, vidéos ou textos envoyés sous la contrainte et/ou diffusés sans l’accord et/ou reçus sans l’avoir souhaité. Cela concerne ainsi près de 3 filles dans chaque classe. »

Extrait du rapport du HCE « En finir avec l’impunité des violences faites aux femmes en ligne : une urgence pour les victimes »

Des phénomènes aux conséquences dramatiques et pourtant impunis

Il existe déjà un arsenal législatif qui pourrait permettre de faire condamner un certain nombre de faits, composé notamment de la loi du 4 août 2014 pour l’égalité réelle, ainsi que de la loi du 7 octobre 2016 sur la République Numérique, mais selon le HCE :

« L’analyse de la jurisprudence permet de constater que les infractions ne sont pas ou peu mobilisées, induisant à la fois un déni de justice pour les victimes et un amoindrissement de l’effet dissuasif de la loi pénale. »

Pourtant, ces violences ont de réelles conséquences sur les victimes puisqu’elles sont nombreuses à développer une mémoire traumatique liée au harcèlement, qui les met en position de se sentir constamment en danger par exemple. Le rapport précise aussi :

« Le Collectif « Féministes contre le cyberharcèlement » note également qu’un tiers des victimes de cyberharcèlement présente tous les symptômes du syndrome de stress post-traumatique (PTSD). »

Les victimes développent souvent des stratégies d’évitement et de contrôle : elles ferment leurs comptes réseaux sociaux par exemple, d’autres peuvent développer des conduites « dissociantes » qui reviennent à boire et/ou se droguer « pour s’anesthésier ».

Mais elles restent souvent incomprises, car on leur répond que « ce n’est que le monde virtuel, tu n’as qu’à pas faire attention ». Le fait est que c’est loin d’être aussi simple que ça.

Des solutions pour lutter contre le harcèlement sexuel et sexiste en ligne ?

Le rapport ne se contente pas de tirer un triste constat, il propose également un certain nombre de solutions.

Pour commencer, il recommande de mettre en place un instrument de mesure de ces violences, et d’apporter des modifications à la loi de manière marginale.

Par exemple, modifier la définition du harcèlement pour couvrir les « raids » qui sont le fait d’actions individuelles cumulées et non pas d’actions répétées d’une seule personne, ou encore d’obliger les plateformes à réagir dans les 24h.

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Le HCE estime qu’il faut renforcer la modération en mettant en place notamment un meilleur processus de signalement, en harmonisant les règles des différentes plateformes, en travaillant avec des associations féministes qui puissent signaler plus efficacement les cas de harcèlement.

Suite au premier testing sur le sexisme des réseaux sociaux mené au cours de l’élaboration de ce rapport, il a en effet été constaté que moins de 8 % des contenus sexistes signalés sur Twitter, Facebook et YouTube avaient été supprimés.

Une meilleure prise en charge des victimes, une modération plus efficace, et surtout l’éducation à l’égalité : de quoi endiguer le harcèlement sexiste en ligne ?

Un autre volet consisterait à mettre en place une meilleure prise en charge des victimes : aussi bien du point de vue de la formation du personnel médical et judiciaire à ces problématiques, que du point de vue de la prise en charge financière des coûts liés à un suivi psychologique par exemple.

Ces violences faites aux femmes en ligne ne sont en effet pas une fatalité.  Sans doute aussi qu’en commençant par une meilleure éducation à l’égalité dès l’enfance, on pourrait à terme les endiguer.

Ce rapport est peut-être une première pierre pour faire évoluer les choses, en espérant que ses recommandations soient prises en compte par exemple dans le cadre de la future loi de lutte contre les violences sexistes et sexuelles préparée par Marlène Schiappa, Secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Et en attendant que l’éducation fasse son oeuvre à long terme, que la loi protège mieux à court terme, il reste une autre piste de solution à notre disposition, pour avancer de notre côté, dans le même sens: continuer à développer la confiance en soi des filles en particulier mais des ados en général.

De la même façon que se sentir bien dans sa peau et dans ses pompes aide à garder la tête haute même lorsqu’on se retrouve exposée au harcèlement de rue, être bien dans sa tête et dans sa vie doit pouvoir aider à mieux affronter ce type de violences en ligne, qu’on espère réussir à éradiquer avec notre génération.

Donc n’hésitons jamais : gonflons la confiance en soi des adolescentes autour de nous, on n’en a jamais trop ! Du « j’aime » qu’on pose sur une vidéo ou un post, au commentaire encourageant et bienveillant, en passant par des manifestations de soutien publiques ou privées, tous ces gestes comptent, et peuvent même contribuer à faire pencher la balance vers un monde meilleur !

Mise à jour à 11h15 — Le rapport a été remis à Mounir Mahjoubi, Secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargé du numérique. Il a assuré que les recommandations formulées par le HCEfh viendraient « nourrir le travail [qu’il] mène actuellement avec Marlène Schiappa ».

« Et vous pouvez compter sur l’appui de tout le gouvernement », a-t-il affirmé.

Nous en prenons bonne note !

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Esther

Esther est tombée dans la marmite de madmoiZelle quand elle était petite. Elle n’a pas grandi, mais elle a depuis développé de fortes convictions féministes. Au croisement de la rubrique actu et de la rubrique témoignages, elle passe de temps en temps une tête à l’étranger pour tendre son micro aux madmoiZelles du monde entier !

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Commentaires
  • Skippy01
    Skippy01, Le 15 mars 2018 à 8h00

    Double post.

    Je me pose une question: est-ce que ce projet n'arrive pas trop tard ? Depuis le temps que JVC s'apparente à des «jeunesses hitlériennes 2.0», ils auront eu largement le temps de fabriquer de bons petits harceleurs qui n'auront même pas les ressources pour comprendre ce que leur comportement a de problématique et qui vivront leur éventuelle condamnation comme une injustice.

    D'ailleurs, comment avoir la garantie que ces recommandations seront suivies ? Et si la justice ne peut rien faire car «pas assez de fric» ? Et si la volonté politique est absente ou sous la pression de lobbys d'extrême droite qui tire un énorme profit de cette situation ? Et si des réseaux sociaux continuent de faire l'autruche via des discours creux dignes d'un prospectus électoral ?

    En plus, ça ne concerne que la France.

    Bref, il est à craindre que les victimes de cyberviolences n'aient que leurs yeux pour pleurer pour encore longtemps.

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